Gor Jihanian
06.06.2024

LIAISONS SCRIPTURALES

— OU, TÊTE-À-TÊTE ENTRE L’ÉCRITURE ARMÉNIENNE ET
LA TYPOGRAPHIE MULTISCRIPTE

Dans le cadre de ses recherches et expérimentations autour de la typographie arménienne, Héra Mahseredjian a contacté le dessinateur de caractères Gor Jihanian, qui investit et revitalise les caractéristiques des lettres arméniennes issues de sources historiques (manuscrits, gravures sur pierre, etc) en parallèle de l’écriture latine. L’hybridation de sa double culture — arménienne et américaine — et de son parcours d’études allant de l’architecture à la conception de caractères typographiques, a fait de Gor l’un des acteurs de l’inauguration du nouveau printemps typographique du script arménien.

Héra Mahseredjian Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours et ta pratique actuelle ?

Gor Jihanian Hello / Բարև (Barev) / Bonjour. Je suis Gor Jihanian, typographe et dessinateur de caractères basé à Erevan, en Arménie. J’ai commencé mon parcours en étudiant l’architecture dans le cadre du programme Environmental Design (ENVD) à l’université du Colorado, à Boulder, où j’ai obtenu mon Bachelor. Après avoir terminé mes études de premier cycle, j’ai décidé de retourner dans mon pays d’origine, l’Arménie, où j’ai découvert une nouvelle orientation et un nouveau but pour la poursuite de mes études. J’ai déposé ma candidature pour poursuivre le Master en Typeface Design (MATD) à l’université de Reading, au Royaume-Uni, que j’ai choisi surtout pour sa spécialisation dans la conception, création et la recherche de caractères non-latins. C’était l’environnement idéal pour commencer une étude approfondie de la conception de caractères arméniens, tout en bénéficiant de l’expérience des enseignants et de camarades venant du monde entier.

H.M. Dans ton cursus d’études supérieures, je vois 75 % d’architecture environnementale, suivis de 25 % de dessin de caractère. D’un point de vue historique et pratique, l’interrelation entre ces deux disciplines semble évidente.
C’est pourquoi j'aimerais savoir dans quelle mesure et de quelle manière tu penses que tes connaissances et ton expérience en architecture ont facilité ou contribué à ton entrée dans la discipline du dessin de caractères typographiques ?

G.J. Quand j’ai postulé à Reading, je n’étais même pas sûr d’être pris avec mon portfolio d’architecture. J’avais l’impression que la plupart des étudiants intégrant le cursus avaient déjà un antécédent en design graphique ou même en conception typographique. Donc au début j’ai pas mal hésité, mais après avoir contacté le directeur du programme et le professeur de typographie, Gerry Leonidas, il m’a rassuré en m’informant que les personnes qui suivaient ce Master venaient d’horizons et de niveaux d’expérience très divers, et m’a ainsi encouragé à déposer ma candidature.
  Vers la fin de mon Bachelor en architecture, on a dû réaliser un portfolio. En plus de toutes les nuits blanches passées à faire des maquettes, j’ai pris des cours supplémentaires pour apprendre à coder des sites web. C'est en codant avec HTML, CSS et JS que j’ai remarqué pour la première fois les chevauchements entre la typographie et l’architecture. À cette époque, je me suis procuré autant de livres que possible sur les caractères typographiques, les grilles de mise-en-page pour apprendre comment, grâce à la typographie, tout cela s’assemble à des fins de bonne communication.
  En démarrant mon Master à Reading, j’ai remarqué les corrélations naturelles entre la technique et la pratique. Des termes et des concepts comme les structures, les systèmes, les différentes échelles, l’emplacement, la construction modulaire et la conception paramétrique semblaient tous trouver leur équivalent dans la conception de caractères typographiques ; qu’il s'agisse de la modularité de l’utilisation de composants intelligents comme méthode de construction de formes de lettres, ou bien d'une vision plus globale de la façon dont un caractère typographique aborde le contexte historique du lieu, des personnes, de la culture et de la fonction, du but.
  Un autre lien me vient à l’esprit ; au cours de mes études en architecture, les méthodes de dessin et de modélisation sont passées de l’analogique au numérique. Les logiciels d’architecture et de modélisation BIM (Building Information Modeling), tels que Rhino+Grasshopper3D, ont introduit une façon « paramétrique » de penser et de dessiner numériquement, en vectoriel, qui reposent sur l’utilisation de composants aux paramètres variables pour générer des géométries modulaires.
  Vers la fin de notre Master à Reading, avec ma classe, nous nous sommes rendus à la conférence de l’ATypI 2016, à Varsovie. C’est là où on nous a annoncé la réintroduction du format de fontes variables. Ce format renouvelé permet de créer des caractères typographiques avec des axes qui permettent aux utilisateurs de contrôler des paramètres tels que la graisse, la largeur et la taille optique de la fonte. Mon expérience dans le domaine de l’architecture paramétrique m’a permis une meilleure transition vers cette nouvelle ère plus variable et flexible de la création de caractères.

H.M. Qu’est ce qui t’a conduit à passer d’un parcours en architecture au dessin de caractères typographiques ?

G.J. Après avoir obtenu mon Bachelor, je suis retourné en Arménie pour la première fois depuis que nous l’avions quittée en famille quand j'étais très jeune. Ça a marqué un moment crucial dans ma vie. J’ai commencé à voyager dans le pays et à découvrir son architecture, avec tous les beaux monastères et les sites anciens. Ce voyage m’a permis de me familiariser davantage avec la langue et l'alphabet arméniens (Aybuben en arménien).
  Mon grand-père, Vramshapuh Jihanian, était un linguiste qui avait une érudition et une connaissance de l’histoire extraordinaires. Il est décédé quelques années avant mon premier voyage en Arménie, laissant derrière lui une collection d'ouvrages non publiés. Cet ouvrage était composé d’un ensemble de pages tapuscrites réalisées à la machine à écrire, qui, dans un format de dictionnaire inversé, inventoriaient méticuleusement et systématiquement des centaines de toponymes à travers les Hautes Terres de l’Arménie1.
  Un jour, ma grand-mère m’a montré cet ouvrage, et m’a demandé s’il serait possible de le publier d’une manière ou d'une autre. J’ai répondu avec confiance : « Oui, certainement ! », mais à l’époque, mon expérience se limitait à la réalisation d’un portfolio sur InDesign et à ce que j’avais appris en lisant des livres sur la typographie.
  Pendant mes études de premier cycle, j’ai travaillé comme technicien numérique au département des archives de l’université du Colorado, où je numérisais et (post-)traitais des volumes entiers provenant de collections spéciales, ce qui m’a d’ailleurs permis d’acquérir une expérience directe de l'observation des caractères typographiques dans les livres anciens (une fois j’ai également numérisé une feuille de la Bible de Gutenberg) ; ces compétences se sont avérées utiles, plus tard, dans le cadre du processus de recherches autour de la conception de caractères et de la rédaction du mémoire.
  Nous avons donc commencé par numériser toutes les pages de tapuscrits, à organiser le texte et à mettre en place un système de grille pour concevoir le livre. Puis, nous avons voulu que le contenu textuel soit traduit en plusieurs langues, dont l’arménien, l’anglais et le russe, afin d’atteindre le plus grand nombre. En cherchant un caractère typographique pour ce livre, il s’est avéré qu'il est difficile d’en trouver un avec un support multiscript pour traiter du texte courant dans ces trois langues en même temps. C’est au cours de ce processus de recherche que j’ai réalisé qu'il existait des études universitaires dédiées au métier de concepteur et dessinateur de caractères. Parmi les anciens étudiants de Reading, j’ai découvert le travail de Miguel Sousa, qui avait conçu un caractère typographique dans le but d’harmoniser les écritures latines et arméniennes. C’est à ce moment-là que j’ai eu l’envie de changer de parcours professionnel, de creuser toutes les compétences en design que j’avais acquises en architecture, de les réorienter vers un domaine où il y avait un besoin immédiat et où je pourrais avoir un impact.
  J’ai déposé ma candidature et j’ai été accepté.
  On a également finalisé le livre et on l’a publié — Toponyms of the Armenian Highlands and Surrounding Territory — Reverse Dictionary (Dictionnaire inversé des toponymes des Hautes Terres de l’Arménie).

Première de couverture du livre trilingue, Toponyms of the Armenian Highlands and Surrounding Territory — Reverse Dictionary écrit par Vramshapuh Jihanyan et auto-publié par
Gor Jihanian en avril 2015.

H.M. Où est-ce que tu placerais la limite entre la préservation et la fidélité des caractéristiques traditionnelles d'un script donné, et le large éventail de choix créatifs et de possibilités en matière de dessin de caractères ?

