FormaBoom
22.10.2019

L’illégal, c’est pas mal !

FormaBoom est un studio de design graphique fondé par Bérangère Perron et Quentin Guillaume, tous les deux diplômé·es de l’École d’art et design de Valence, mais aussi de l’École des arts décoratifs de Paris. À l’occasion de sa venue en workshop à Valence, nous nous entretenons avec Quentin sur l’influence du graffiti dans son parcours.

Daphné Lejeune Depuis combien de temps pratiques-tu le graffiti ? Ou pendant combien de temps l’as-tu fait ?

Quentin Guillaume Je ne le pratique plus comme avant, j’ai un œil dessus j’adore lire et regarder les tags et quelques graffs aussi. Aujourd’hui je fais des formes mais plus de tags (signature). Mais j’ai commencé le graffiti, je ne sais pas, j’avais onze ans et demi, douze ans. J’ai commencé à faire des murs à quatorze ans et j’ai eu une période active jusqu’à vingt-deux ans. Après j’ai commencé à faire des choses un peu différentes.

Graffiti, Barcelone, 2002.

D.L. Tu étais seul ou à plusieurs ?

Q.G. On était à plusieurs, c’était un groupe d’amis. C’était surtout une façon de se sociabiliser, d’intégrer un groupe, de ne pas être seul.

D.L. Comment as-tu commencé le graff ?

Q.G. J’ai commencé avec un ami, dans les rues de Marseille : on trouve un prétexte, promener le chien par exemple et on va faire des tags. Puis je me suis fait repéré par des mecs plus âgés, qui sont venus me chercher à la sortie du collège, qui m’ont demandés de venir avec eux, j’étais trop flatté, j’ai dit « OK » sans hésiter. Ils m’ont amené sur des murs plus importants, plus gros, plus risqués. C’est à ce moment que j’ai commencé à vraiment faire du graffiti. J’en faisais tous les jours, en achetant ou volant de la peinture, en faisant beaucoup de choses illégales, sur les trains, les autoroutes la nuit, les métros, les grues, les camions, tout. On était obsédés. On se promenait avec nos échelles dans la ville, c’était génial.

Graffiti, Aix-en-provence, 2009.

D.L. Vous avez eu des problèmes avec la police ?

Q.G. Oui, plein. Des gardes à vues, des procès, des arrestations, avec un peu de violence parfois. Mille expériences… On va au ski, on tags les télécabines comme des abrutis, on arrive en haut les mecs nous enferment dedans, ils appellent leurs collègues qui nous attendent en bas pour tout nettoyer, ce qui est normal, c’est le jeu. Il m’est arrivé plein de petites galères. Tu t’autorises quelque chose, tu vas provoquer une réaction, à toi d’être en mesure de répondre à cette réaction avec plus ou moins d’intelligence.

D.L. Selon toi, quelle est la meilleure façon d’évoluer dans le graff ou dans le design graphique en général ?

Q.G. Avec le recul je penses qu’il faut être un bulldozer avec une grande ouverture d’esprit. Douter peu, aller à fond dans ce que l’on fait et ne pas avoir peur de s’imposer. Il faut produire énormément, et diffuser, revendiquer ce que tu fais, faire des gros projets et ne pas hésiter. C’est ça qui va te rapporter des choses après. Si tu le fais à moitié ça sert à rien. C’est comme si tu vas faire un train ou un acte illégal, tu sais que tu t’engages dans une voie compliquée, il peut y avoir des problèmes, donc il vaut mieux y aller à fond. C’est aussi comme le skate, si tu veux réussir ta figure, tu vas tomber mais il faut remonter tout de suite. La chute fait partie du jeu. C’est pour ça qu’il faut envoyer fort, si t’envoies pas fort, tu te plantes. Il faut aller vite, appuyer fort et là ça passe. Le skate c’est une bonne image, j’en ai fait et c’est proche du graffiti dans la façon d’appréhender la ville. Parce que c’est aussi ce qui m’intéresse dans le graffiti, au-delà du graffiti en lui-même c’est surtout la déambulation, les balades dans des lieux qui ne sont pas destinés à ça, découvrir des choses, être seul dans des grands espaces, au milieux d’infrastructures importantes où le public n’a rien à faire, c’est ça qui est chouette ! Un endroit que j’adore à Valence, c’est un grand dépôt de wagon de marchandises bâchés où j’ai passé des journées à faire des tracés en blanc. Un des plus beaux cadeaux que je puisse me faire c’est de passer une journée là-bas.

D.L. Est-ce que tes graffs ont une grande influence sur ton travail actuel ?

Q.G. Oui, parce que je fais du graffiti, je dessine. Ça demande beaucoup de travail manuel, tu es l’imprimeur, donc oui, tu as tes techniques, tes encres… En graphisme j’essaie aussi de trouver des outils pour modifier/stimuler ma pratique.

Graffiti, Paris 20e, 2012.

D.L. Comment sont venues tes idées de motif ?

Q.G. En m’inspirant d’autres choses que du graffiti, en allant voir d’autres choses, de l’art, de la biologie. Je suis très influencé par la biologie, ma mère est médecin donc on a plein de livres sur l’anatomie à la maison, le corps humain, la cellule, je me suis vraiment inspiré de ces images. J’ai un livre très épais, qui est remplis de schémas intéressants, où on peut voir une couche de la peau, des spores… Après j’ai aussi des chocs visuels, quand je suis allé à Barcelone en 1998, j’ai vu des choses que je n’avais jamais vu avant dans le graffiti, un graffeur qui s’appelle Sixe. Des graffs de Tilt, Ceet. J’étais très inspiré par tout ce qui était en style « bubble ». Tu fais des études de graphisme, ça ouvres plein de portes, c’est génial.

Recherches atelier, Marseille, 2020.

D.L. Selon toi, cette étape t’a permis d’en arriver là ou tu en es aujourd’hui ?

Q.G. Oui tout se tient, ça m’a influencé. Après c’est plus les parents qui donnent une structure, le graffiti ça a comme point commun de rassembler des gens qui veulent de l’illégal, qui ont besoin d’autre chose, qui cherchent quelque chose, se confronter à l’autorité. J’ai hésité à faire flic, j’étais aux Arts Déco, je voulais entrer dans la police parce que le travail d’enquêteur m’intéressait. J’ai eu tellement affaire à la police dans le graffiti que je trouvais ça intéressant. J’adore cet univers, t’es au courant de ce qui se passe dans la société et alors que personne ne le sait. C’est comme des mondes parallèles, le graffiti est un monde parallèle. Mais je pense que je n’aurais pas été heureux dans un milieux administratif, j’ai bien fait de ne pas m’engager dans cette voie, je suis pas assez institutionnel pour ça. En même temps je n’ai pas eu un parcours de délinquant parce que j’ai eu une mère qui m’a structuré et qui a fait que j’ai pas déconné, j’ai fait des études, et quand je suis allé trop loin judiciairement dans le graff j’ai arrêté, j’ai cherché du travail…

Mural aérosol et pmma miroir, Lille, 2021.

D.L. Lors de ta conférence à l’ÉSAD Valence le 21 octobre 2019, tu nous as dit que le graff « n’est pas assez ouvert », c’est la raison pour laquelle tu as décidé d’aller dans une école d’art, pourquoi ?

Q.G. Le graff est un art très populaire, qui se rapproche du tuning, c’est des mondes qui peuvent êtres proches, dans le sens ou il y a des magazines internes au truc, des façons de faire pour être accepté, etc. Le graffiti à Marseille par exemple, c’est des guerres de territoires, c’est des gens qui ont pris des places dans la ville, si toi tu prends ces places-là, tu vas leur devoir quelque chose, de l’argent, de la peinture, des bombes. Il y a aussi des gens qui n’ont rien là dedans, ils n’ont pas un parcours assez élevé dans la délinquance mais gardent le graffiti pour se faire plaisir et avoir un peu de pouvoir sur d’autres, des gens plus jeunes. Il y a beaucoup de vols dans ce milieu, dans certains groupes des personnes vont être formées à voler. Quand tu fais ça tu vas te confronter des personnes qui ont peu d’ouverture d’esprit. Pour eux le graff c’est du vandalisme. À l’opposé, il y a aussi le côté super conventionnel de la mairie qui va appeler le graffeur du coin pour faire une déco, qui va être souvent naze, c’est le côté « culture facile », « culture à emporter ».
  Maintenant la nouvelle génération qui fait du graffiti est beaucoup plus intéressante. Elle mixe beaucoup plus les codes. Aujourd’hui il y a des mecs qui font du graff et qui écoutent du métal. Alors qu’avant c’était pas possible et c’est super bien, ça ouvre vers d’autres typographies, d’autres approches. Les codes sont beaucoup plus déstructurés. Va voir par exemple ce que font les PAL (Saeio RIP), ce sont des mecs qui font du graff et qui sont passés dans une école d’art. Je trouve que cette famille-là est intéressante dans le graffiti, ils tentent des trucs et déconstruisent les dogmes de cette pratique.

Dessin sur voile (Tzigane), 2021.

Une seconde interview de Quentin Guillaume à propos des débuts de son activité de designer après des études en école d’art est lisible ici.

Pour continuer :

FormaBoom → L’école est finie
Marie Chéné → La forme des mots
/lecole-est-finie/

FormaBoom
20.10.2019

L’école est finie

Rencontre avec Quentin Guillaume, co-fondateur avec Bérangère Perron de FormaBoom, un studio de design graphique basé à Marseille, qui revendique une approche singulière pour chacun de ses projets. À l’occasion de cet entretien, nous échangeons sur la période qui marque le début de l’activité professionnelle après un cursus en école d’art.

Thomas Amico Peux-tu me parler de ton parcours ?