G.J. L’un des défis dans la conception de caractères typographiques arméniens est le manque de ressources à ce sujet. Il existe quelques spécimens typographiques publiés en Arménie à l’époque soviétique, mais les exemples de cette époque, marquée par le début du passage au numérique, ont tendance à présenter différents niveaux de latinisation de l’alphabet arménien. Au cours de mes études, j’ai consciemment choisi de ne pas m’appuyer sur ces spécimens comme référence. Au lieu de ça, j’ai trouvé plus pertinent de revenir aux sources en étudiant la richesse des formes de lettres dans les manuscrits traditionnels, les gravures en pierre et les caractères en plomb.
  À la bibliothèque de Reading, j’ai découvert un livre vraiment incroyable qui m’a beaucoup servi, intitulé The Album of Armenian Paleography (Album de la Paléographie Arménienne). C’est un énorme tome qui répertorie des siècles de manuscrits arméniens avec des photos détaillées à échelle 1. À la fin de l’ouvrage, on y retrouve une collection lettre par lettre qui illustre l’évolution de chaque glyphe au fil du temps et l’éventail des possibilités de formes dans différents styles.
  Quand j’aborde un projet, premièrement je cherche des antécédents traditionnels, puis j’essaie d’évaluer dans quelle mesure je peux réinterpréter et revitaliser ces caractéristiques à l’aide d’outils numériques. Le fait de se baser sur les formes traditionnelles est essentiel pour la lisibilité et permet d’éviter la latinisation d’une écriture donnée.
  Les projets sur lesquels je travaille habituellement sont des ajouts du script arménien à un caractère typographique latin déjà existant. Le défi consiste à analyser ce qui se passe dans le latin et dans les autres écritures de la famille, puis à voir quels types de corrélations et de traitements il est possible d’appliquer à l’arménien. Ça peut aller des proportions, des graisses aux traitements des terminaisons, à l’espacement. Le contexte dans lequel le caractère est destiné à être utilisé peut aider à établir les limites entre le traditionnel et l’expérimental. Même un caractère aussi innovant et illisible que Fit s’appuie sur des caractéristiques de lettres traditionnelles pour préserver une certaine lisibilité, tout en repoussant les limites des technologies actuelles.

H.M. J’aimerais savoir quelle était ton intention dans la conception de ton caractère typographique Spindle ?

G.J. Durant mes recherche et lors de la rédaction de mon mémoire, Lessons from Armenian printing types 16th–19th centuries, j’ai eu accès aux archives des bibliothèques de Reading, d’Oxford et de Londres, où j’ai pu examiner de près des documents originaux utilisant des caractères en métal réalisés par des graveurs de poinçons renommés tels que Granjon, Fleischmann, Caslon.
  Après avoir obtenu mon Master, j’ai voulu maintenir la pratique de la recherche acquise à Reading, et je me suis retrouvé à passer des nuits entières à fouiller dans les archives arméniennes en ligne, en particulier dans la Hill Museum Manuscript Library (HMML), qui dispose d'une formidable collection de manuscrits arméniens conservés dans des images de haute résolution. Fasciné par les différents styles d’écriture en arménien : Ergata’gir, Bolor’gir, Notr’gir et Shgha’gir (cf. « Notes sur l’écriture Arménienne » ci-après), j’ai commencé à collecter et à organiser des archives personnelles de différentes formes de lettres, et à essayer de comprendre et de reproduire les formes que je rencontrais à l’aide d’outils calligraphiques. Finalement, les dessins manuels sont passés en numérique et ça a marqué le début de ce qu’allait devenir Spindle2.
  Il ne s’agit en aucun cas d’une reprise strictement traditionnelle ou d’une représentation d’un certain style, mais plutôt d’une fusion expérimentale, mélangeant certains aspects de différents types d’écritures.

Comparaison des formes de lettres du caractère typographique Spindle, capitales et bas-de-casse. L’ arménien en haut,
et le latin en bas

H.M. Comment as-tu réussi à garder un équilibre et à maintenir une cohérence en ajoutant le script latin à ton caractère Spindle, qui, à l’origine comptait seulement le script arménien ?

G.J. À la base, j’ai commencé par les bas-de-casse arméniens seulement, car je ne savais pas encore quelle direction emprunter pour les capitales. À cette période-là, la plateforme Future Fonts avait été lancée, avec son approche unique d’embrasser le processus de conception des projets, en publiant des caractères typographiques par le biais de différentes phases et fragments. Séduit par le concept, j’ai décidé de soumettre mon travail avec une approche peu commune, dans une version initiale comportant seulement les bas-de-casse arméniens et latins.
  L’ajout du latin a été plus une révision qu’un ajout. Au fur et à mesure que d’autres lettres étaient ajoutées et que le concept de continuité horizontale se consolidait, certaines incohérences sont devenues plus évidentes et visibles. Il serait difficile de décrire de manière linéaire le processus d’équilibrage et de maintien de la cohérence entre les deux écritures, car il s’agit plutôt de faire des allers-retours constants entre les deux scripts, pour qu’ils soient aussi corrects ou aussi farfelus l’un que l’autre.

Comparaisons des spécimens Spindle, mis en contexte dans du texte courant. L’ arménien en haut, et le latin en bas.

H.M. Étant donné les lacunes de ressources qualitatives en caractères typographiques arméniens, tu as orienté tes recherches dans les manuscrits anciens qui sont ta base solide pour ta propre pratique de dessinateur de caractères.
Comment t’y es-tu pris pour apprendre la création de caractères typographiques arméniens en n’ayant personne pour te superviser sur cette écriture là ?

G.J. Reading offrait un environnement propice à l’auto-apprentissage. D’une part, il y avait constamment de nouvelles conférences et ateliers allant de la gravure lapidaire à la calligraphie, en passant par la programmation en Python et l'histoire de la typographie. Et d’autre part, il y avait la partie de recherche et de rédaction du mémoire, avec le temps et les ressources nécessaires pour que chacun puisse le faire en fonction de sa propre méthodologie de travail.
  L’un des principaux avantages de ce Master qui met l’accent sur les écritures non-latines, est qu’il attire intrinsèquement un groupe international d’étudiants. Notre classe était composée de personnes originaires d’Angleterre, des Pays-Bas, d’Allemagne, de Suisse, de Grèce, d'Israël, de Syrie, de Bahreïn, d'Inde, du Sri Lanka et de Hong Kong. Alors, notre atelier est devenu source d’échanges interculturels, où nous nous sommes mutuellement supervisés et avons appris les uns des autres.
  Même si personne ne pouvait me dire si une telle forme en arménien était bonne ou mauvaise, il y a quand même des principes généraux dans la conception de caractères et des modèles d’harmonisation multiscript, comme la relation des proportions, d’espacement, la connaissance et la maîtrise des logiciels, la qualité du dessin… C’est sur ce terrain d’entente que chaque personne a pu être guidée pour travailler sur son propre script (généralement, natif).
  Toute l’équipe enseignante permanente, en plus des invités ponctuels, nous ont aidé autant qu’ils le pouvaient, et à quelque titre que ce soit, ils ont tous été d’une grande aide. Rien que le fait d’afficher des travaux sur le mur et qu’ils soient exposés à tous, était une porte d’entrée pour échanger, donner et recevoir des retours et critiques constructives, afin d’avancer au mieux.

H.M. Parle moi d’un projet de caractère typographique que tu as réalisé en collaboration avec d’autres dessinateurs de caractères. Quel en était le processus ?
Comment avez-vous travaillé ensemble ?

G.J. Fit était ma première collaboration. À l’époque, j’étais encore assez novice dans le domaine et bien déterminé à trouver des occasions de continuer à pratiquer et à apprendre. Je suis tombé sur le travail de David Jonathan Ross (DJR) que j’ai trouvé très innovant et, bien que je ne l’avais jamais rencontré, il semblait être quelqu’un de très sympathique (il l’est !). Un jour, j’ai donc décidé de lui envoyer un mail à froid pour lui demander ce qu’il en penserait si j’ajoutais l’arménien à sa famille Fit. À ma grande surprise, il a accepté. Après son feu vert, il m’a envoyé les fichiers sources et j’ai commencé à explorer différentes idées et à chercher des références. J’ai surtout retenu la pierre tombale arménienne d’un cimetière de Surat, en Inde3, qui m’a inspiré.
  Bien que David ne soit pas familier avec le script arménien, il est très doué pour écouter et offrir un retour constructif et professionnel. Qu'il s'agisse d'aider à choisir entre plusieurs options, d’avoir des idées sur ce qui fonctionnerait mieux sur le plan technique, sur ce qui pourrait être cohérent sur le plan esthétique, ou simplement de poser une question en retour qui me permettrait de repenser la problématique d'une autre manière.
  Le projet a duré un certain temps, car vu qu’il s’agissait d’un projet auto-initié, il n’y avait pas vraiment de date butoir.
  J’ai fini par créer et coder le site web Fit 4 où on peut passer du latin à l’arménien et modifier la variabilité de la fonte à l’aide d’un curseur. Ce caractère a été l’un des premiers à utiliser le format de fonte variable et le premier à inclure cette variabilité pour le script arménien.
  Au bout du compte, j’ai beaucoup aimé cette collaboration, car on apprend à connaître la personne et cela devient bien plus qu’un simple projet. Maintenant on est devenus amis. Une belle collaboration a donc débouché sur un emploi plus tard car cette rencontre a conduit à une deuxième version du Fit, qui n'est pas encore sortie. C’est un projet vraiment fou, vous le verrez à un moment donné ! Elle sortira cette année ou l’année prochaine.

Pierre tombale aux inscriptions et ornements décoratifs arméniens retrouvée en Inde, dans un cimetière de Surat.

Comparaison des formes de lettres du caractère typographique Fit, en capitales, l’ arménien en haut, le latin en bas.

Animation montrant la variabilité du Fit latin à deux niveaux d’échelle ; 4:3 et 16:9.

H.M. Au cours de ton parcours à l’Université de Reading et au-delà, tu as eu l’occasion de croiser et de rencontrer des designers graphiques et dessinateurs de caractères reconnus tels que DJR, Matthew Carter et Gerard Unger, qui était ton enseignant.
Quelle est la chose la plus précieuse que tu as « empruntée » de leur pratique ou de leur façon d'aborder la création de caractères typographiques ou la typographie en général ?

G.J. Ce que je retiens de la pratique de David, c’est son efficacité à maîtriser son temps et son utilisation de la technologie pour résoudre une problématique. Pour son Font of the Month Club, en plus de publier des caractères typographiques, il écrit très bien à propos de chacun d'entre eux une documentation richement fournie (je ne sais pas comment il y arrive !). La façon dont il décrit son travail ajoute une autre profondeur au projet, car ces documentations sont riches en références aux précédents projets et à des sources d’inspirations. Il décrit les raisons derrière ses décisions, explique les méthodes technologiques tout en confessant l’incertitude qu’il peut y avoir durant le processus de conception.
  Gerard Unger était une personne formidable. De toute évidence, c’était un dessinateur de caractères bien établi depuis des dizaines d’années avec une grande richesse d’expériences. Tout au long de l’année, il venait périodiquement, donnait des conférences et fournissait des commentaires... mais il a fait bien plus que cela. Il a établi une éthique de ce qu'est un enseignant réfléchi, un professionnel humble et une personne aimable. Lors de nos sessions d’entretiens, il s’asseyait individuellement avec chaque étudiant, examinait attentivement le travail, partageait ses idées et ses commentaires, avec toujours une anecdote amusante pour les accompagner. On était tous tristes de le perdre…
  Cette exposition à ce genre d’enseignants a été d’une aide précieuse pour moi. Après avoir obtenu mon Master et alors que je travaillais à TUMO (Center for Creative Technologies)5 à Erevan, en Arménie, dans le cadre d’ateliers de création de caractères pendant plus d’un an, j’ai également eu ce type d’approche avec mes étudiants. J’allais voir chacun d’entre eux individuellement. Cette approche individuelle est difficile à mettre en œuvre avec une classe entière, mais c’est ce qu’il m’a appris de précieux.
  Je n’ai eu qu’une seule expérience avec Matthew Carter, je n’ai donc pas de relations très étroites avec lui. Je l’ai rencontré à une conférence de typographie. J’étais assez nerveux parce qu’il était l’une des personnes qui donnaient les critiques, alors je me suis demandé si je devais lui montrer mon travail ou non. J’ai hésité mais finalement j’ai décidé de me lancer et c’était quelqu'un de très gentil. Il avait d’excellents commentaires à donner.

H.M. Vas-tu poursuivre l’enseignement du dessin de caractères typographiques à TUMO ?

G.J. Pour l’instant, je me retrouve avec trop de projets et pas assez de temps. J’aimerais trouver des occasions de partager, d’échanger des connaissances et d’avoir des discussions sur la typographie au sein de la communauté arménienne.
  Ce qui est intéressant c’est qu’une de mes anciennes étudiantes, Araz Bogharian, a conservé un intérêt pour la typographie, à tel point qu'elle a initié le chapitre arménien de Type Thursday (à Erevan)6. Il s’agit d’un rendez-vous mensuel qui se déroule tous les derniers jeudi du mois, où l’on se retrouve pour parler de typographie, de nos projets en cours…
  Il se trouve que j’étais en Arménie au moment de l’inauguration, alors j’ai naturellement voulu aider comme je pouvais. La majorité de ces rencontres mensuelles se déroulent aux États-Unis et en Europe, donc les interventions sont principalement construites autour du script latin. En créant un chapitre arménien, il était évident qu’il y ait un équivalent arménien au caractère typographique utilisé, dessiné par Oh No Type Co. J’ai donc contacté James Edmondson pour lui demander son accord d’ajouter l’arménien. Il a accepté, mais m’a mis en garde de l’étroitesse de cet espace de conception graphique. J’ai rapidement commencé par quelques brouillons, puis j'ai conçu un projet, en me concentrant sur une sélection de palette typographique que nous avons commencé à utiliser pour la communication de l’événement sur les réseaux sociaux.
  Les retours ont été extrêmement positifs, mais au bout d’un an environ, les rencontres ont dû être interrompues. Récemment, comme je me suis installé en Arménie, j’espère mettre en place une équipe pour aider à relancer ces rencontres et apporter plus d’ateliers et d’échanges autour de la typographie. Je pense faire venir de nouveaux intervenants de mon réseau d’amis, de collègues, afin d’avoir ce nouveau printemps.
  Tout est dans les rencontres. Le fait d’avoir un endroit où les gens peuvent se retrouver pour partager leur travail et être en mesure de donner et de recevoir un retour constructif est très bénéfique.

H.M. Sur quel projet de dessin de caractères tu voudrais travailler prochainement ?

G.J. Probablement tout ce qui n’est pas sans-serif ! Haha, je plaisante. Même si j’ai trouvé des solutions et des approches différentes à chaque fois, j’en ai trop fait ces dernières années. Je n’ai pas besoin de toujours répondre à ce qui existe déjà dans les caractères typographiques latins ou dans le style sans-serif. J’aimerais tout de même consacrer plus de temps à la recherche, car il y a encore tant d’aspects de l’écriture arménienne qui peuvent être explorés, et publier ces recherches par des moyens analogiques et numériques fait également partie de mes projets à court terme.
  Au vu de l’encouragement que je reçois et de la demande de ressources typographiques arméniennes qui accroît, j’ai la chance d’avoir un travail assez stable depuis quelques années. Je suis vraiment reconnaissant pour toutes les opportunités de collaborations avec des fonderies et des designers inspirants du monde entier.
  Récemment, j’ai collaboré à une publication intitulée Graphic Languages : A Visual Guide to the World’s Writing Systems7. Olivier Haüstle, qui est son designer, m’a demandé un échantillon illustrant la variété de types de l’écriture arménienne. Je n’ai pas trouvé de meilleur exemple que les premières lignes de la première Bible arménienne produite et imprimée à Amsterdam en 1666, qui mélange plusieurs types d’écritures arméniennes, tels que le Ergata’gir, Bolor’gir et le Notr’gir, mais aussi la lettre ornée en miniature.
  À un moment donné, j’aimerais bien postuler au programme de recherche typographique de Nancy (ANRT). Revenir dans ce type d’environnement académique multiscript serait vraiment bien pour continuer à creuser davantage sur un sujet ciblé. Mais d’abord, il faut que je me remette à niveau en français ! [Rires ]

Extrait manuscrit du livre de la Genèse de la première Bible arménienne produite et imprimée en 1666 à Amsterdam.

Proposition de représentation du script arménien par
Gor Jihanian, pour la publication Graphic Languages : A Visual Guide to the World’s Writing Systems. Réinterprétation numérique de la première page du livre de la Genèse, de la première Bible arménienne produite et imprimée en 1666 à Amsterdam.

Couverture de la publication d’Olivier Haüstle Graphic Languages : A Visual Guide to the World’s Writing Systems, 2023.


NOTES SUR L'ÉCRITURE ARMÉNIENNE

Héra Mahseredjian

L’alphabet arménien, dont les origines remontent à l’an 405–406 après J.-C., existe pratiquement inchangé depuis. Avant sa création, les arméniens utilisaient principalement deux autres écritures, le grec et le syriaque. Le langage arménien contient aujourd’hui deux dialectes, l’arménien oriental (principalement parlé en Arménie) et l’arménien occidental (parlé dans le monde entier par les arméniens issus de la diaspora), qui présentent des différences significatives au niveau de la structure, des règles grammaticales, du vocabulaire mais aussi de l’accent parlé.
  L’alphabet arménien a été pensé et créé par le savant, linguiste et moine Mesrop Mashtots, sur la commande du roi Vramshapuh. Après avoir étudié la structure, la forme des lettres et les principes d'écriture des autres langues (principalement le grec et le syriaque, qui l’ont beaucoup inspiré), Mashtots a conçu un alphabet basé sur un système de caractères phonétiques propres au langage arménien qui était déjà parlé par son peuple. Chaque son de la langue correspond donc à une lettre.
  Cet alphabet appartient à une branche distincte de la famille des langues indo-européennes — comme le grec ou l’albanais — et était originellement composé de 36 lettres, ou phonèmes : 29 consonnes et 7 voyelles. À la fin du XIIe siècle, l'alphabet arménien a été complété par trois autres lettres : օ (O), ֆ (Fen) et և (Yev ե+ւ, équivalent de l’esperluette et considéré comme une lettre minuscule). Actuellement, l’arménien compte donc 39 caractères. Il fait partie des écritures bicamérales (qui possèdent des minuscules et des capitales) et s’écrit de gauche à droite.
  Le système de ponctuation de l’alphabet arménien est conçu pour les sonorités de la langue parlée. L’emphase de certains signes de ponctuation, comme le point d’exclamation et d’interrogation, est placée sur la dernière voyelle du mot même qu’il affecte, et non à la fin de la phrase.
՝ — փուդ (p’ud) (similaire à l’accent grave, précédé d’un espace) utilisé pour marquer un arrêt court (plus long qu’une virgule, plus court qu’un deux-points).
․ — միջակետ (michaket) utilisé comme un deux-points classique.
։ — վեռջակետ (verchaket) (similaire au deux-points) utilisé pour marquer un arrêt complet.
՜ —  երկարացման նշան (yerkarats’man nshan) utilisé en tant que signe d’exclamation.
՛ — շեշտ (shesht) (similaire à l’accent aigu) utilisé pour mettre une emphase, pour souligner ou mettre en avant un mot précis.
՞ — հարցման նշան (harts’man nshan) utilisé en tant que signe d’interrogation.
  D’autres signes de ponctuation, comme la virgule, le trait d’union, l’apostrophe ou les guillemets français sont utilisés de manière et à des fins similaires à ceux de l’alphabet latin.
  L’alphabet arménien contient quatre types majeurs de dessins (équivalent aux classifications typographiques latines), chronologiquement du plus ancien (Ve siècle) au plus contemporain : Ergata’gir, Bolor’gir, Shgha’gir et Notr’gir. Ils sont caractérisés par leur rigidité ou fluidité de style dû à l’outil utilisé, ce qui affecte directement leur lisibilité. Ergata’gir (Երկաթ-ա-գիր) signifie littéralement Écriture-en-fer, en référence à la pratique de cette écriture lithographique qui se gravait sur de la pierre calcaire avec un outil cylindrique en fer.
  Cette évolution historique et technique reflète l’adaptabilité des traditions scripturaires, jusqu’à leur migration au numérique.

L’entretien, dont l’autrice propose ici une traduction française, a été réalisé initialement en anglais par Héra Mahseredjian le 24.04.2024.


  1. Référence à l’ouvrage : Toponyms of the Armenian Highlands and surrounding territory — Reverse dictionary. Cet ouvrage, composé à partir d’un ensemble de pages tapuscrites tapées à la machine à écrire, adopte un format de dictionnaire inversé pour inventorier et classer des centaines de toponymes à travers les Hautes Terres de l'Arménie. Un dictionnaire inversé des toponymes est un outil de référence qui permet de retrouver des informations sur les lieux géographiques en se basant sur des critères autres que leur nom propre, comme leur altitude, leur position géographique, leur population, ou d'autres attributs géographiques. ↩

  2. Une description plus complète du processus de création du caractère typographique Spindle peut être trouvée sur Future Fonts. ↩

  3. Site du caractère typographique Fit Armenian par Gor Jihanian, récapitulant les origines des inspirations du dessin de ce caractère, et le processus de collaboration avec DJR. ↩

  4. Site du caractère typographique Fit réalisé par Gor Jihanian pour le site de DJR. ↩

  5. TUMO (Centre des Technologies Créatives ou École de la création numérique) est un centre éducatif public qui offre des programmes pédagogiques extrascolaires, axés sur la technologie, la création et les arts numériques et graphiques pour les jeunes de 12 et 18 ans. Les centres TUMO sont implantés dans plusieurs pays à travers le monde, notamment en Arménie, où le concept original a été créé, ainsi qu’en France (avec deux sites, l’un à Paris et l’autre à Lyon), en Italie, Russie, Uruguay et au Liban. ↩

  6. www.typethursday.org. ↩

  7. www.the-brandidentity.com/project/the-worlds-writing-systems-oliver-häusles-book-showcases-26-scripts-from-all-across-the-globe. ↩

Pour continuer :

Fraser Muggeridge → Un dialogue avec la presse
Lidka Vallet → Intérieurs
/un-dialogue-avec-la-presse/

Fraser Muggeridge
31.03.2024

Un dialogue avec la presse

Témoignant d’une certaine excentricité anglaise, le designer graphique Fraser Muggeridge a une approche des projets empreinte de sérendipité et d’affection pour les pratiques amatrices et vernaculaires. Il mène parallèlement un studio de design graphique londonien et une recherche expérimentale sur les techniques d’impression industrielles. Comment cette démarche prospective peut-elle cohabiter et s’inclure dans des projets de commandes graphiques ? Dans le cadre de cinq semaines de workshop avec Fraser Muggeridge, les étudiant·es en quatrième année design graphique ont participé au workshop DIY Print Process. Inspiré par des tutoriels d’impression amateurs trouvés sur YouTube, chaque étudiant a développé son propre processus d’impression, en le rendant le plus précis possible et reproductible.

Claire Allanos & Louna Bourdon Une grande partie de votre travail consiste en une recherche sur l’utilisation et sur la réinterprétation des techniques d’impression, vous appelez cette pratique « un dialogue avec la presse ». D’où vient cette attirance pour l’expérimentation des techniques d’impression ?

Fraser Muggeridge Dans mon université, il y avait un département d’impression qui était équipé d’une petite presse offset de travail avec laquelle les étudiants pouvaient réaliser leurs travaux. Nous ne nous contentions pas uniquement de designer les projets, nous les imprimions également. Ainsi, j’ai très vite été conscient des processus d’impression, et fasciné par la magie de l’offset. Je m’intéresse à la manière dont un travail est façonné et produit. Ainsi, je suppose qu’au fil des ans, plutôt que de simplement faire un PDF et de l’imprimer, j’ai essayé d’intégrer ces connaissances techniques dans mon processus de travail. C’est en quelque sorte un dialogue avec la presse d’impression qui implique une compréhension des possibilités techniques. Quand j’ai commencé mon activité dans les années 1990, ces pratiques étaient plus courantes. Comme la quadrichromie était très coûteuse et que les plaques offset étaient chères, nous cherchions des moyens de faire avec deux ou trois couleurs. Aujourd’hui tout est automatisé en quadrichromie car c’est moins cher, par conséquent les imprimeurs vont rarement utiliser une seule couleur Pantone. C’est donc l’économie qui est à l’origine de ces pratiques et, je suppose qu’au fur et à mesure, cela s’est transformé en point de départ pour mes projets. D’une certaine manière, il est très difficile aujourd’hui de prendre des décisions en matière de design. Il est toujours possible de faire ce que l’on veut visuellement. Par conséquent, je m’intéresse beaucoup aux limites imposées par les techniques d’impression, et aux façons dont il est possible de travailler à partir d’elles.

Impressions manuelles sur Offset, 2019, Vancouver, gravure multicolore, 100 ×130 cm, édition de 15, imprimée à l’Université d’art et design Emily Carr dans le cadre de l’Audain Distinguished Artist in Residency.

C.A. & L.B. Est-ce pour cela que vous choisissez de travailler avec des machines et des techniques industrielles comme l’offset plutôt qu’avec des savoir-faire artisanaux ?

F.M. J’essaie de mélanger un processus artisanal et un processus industriel et, parfois, je le fais avec une imprimante offset. Cela m’intrigue parce qu’il s’agit de la même machine que celle avec laquelle un travail de design graphique standard est imprimé. Cependant, aujourd’hui, il est assez difficile de réaliser ces expériences sur les presses modernes, car elles sont très automatisées, très coûteuses. Les imprimeurs s’inquiètent du temps que vous passez sur la presse et des risques de dommages. En revanche, dans les écoles d’art et les institutions, les presses offset sont une très bonne opportunité pour mener des expérimentations. Cela permet aux étudiants d’apprendre les encres, le fonctionnement de la technique et la réalité de ce qu’est une plaque offset.

C.A. & L.B. Ces expériences demandent beaucoup d’engagement par rapport aux processus automatisés. Étant donné que les résultats ne sont pas prédéterminés, certaines idées peuvent ne pas fonctionner, d’autres peuvent créer des résultats inattendus. Quel statut accordez-vous aux erreurs ?

F.M. Lorsque vous utilisez un ordinateur pour automatiser, créer des images générées par ordinateur (CGI) ou exploiter l’intelligence artificielle, il y a toujours la possibilité de changer, et donc, de ne jamais terminer. Vous créez quelque chose que vous avez déjà en tête et dont vous êtes déjà satisfait. Alors que si vous procédez à partir de la machine, même si vous prenez certaines décisions, vous n’aurez peut-être pas le résultat auquel vous vous attendiez. J’aime l’idée que certaines décisions soient prises à ma place. Sinon, j’en serais incapable. Par exemple, pendant notre workshop, nous avons utilisé la presse offset. Nous nous sommes simplement dit « prenons des couleurs, mettons-les dans la presse ». Nous avons pris les pots d’encre qu’il y avait à côté et voilà. Si nous avions voulu choisir, cela aurait pris plus de temps. J’aime l’idée que cela enlève une grande part de décisions, même si cela peut amener à des résultats que vous n’aimez pas nécessairement. Cela m’oblige à essayer de nouvelles choses. Avec l’ordinateur, je pense qu’on peut avoir tendance à faire en sorte que tout soit toujours correct, alors que je m’intéresse à l’imprévisibilité de ce qui est considéré comme incorrect. Je ne suis plus tellement attiré par les belles choses, je préfère que ça ait l’air un peu étrange. Évidemment, ce n’est pas entièrement aléatoire, cela vient d’une accumulation de connaissances techniques et d’expériences.

Expérimentations réalisées lors du workshop DIY Print Process, 2023.

C.A. & L.B. Nous avons commencé l’atelier en explorant YouTube pour trouver des vidéos d’impression amateurs. Pourquoi vous intéressez-vous aux créations non professionnelles et à la pratique du DIY ?

F.M. Je trouve que ce qui est designé a souvent l’air moins bien que ce qui ne l’est pas. En anglais, on appelle cela le vernaculaire. Ce sont les flyers de pizzeria ou la newsletter de l’église. Nous pouvons apprendre de ces objets. Certains de ces processus amateurs, comme l’impression maison ou la gravure DIY, ont la capacité de créer des résultats remarquables en design graphique. Je ne les envisage pas du point de vue du résultat, parce que généralement, c’est assez horrible, et que je ne veux pas savoir comment faire une fleur en linogravure. Je me demande plutôt ce que je pourrais faire avec ce procédé. Je le considère comme une opportunité. C’est l’idée d’arriver avec presque rien sur table et voir ce qui se passe en faisant confiance au processus. J’aime l’aspect que le « fait-maison » apporte, parce que c’est très différent de la propreté d’InDesign.

C.A. & L.B. Peut-être parce qu’InDesign semble si illimité.

F.M. Trop de typographies, trop de couleurs, trop de tout. Dans l’affiche que nous avons réalisée avec la presse offset, le blanc ressemble presque à du ruban adhésif, alors qu’en réalité, c’était des chutes que nous avons trouvées et que nous avons placées sur la presse en fonction des pinces qui tiennent la feuille. Ensuite, nous avons découpé ces chutes pour en faire des marque-pages. Au lieu d’aller dans l’atelier avec une idée prédéfinie, nous sommes venus avec rien en se disant que nous allions voir ce qu’il allait se passer. Tout a été le résultat des limitations du processus d’impression. J’ai aussi cette posture, car je dirige un studio et que nous n’avons pas le temps d’analyser longuement. Par conséquent, je veux être capable de trouver un processus avec lequel je peux créer des visuels rapidement.

Poster du workshop DIY Print Process, 2023.

C.A. & L.B. Justement, dans un de vos livres référence, The Art of the Maker,1 Peter Dormer dit : « La connaissance artisanale ne permet pas seulement d’atteindre un objectif, elle permet aussi d’imaginer à quoi pourrait ressembler l’objectif ». Est-ce ainsi que vous voyez votre recherche sur les processus d’impression ?

F.M. Je pense qu’il est important pour un étudiant en design graphique de savoir réaliser une bonne impression, de comprendre l’impression offset, le processus de l’eau et de l’encre qui ne se mélangent pas. Ce type de connaissances est réellement utile, même lors d’une impression industrielle. Voir et comprendre ce qui est possible permet d’ancrer votre pratique. J’apprécie vraiment échanger avec les imprimeurs, plutôt que de dire « il y a un PDF, imprimez-le, livrez-le ». Je trouve cela assez ennuyeux. Avec ce type de démarche, on peut même se demander si c’est légitime d’imprimer ou si ça ne devrait pas plutôt rester sur une page web.

C.A. & L.B. Dans un autre livre, The nature and Art of Workmanship 2, David Pye décrit deux types de workmanship 3 : le workmanship de la certitude où le résultat est prédéfini avant même l’exécution, et le workmanship du risque où la qualité du résultat n’est pas prédéterminée, mais dépend du jugement et de l’attention du maker pendant le processus. Quel sens donner à ce travail et à l’improvisation ?

F.M. Le workmanship de certitude, où tout est prédéfini, est essentiellement l’impression offset lithographique industrielle.

C.A. & L.B. Parce que c’est simplement envoyer un PDF à un imprimeur.

F.M. Oui, et faire mille impressions parfaitement identiques. Alors que le workmanship du risque, serait plutôt de fabriquer cinquante posters où vous intervenez au cours du processus. Vous éclaboussez d’eau, vous ajustez les niveaux, vous interrompez le processus et vous improvisez au fur et à mesure. C’est une sorte d’orchestre qui performe en direct. Une des raisons pour lesquelles j’aime faire ce type de projet est la légère variabilité entre chaque exemplaire. Cela en fait une sorte d’édition spéciale, en plus d’aider les clients, les éditeurs ou les artistes à adhérer à la démarche. Tout le monde aime le sur-mesure et l’unique. C’est un type de wokmanship of risk au sens pratique, mais je l’utilise également lorsque je travaille sur InDesign. Dans l’affiche du workshop que nous avons faite avec InDesign, la typographie déborde sur l’image et ne s’intègre pas parfaitement. La plupart des gens auraient dit « soit vous agrandissez l’image et vous placez la typographie dessus, soit vous réduisez le texte pour que tout fonctionne ». Nous avons préféré jouer de cette erreur en l’accentuant pour qu’elle crée un agencement risqué. La plupart du temps, les outils et InDesign vous poussent à tout aligner. C’est lié au modernisme qui aligne les éléments et rend les choses droites. Je le faisais aussi et une partie de moi est entièrement en accord avec cela. Mais parfois, c’est plus dynamique quand il y a du décalage. D’une certaine manière, c’est plus difficile à faire parce qu’on ne peut pas créer de gabarits déclinables. C’est du sur-mesure. Une sorte de workmanship of risk.

C.A. & L.B. C’est une façon plus sensible de penser le traitement graphique sans y associer de concepts prédéfinis.

F.M. Je dis souvent cela : faites-le un peu « yin-yang ». Ce que je veux dire par là c’est les rapport grand/petit, on/off. J’aime cette idée de positif et négatif.

C.A. & L.B. En étant si proche du processus d’impression, on se doute que vous devez avoir une relation particulière avec les imprimeurs. Quand vous collaborez avec eux, quel regard portent-ils sur ce type de démarche expérimentale ?

F.M. Encore une fois, c’est une histoire de dialogue. Assez souvent, les imprimeurs disent simplement que cela n’est pas possible parce que cela pourrait endommager la presse, ce qui coûterait très cher. Il faut l’accepter. Beaucoup de propositions que je suggère ne sont pas si expérimentales. Parfois, il s’agit simplement de la façon dont deux feuilles sont superposées à l’impression, ou d’en réutiliser une partie pour la couverture, ou d’imprimer tous les éléments qui deviennent une couverture. Il est aussi possible de tourner la feuille pour sur-imprimer, ou découper une affiche en seize pages. Il y a énormément de façons de jouer avec la mise en page et la pré-presse. La plupart du temps, je vais chez l’imprimeur, je me promène, je regarde ce qui se passe et cela me donne des idées. Il y a quelques années, nous avons réalisé un projet où tous les numéros de page étaient directement gravés à la main sur les plaques offset. L’artiste qui gravait lui-même à la main a fait une petite erreur, donc il a commencé à barrer les numéros de page et les réécrire. Les imprimeurs se demandaient pourquoi on ne les avait pas directement mis sur le fichier. Je suis conscient que cela complique les choses à bien des égards, et ça devient plus risqué et ça peut mal tourner. Mais j’aime ce dialogue avec les imprimeurs et la presse. Peut-être que pour faire les choses correctement, il faut aller là-bas et travailler sur place plutôt que de rester assis sur son trône de designer avec son ordinateur portable. Il faut toujours s’impliquer un peu. La plupart du temps, pour le choix du papier les imprimeurs diront qu’iels utiliseront celui que vous souhaitez, qu’il suffit d’envoyer les spécifications. Au contraire, je serais plutôt du genre à leur demander quel papier iels utilisent habituellement pour ce travail, s’il y a des fins de stocks, un papier moins cher, un papier secret… C’est en partie pour me tenir occupé, pour rester intéressé, sinon cela pourrait devenir un peu banal.

C.A. & L.B. C’est peut-être pour avoir une relation égale avec l’imprimeur·euse, plutôt qu’un rapport hiérarchique où lae designer serait lae supérieur·e.

F.M. Tout à fait, je trouve cela dommage. C’est important qu’iels comprennent ce que vous essayez de faire et de votre côté que vous compreniez ce qu’iels font. De nombreux·ses graphistes n’ont pas une réelle compréhension de ce qui se passe chez les imprimeur·euses. Ce n’est pas seulement de l’impression, c’est un processus industriel. Comme beaucoup d’autres, je suis intéressé par la façon dont on peut agir sur ce processus et s’en servir comme des systèmes de prise de décisions.

C.A. & L.B. Vous tournez-vous davantage vers les écoles ou les ateliers d’impression pour initier ce type de projets moins conventionnels ?

F.M. Avec l’offset, j’ai réussi à le faire de deux façons. D’abord, il y a les écoles qui ont une presse offset que le technicien est prêt à l’utiliser pour initier les étudiants. L’autre manière, qui est très courante dans mon travail, est d’aller dans les pays où les presses sont plus anciennes et donc manuelles. Au Bangladesh et aux Philippines, où j’ai réalisé plusieurs projets, ce sont plutôt des presses monochromes avec lesquelles il est simple d’expérimenter. Au Bangladesh, pour imprimer un livre en quadrichromie, iels font quatre passages avec une presse monochrome, ce qui est très lent. Iels produisent ainsi, car la main-d’œuvre est moins chère, donc c’est rentable de prendre plus de temps sur une presse moins chère, qu’utiliser une presse plus rapide, mais plus coûteuse. C’est uniquement une question d’économie. De nos jours, au Royaume-Uni, il est rare d’avoir ce type de presse offset un peu bricolée, car l’immense majorité est quasiment contrôlée par ordinateur. C’est l’équivalent de conduire une vieille voiture où toute la mécanique est accessible et que vous pouvez réparer vous-même si elle tombe en panne. Au contraire, si vous conduisez une Ferrari moderne, c’est incroyable que tout soit contrôlé par ordinateur, mais si vous tombez en panne, vous ne pouvez même pas essayer de la réparer au risque de l’endommager d’avantage. Sur ce point-là, il y a une différence à faire entre l’automatisation et le manuel.

Offset lithography as a creative medium, with Ryan Smith, hair offset, gloves offset, hickies, dots and loupes.

C.A. & L.B. Vous avez fondé un studio de design graphique éponyme à Londres. Comment cette pratique s’intègre-t-elle à un travail de commande ?

F.M. Je pense qu’ils se nourrissent mutuellement. Une grande partie de notre travail n’a pas du tout recours à des processus d’impression expérimentaux, la connaissance de l’imprimerie peut se témoigner beaucoup plus simplement. Par exemple, si nous faisons trois-cents affiches, et que nous savons que le papier est vendu par ramette de deux-cent-cinquante feuilles, je peux suggérer que nous fassions cinq-cents exemplaires, parce que ce serait le même prix que d’en faire trois-cents, vu que nous devrions quand même acheter deux ramettes. Selon moi, même, s’il n’y a aucune incidence sur l’apparence, c’est une décision créative motivée par la connaissance de l’impression. Parfois, j’ai fait des propositions expérimentales qui n’ont tout simplement pas plu au client, car ce type de démarche ne peut pas être approprié pour chaque commande. Il y a énormément d’expérimentations qui ne seront utilisées que cinq ans plus tard, pour le bon projet. Tout comme de nombreux projets peuvent commencer puis être mis en pause.

C.A. & L.B. Vous dites vouloir vous écarter des schémas mainstream. Qu’est-ce que vous définissez comme mainstream et qu’est-ce qui vous pousse à vouloir vous en détacher ?

F.M. Cela dépend évidemment de chaque pays, puisque chaque pays a une façon spécifique de faire du design graphique. Pour moi, le graphisme mainstream c’est quand je vois des objets graphiques, et que je pense « ça ressemble à du design graphique ». Cela ne veut pas dire qu’être mainstream est une mauvaise chose. En réalité, la qualité du design graphique a énormément augmenté depuis ces vingt-cinq dernières années, grâce à de meilleurs logiciels, papiers, polices, techniques d’impression. Les standards sont devenus tellement élevés, que je me souviens avoir pensé « je dois vraiment aller loin et tout polir, pour que ce soit parfait. Ou alors j’essaie de tout casser ». Donc pour moi être mainstream c’est faire un travail qui suit celui des autres et certaines tendances. Il n’y a aucun mal à cela, mais je trouve que ce n’est pas assez individuel et créatif. D’une certaine manière, c’est assez simple de le faire. Par exemple, actuellement en Allemagne, il y a un réel engouement autour du design graphique liquide, toutes les polices de caractères ont l’air fondues et liquides. C’est beau, mais aussi trop facile. J’aime me compliquer la tâche, j’aime les contraintes, le défi de compliquer mon travail. Par exemple, dans le design éditorial on peut penser que le standard c’est d’utiliser deux typographies. Au lieu de cela, je vais faire un livre en utilisant cent typographies, mais où on aura l’impression que je n’en ai utilisé que deux. Ce sont des sortes de private jokes, que nous faisons pour nous-même sans forcément avertir le client. Nous le faisons et espérons qu’iel ne le remarque pas. Pour moi, prendre mes distances avec le design mainstream c’est simplement être différent. Mais tout le monde peut dire ça, même le design graphique dit « grand public », donc c’est un peu prétentieux. J’ai beaucoup de connaissances sur la typographie, la mise en page, la composition, c’est le summum de la pratique, et je la mélange avec du vernaculaire, en étant un peu à côté de la plaque.

Patricia Allmer and John Sears, Taking Shots, The Photography of William S. Burroughs, detail, 2014, using Century Megafont by Fraser Muggeridge.

C.A. & L.B. Dans un monde idéal, quel est votre type de projet favori ?

F.M. Je n’en ai pas vraiment. J’aime entrer dans des domaines auxquels je ne connais rien. J’ai fait tellement de livres pour des institutions culturelles que je sais comment les faire, quel processus avoir et ce que cela implique. J’aime vraiment l’idée de faire de la typographie pour la télévision, ou des visuels pour un film, ou concevoir des immenses bannières pour un bâtiment. J’ai envie de faire des choses que je n’ai jamais faites avant, mais dans un monde où ce soit réaliste d’imaginer ce projet. Les projets idéaux sont ceux qui paraissent difficiles de prime abord parce que tu n’as pas de méthodes prédéfinies pour les concevoir. C’est par exemple de travailler avec un·e client·e qui n’aime pas nécessairement ce que tu fais, mais qui comprend ta démarche. J’aime travailler avec des client·es demandeur·euses, je n’ai aucun problème à les entendre dire « nous détestons ce que vous avez fait », je prends presque mon pied, du moment que c’est constructif. Cela arrive toujours, ce n’est jamais le premier visuel qui est choisi. Le meilleur projet arrive quand quelqu’un d’autre contribue au plus grand bien de ce projet.

C.A. & L.B. Quand vous nous avez montré votre site Internet pour la première fois, nous avons été très surprises par son aspect archiviste, puisqu’il contient tous vos projets depuis les années 80. Est-ce un choix que vous aviez fait par pure praticité, ou y a-t-il un message, une vision de l’archive derrière ?

F.M. Quand nous avons démarré ce site, en 2007 il me semble, ce n’était pas notre intention de le continuer quinze ans plus tard. Je pense que beaucoup de sites de design graphique ont un aspect marketing, car ils ne montrent qu’une sélection de projets, tu te sens même parfois dupé·e par ce que tu regardes. Je suis partisan de l’idée de tout montrer, sans se cacher. J’apprécie le principe d’accumulation, sans sélection, tout est au même niveau. Mais parfois j’ai reçu des commentaires de personnes disant qu’elles étaient confuses face au site, et qu’il ne fait pas professionnel, à cause de cette profusion d’éléments non édités. J’ai souvent pensé que je devais être plus sélectif. Mais en même temps, de nombreux·ses designer·euses ne prennent pas le temps de mettre à jour leur site, parce que prendre des photos, écrire et sélectionner peut être très chronophage. On a fait le choix de n’utiliser que le scanner, mais il y a des limites techniques : tu ne peux pas raconter d’histoires, tu perds le sens de la trois-dimension. Notre Instagram permet peut-être de retrouver ces éléments, c’est une dualité. Je pense aussi que notre page d’accueil, avec ces éléments mixés les uns entre les autres, peut donner l’impression que l’on s’amuse un peu trop. Quand quelqu’un clique sur un livre, il peut voir tout le sérieux de notre travail. Mais s’iel reste sur la page d’accueil, iel ne voit que les couvertures, et peut penser « oh c’est rigolo ». Un de mes amis designer m’a dit « je ne vous ferais pas confiance pour faire une grande identité visuelle ». Parfois, on se plaint de ne pas avoir ce type de grande commande, donc on peut croire qu’iels ont regardé notre site et pensé que l’on s’amusait bien. Mais finalement, je pense que je vais garder ce site comme il est, pour toujours. Beaucoup de gens passent énormément de temps à réfléchir à comment iels se présentent au reste du monde. J’ai moi-même passé du temps à y réfléchir, mais j’ai aussi conscience que l’on peut être représenté de différentes manières. Aussi, beaucoup de designer·euses n’ont pas de site Internet.

Fraser Muggeridge, Christmas 1980 Invitation, 1980.

C.A. & L.B. Et il y a des designer·euses qui trient leur travail, comme si des pans entiers de leur pratique étaient devenus obsolètes.

F.M. Oui, certain·es ne montrent que leur travail des deux dernières années. Je regarde parfois mes anciens projets et je pense « oh mon dieu, je faisais cela il y a quinze ans » mais parfois je pense aussi « wow je ne ferais jamais cela aujourd’hui, c’est cool ! ». Il n’y a pas de réponse juste à propos de la manière que l’on a de se vendre au sein d’un marché spécifique. C’est important, mais je pense que c’est quelque chose que tu ne peux saisir qu’après quelques années de travail. Tu ne peux pas le faire juste après avoir ouvert ton studio, tu évolues avec.

C.A. & L.B. Nous avons aussi lu que votre studio possède un fond d’archives au sein de la bibliothèque de l’université de Reading.

F.M. Oui, nous y stockons un exemplaire de chaque projet que nous avons fait.

C.A. & L.B. Comment cette archive s’est-elle mise en place ?

F.M. Je crois que je l’avais suggéré, parce que pour chaque projet nous avons toujours beaucoup d’exemplaires qui s’accumulent très rapidement. On finit par se demander pourquoi on les garde, si cette matière graphique peut être utilisée à des fins de recherche, d’éducation et si nous pouvons la rendre accessible à tous·tes. C’est une question de pérennisation. Le fait que le fond d’archives se trouve dans la bibliothèque de cette université lui donne de la valeur. Pour ce qui est du travail des designers de ma génération, il ne restera plus rien dans cinquante ans, puisque tout est numérisé, il pourrait ne pas y avoir d’archives.

C.A. & L.B. Aurais-tu des conseils à donner à de jeunes designer·euses graphiques ?

F.M. Je dirais que c’est très difficile de démarrer son propre studio juste après l’école. Mon conseil serait de travailler pour des personnes que vous respectez et valorisez, parce que quand tu quittes l’école, tu es encore au bas de l’échelle. Vous devez réaliser que vous avez encore besoin de quelques années d’expérience pratique pour vous familiariser avec certaines situations. Que faites-vous lorsqu’un·e client·e vous dit qu’iel déteste tout ce que vous avez fait ? C’est une des réalités de ce métier, et apprendre cela auprès d’autres personnes peut être bénéfique. Ensuite, je conseillerais de faire un voyage d’apprentissage et de découverte : s’intéresser aux livres, au design graphique, aller au théâtre, être absorbé·e par un sujet. Tous les designer·euses graphiques réputé·es que vous connaissez travaillent très dur, parce qu’iels sont passionné·es par ce qu’iels font. Iels ne sont pas juste chanceux·ses, c’est une question de travail. Essayez différentes choses, il y a tellement d’opportunités en design graphique aujourd’hui, vous pouvez faire du design produit, de la médiation culturelle, du motion design, de l’animation… Si vous êtes jeune, ne pas savoir importe peu, vous devez juste essayer. C’est pour cela que je pense que le programme Erasmus et les stages sont de bons éléments éducatifs, qui vous permettent de gagner de l’expérience en faisant ce que vous voulez faire, mais aussi en faisant ce que vous ne voulez pas faire. Et c’est tout aussi important.

Fraser Muggeridge, A Bath Full of Ecstasy, Hot Chip, 2019.

Entretien réalisé par Claire Allanos et Louna Bourdon le 11.01.2023


  1. Publié en 1994, The Art of the Maker de Peter Dormer est un essai qui explore les liens entre techniques, artisanat et conception en design. Face à la dépréciation de la compétence technique dans les arts plastiques, où la conception est souvent dissociée de l’exécution, Peter Dormer défend l’idée que la compétence technique permet d’établir un dialogue entre la conception artistique et le processus de fabrication. Il souhaite ainsi remettre en question la primauté accordée aux idées par rapport à l’artisanat en montrant que la connaissance des techniques de production et des savoir-faire artisanaux aide à prendre des décisions conceptuelles. ↩

  2. Dans son livre The Nature and Art of Workmanship, David Pye explore l’essence de l’artisanat et son impact sur le design et la fabrication. Pye propose une nouvelle perspective sur le travail manuel en soutenant qu’il est crucial pour favoriser la diversité dans notre environnement visuel. Il y définit deux approches distinctes de la fabrication appelées workmanship. Le workmanship of certainty, qui est étroitement associé à l’industrie et à l’automatisation, met l’accent sur la rapidité, la précision et la planification d’étapes d’exécution où le résultat est prédéterminé avant la fabrication et la commercialisation. Il est soumis à des normes strictes visant à assurer l’unité et la rigueur. Le workmanship of risk, quant à lui, est un processus de fabrication où le résultat est constamment en équilibre car non prédéterminé mais plutôt influencé par le jugement et la dextérité du fabricant. Même si cette deuxième approche exploratoire est plus longue et moins viable économiquement, David Pye défend qu’elle nourrit les processus de conception et de fabrication. ↩

  3. Dans la version du livre original, le terme wokmanship n’a pas d’équivalent exact en français. Workmanship est défini comme « la compétence avec laquelle quelque chose a été fait ou réalisé », et invoque ainsi, la fabrication artisanale ou industrielle. ↩

/interieurs/

Lidka Vallet
05.2025

Intérieurs

Lidka Vallet a écrit ce texte à l’occasion de son projet de diplôme. Celui-ci avait comme point de départ la manie de sa mère, d’origine polonaise, de photographier tous les objets en sa possession. C’est une histoire de filiation, mais aussi une méditation rêveuse et ironique sur les aspirations au bon goût, l’attachement aux objets et, finalement, sur sa construction personnelle en tant que designeuse et autrice.

Imaginez un instant que vous êtes dans une salle de théâtre. Les lumières s’éteignent, le rideau s’ouvre.

Décor 1 :
Le salon est richement meublé. Tentures, dorures, tapis épais. On y voit un piano à queue, des consoles chargées de bibelots.

Applaudissements. Noir salle. Le rideau s’ouvre à nouveau.

Décor 2 :
Le salon d’un appartement. Un seul décor. Le plus dépouillé, le plus neutre possible.

Le premier décor est celui de la pièce Un fil à la patte de Feydeau. Le second, celui de Art par Yasmina Reza. Lorsque j’ai commencé mes études de scénographie, je pensais créer des univers monumentaux et symbolistes, à la Yanis Kokkos. À mon grand désespoir, ce sont ces deux types de décors-là que mes camarades et moi nous nous retrouvions à faire le plus souvent. Lorsqu’on recevait le texte de la pièce sur laquelle nous allions travailler et que la première ligne des didascalies dessinait dans son italique impitoyable « appartement bourgeois », nous savions que nous allions passer le week-end à écumer les brocantes. Nous remplissions le fourgon de chaises en bois sculpté, napperons, horloges murales, livres en cuir ou imitation. Nous savions que quand le metteur en scène voulait du « bourgeois » cela voulait dire « trouvez-moi tout ce qui se donne à voir, du bon goût à en vomir, de l’intellectuel à en devenir bête ». Tout ce qui était en porcelaine ou à dorure avait sa place d’office dans le camion.
  Pour le second décor c’était plus simple. Il suffisait d’aller dans la réserve. Là il y avait un coin marqué par « Vitez » imprimé sur une feuille à A4. Les seuls habitants du royaume de l’épure étaient une paire de chaises Wassily, un fauteuil Barcelona, la lampe Pipistrello et la suspension Louis Poulsen. En général on choisissait la chaise ou le fauteuil, une des deux lampes et c’était plié.
  Si j’avais lu Bourdieu à l’époque, je me serais rendue compte que j’étais en train de faire les décors symbolistes dont je rêvais. Vous, spectateurs, en voyant le décor 1, vous savez qu’il s’agit d’un appartement de classes moyennes et supérieures. Vous l’avez déjà vu, chez votre grand-mère, votre collègue, chez vous peut-être. Vous ne pensez pas à nous qui nous sommes cassés le dos et la tirelire à la brocante mais aux personnages qui dans le monde imaginaire de la pièce les ont collectés. Ils ont accumulés tous ces objets ostentatoires « de bon goût », perçus comme culturellement valorisants. Consciemment ou inconsciemment, vous connaissez cette grammaire, poussée jusqu’à la caricature sur la scène du théâtre. Vous savez que, dans un instant, les personnages vont arriver. Elle en peignoir à fleur ou en soie, bigoudis dans les cheveux, lui en costume cravate et qu’on va se moquer d’eux.

Le décor 2, bien que plus dépouillé, n’est pas bien différent. La consigne « le plus neutre possible » n’est respectée qu’en apparence. « Le goût pur est celui qui refuse l’effet, la surcharge, l’évidence. Il suppose la connaissance du code qui permet d’en apprécier le simplicité » écrit Bourdieu. Le pauvre fauteuil Barcelona qui se retrouve sous les feux de la rampe à chaque fois que le metteur en scène nous dis « c’est des bourgeois hein, mais cultivés » vous met la puce à l’oreille. Les personnages seront en pantalon cigarette et col roulé noir. En fait, ils pourraient même être absents. Vous n’en avez pas besoin. Vous regardez le Barcelona qui avec sa forme finement dessiné vous dis : « Je sais. Je peux. Je n’ai pas besoin d’en faire trop, car je suis né dedans, ou bien je l’ai appris avec assez d’aisance pour faire croire que je l’étais ». En regardant les objets du décor 2, qui contrairement à ceux du décor 1 ont des noms, vous savez que ce couple en col roulé fait partie du monde des dominants.
  Bien sûr, c’est du théâtre. Tout comme les acteurs, les objets parlent trop fort et de façon peu naturelle pour se faire entendre du public. Dans la vraie vie, la réelle, personne ne vit comme ça. Personne ?
  Vous êtes toujours assis dans le fauteuil en velours de la salle de spectacle. Comme toujours, il n’y a pas assez de place pour vos jambes. Comme toujours, votre voisin de droite tousse et renifle. Quelle idée d’aller au théâtre lorsqu’on est malade. Les lumières s’éteignent enfin. Le rideau s’ouvre.

Décor 3 :
Appartement de Maria. Moquette marron vieillie au sol. Meubles en bois contreplaqué sombre typique du PRL, recouverts de napperons en crochet. Une fougère d’appartement, une plante de la variété monstera immense dans le coin. Au milieu de la pièce, une table avec une nappe en dentelle. De la vaisselle ornée d’un motif Wloclawek.

Quand ma mère a quitté la Pologne, elle a d’abord travaillé comme jeune fille au pair dans une famille de la bourgeoisie artistique lyonnaise. Lui était premier violon à la philharmonie, elle était cantatrice. Ils habitaient quelque part vers Foch. Je n’étais pas née à cette époque, je ne suis jamais allée chez eux, mais pendant mes études je donnais des cours particuliers de lettres et j’avais quelques élèves vers Foch. Tous les appartements se ressemblent à Foch. Belle hauteur sous plafond, grandes fenêtres en enfilade, balustrades en fer forgé et moulures. Foch ; maréchal de France, généralissime des Forces alliées pendant la Première Guerre Mondiale. Il y a plusieurs avenues à son nom en France.
  Ma mère est donc passée d’un appartement de la petite bourgeoisie intellectuelle du PRL à un appartement de la haute bourgeoisie intellectuelle française. Ensuite elle a rencontré mon père et ils ont emménagé dans un appartement rue Bataille. Bataille ; Henry Bataille, dramaturge, poète et lithographe ? Georges Bataille, écrivain, philosophe, romancier ? Il n’y a qu’une seule rue à son nom en France.
  C’est dans cet appartement typique des années 60 (petite hauteur sous plafond, grandes fenêtres horizontales, une par espace, pièces disposées en étoile autour de l’entrée) qu’elle a pu libérer sa force créatrice.
  Vous avez sommeil ? Moi aussi. C’est vrai qu’on est bien dans ces fauteuils. S’il y avait un peu plus de place pour les jambes, ce serait parfait. Quand on se met un peu de biais ça passe. Le rideau s’ouvre à nouveau.

Photographies extraites des albums de la mère de l’autrice.


Décor 4 :
Appartement d’Ania. Carrelage blanc dans l’entrée recouvert d’un tapis
en cordelettes vert pomme. Plusieurs bibliothèques Billy remplies de livres cachent trois murs et sur le quatrième, une photo de famille dans un cadre. Derrière une porte on aperçoit le salon. Parquet, même tapis que dans l’entrée mais rouge cette fois. Nouvelles enfilade de bibliothèque Billy, dont les étagères modulables ont été organisées de façon à accueillir un écran télé. Elles sont peintes en gris pour se fondre avec le mur. En face, un clic clac fait office de canapé. Il est gris lui aussi mais recouvert d’un plaide rouge, pour aller avec le tapis.

Ma mère déteste la moquette. Le bruit des pieds qui frottent en chaussettes dessus lui donne des frissons. Elle déteste aussi les napperons et surtout la vaisselle Wloclawek. Elle n’aime pas ce qui lui rappelle le communisme et elle n’en a rien à faire de la violence douce du bon goût légitime français. Elle aime le neuf et elle aime les thèmes, elle aime Ikea. J’adorais aller à Ikea avec ma mère et choisir les nouveaux thèmes. La salle de bain était thème marin puis thème zen. Les toilettes, plus petites et simples à décorer, ont successivement été thème marin, thème vache et thème prairie, le salon est toujours resté thème rouge et gris et la cuisine, étonnamment, thème océan, avec une mosaïque de petits poissons sur le plan de travail. J’adorais ces petits poissons. J’adorais cet appartement. Et puis j’ai commencé à donner mes cours à Foch et j’ai eu honte. Le goût n’a pas besoin de mots pour faire naître la gêne. Je rentrais le soir et je voyais le tapis trop vif, l’harmonie trop littérale du rouge et du gris, les bibliothèques Billy, modèle emblématique du mobilier accessible et fonctionnel, les meubles du salon qui pointent vers la télé. Je m’enfermais dans ma chambre thème rock et je rêvais de moulures.
  Le voisin de droite tousse toujours. Vous commencez à avoir un peu chaud, un peu soif. C’est toujours comme ça au théâtre. Si seulement on pouvait étendre nos jambes. C’est la dernière scène je vous promets. Le rideau s’ouvre.

Décor 5 :
Appartement de Je. Petit studio sous les combles. Parquet en pvc. Petite cuisine avec deux plaques. Une installation douteuse composée d’une commode posée sur une table aux pieds sculptés fait office à la fois de plan de travail et de placard. Un meuble en fer trouvé dans la rue soutient divers pots avec graines en vrac et épices. Deux tréteaux et une planche en bois forment un bureau. Deux bibliothèques accueillent des livres, la troisième, des chaussures. Mocassins et ballerines en haut, talons en bas. Le petit couloir est fermé par une porte de placard au miroir intégré. Que la porte, pas de placard. Au milieu de la pièce trône un lit coffre. Deux affiches. Une de Brigade Cynophile, l’autre, un original du spectacle The Dead Class de Kantor. Des plantes un peu partout, la plus grande étant la monstera à côté du lit.

Quand je suis partie de chez mes parents, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que mon appartement ne ressemble pas à l’appartement familial. Pas d’Ikea, que de la récup. Résultat, mon espace ressemble à celui de n’importe quel étudiant en design graphique, français en tout cas. Bois, plantes, vrac, installations douteuses. Mon appartement pourrait être celui d’Adèle, de Romain, de Claire. Le seul élément qui prouve que le mien est le mien, c’est la collection de tasses au motif Wloclawek. Contrairement à ma mère, j’adore le motif Wloclawek. C’est ma vengeance douce et bleue.
  Je n’invite pas grand monde chez moi. Je n’aime pas trop qu’on voit mon espace. Si Bourdieu avait réussi à forcer ma porte, il aurait vu les tasses et aurait dit « hmmm retournement du stigmate ». Oui mes tasses sont une appropriation esthétique d’un héritage disqualifié. Non, mon rejet d’Ikea, du thème, du prêt-à-décorer, n’est pas un rejet du goût maternel. C’est un déplacement du conflit. Il ne s’agit plus d’adhérer ou de refuser le goût dominant mais d’en brouiller les signes. Ma cuisine bricolée, ma table bancale, mes pots de graines en vrac, mes tréteaux, sont un manifeste discret d’appartenance à une nouvelle classe cultivée : celle des classes moyennes intellectuelles urbaines, dont le capital culturel cherche à se dire dans la ruse, dans l’authenticité affichée. Je dis bien affichée. Attendez un peu que j’ai de l’argent. Les meubles récupérés seront vite remplacés par du design. J’ai eu l’occasion pendant un temps de sous-louer l’appartement d’un designer. J’étais au summum du plaisir esthétique. Je jouais à imaginer que c’était le mien. En attendant, je me satisfais de mon appartement romantique de l’artiste en formation à la Godard, mais au fond, j’aspire au goût qui « sait ». Ania, elle est libre. Elle n’en fait qu’à sa tête, elle s’amuse avec les thèmes. Son espace ne dit ni « je sais » ni « je crois savoir » ni « j’aimerais savoir ». Il dit juste « venez ».
  Voilà, c’est fini. Le rideau est tombé pour de bon cette fois. Vous pouvez vous étirer, mettre votre manteau et rentrer chez vous. Quel plaisir de retourner chez soi après une pièce interminable. Vous poussez la porte de votre appartement :

Décor 6.

Gor Jihanian est un dessinateur de caractères indépendant, actuellement basé à Erevan, en Arménie. Après avoir obtenu un Bachelor en architecture, spécialisé en conception environnementale (ENVD) à l’Université du Colorado, à Boulder, il s’est tourné vers un Master en Typeface Design (MATD) à l’Université de Reading, au Royaume-Uni, où il a étudié le dessin de caractères typographiques. Sa pratique est nourrie par de nombreux voyages qui, par d’heureuses rencontres, l’ont mené à puiser dans diverses sources historiques des lettres arméniennes. Son intérêt pour la revitalisation de l’écriture arménienne en dialogue avec l’écriture latine, l’a conduit à une collaboration interculturelle qui le relie aussi bien à la diaspora arménienne qu’à des créateurs de caractères internationaux.

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Héra Mahseredjian est étudiante en troisième année à l’École supérieure d’art et de design Grenoble-Valence.
Sa pratique du design graphique s’articule dans l’association de l’embossage, de l’écriture et de l’édition avec un intérêt particulier pour la typographie.

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Citer cet article« Liaisons scripturales », Gor Jihanian par Héra Mahseredjian, 06.06.2024, PNEU, http://revue-pneu.fr/liaisons-scripturales/, Consulté le 03.10.2026

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