Quentin Guillaume À la fin du collège, après la troisième, j’ai cherché un CAP de graphisme. À l’époque je faisais du graffiti et j’avais des potes plus vieux qui faisaient déjà du graphisme, des pochettes de disques, pour des groupes de rap locaux, des flyers… Après mon CAP j’ai donc fait un Bac Pro dessinateur en communication graphique.
  Ensuite, j’ai passé mon DNAT design graphique à l’ERBA Valence [ancien ÉSAD Valence, ndr] puis je suis allé en section vidéo aux Arts Décoratifs de Paris. Parce qu’après trois ans à Valence c’était important de continuer en Master. Mais en sortant de l’école, avec Bérangère, on a pris une grosse claque : on s’était éloignés du monde professionnel après le CAP et le Bac Pro pour être dans le monde du « designer graphique chercheur ». On s’est retrouvés confrontés à la difficulté de « comment gagner de l’argent ? »
  À ce moment-là, je voulais être assistant d’artiste, j’ai donc envoyé des mails à des artistes que j’aimais bien, Claude Lévêque, Nicolas Moulin, Alain Declercq, etc. J’ai fait des petits boulots, quelques missions en agence de communication. Une agence m’a proposé de travailler pour 1 200 € par mois en CDI ou en free-lance pour 3 000 € par mois, j’ai directement accepté de travailler en free-lance. J’ai travaillé avec eux trois ans. Puis on s’est dit, Bérangère et moi, qu’on allait monter un studio ensemble, c’est à ce moment-là qu’on a créé FormaBoom. On a gagné un concours pour l’identité visuelle du musée des Beaux-Arts de Lyon. Ça nous a fait un petit book, on a réussi à trouver d’autres commandes, etc. Nous sommes ensuite partis de Paris pour nous installer à Marseille, on a fait un co-working, ce qui nous a permis de rencontrer d’autres gens et créer un réseau.

Logo du studio FormaBoom.

T.A. Travailler en couple, le conseilles-tu ?

Q.G. Être à deux, c’est super important parce qu’en faisant du graphisme tu t’épuises rapidement, il faut pouvoir partager les projets avec quelqu’un pour reprendre de l’énergie. Même pour la relation client c’est important, à deux on est plus solides, les gens vous écoutent plus. Et puis un garçon et une fille ça marche bien, il ne faut pas oublier que c’est d’abord du rapport humain tout ça. Les gens ne te font pas bosser parce que tu es bon ; tu es bon, c’est normal, sinon tu n’es même pas là. Ils te font bosser parce que tu es sympa, tu as un bon contact, tu réponds au téléphone, fait des rendez-vous cools, tu trouves des solutions, etc. C’est pour ça qu’il y a plein de gens qui n’ont pas de talent mais qui bossent bien, c’est parce qu’ils ont un super sens des relations… inversement, il y a des gens très forts qui ne bossent pas. Donc à deux on est plus forts. Moi j’ai un relationnel qui est bon mais je suis assez sanguin. Bérangère est plus pondéré que moi, on s’équilibre.

T.A. Comment trouve-t-on des clients lorsqu’on se lance ?

Q.G. Quand j’étais aux Arts Déco, je rentrais dans les magasins du quartier, je demandais aux gens s’ils n’avaient pas besoin de cartes de visites, d’une affiche, etc. Ce qui est bien dans le graphisme c’est que tu peux arriver partout, il y a toujours du taf. C’est ça qui est sympa dans ce métier, c’est léger, tu as un ordi, tu le déplaces, c’est simple. Tu n’as pas de gros investissement à faire en comparaison à d’autres métiers.

Habillage graphique d’une tour au Centre scientifique et technique du bâtiment, 2011.

T.A. Pas trop dure la réalité de la vie professionnelle en sortant d’école d’art ?

Q.G. Non, pas plus que kiné. Il y a de plus en plus de boulot dans ce métier, ça n’arrête pas. Quand j’ai commencé le graphisme les gens ne connaissaient même pas le mot. Aujourd’hui tout le monde a des notions de typographie parce que tout le monde utilise des logiciels où l’on propose un Helvetica, un Courrier ou autre chose. Tout le monde est sensible à ça, donc on pourrait croire qu’il y a moins besoin de graphistes, mais en fait pas du tout, parce qu’il y a des gens qui ont besoin qu’on leur explique, il y a plein de demandes. En ce moment on bosse pour Jean-Paul Gaultier, on fait de la pâte à modeler ; les marques communiquent, elles ont besoin de visuels tout le temps, donc c’est possible de travailler. Le risque, c’est de se perdre, de ne plus savoir qui tu es. Ne plus avoir de travail personnel, c’est ça le piège. Si tu ne fais que des choix financiers, tu arrives à faire des projets un peu pourris que tu ne peux plus montrer, tu n’as plus de production personnelle parce que tu es rincé et tu en viens à ne plus savoir quoi faire. C’est pour ça qu’il y en a pleins qui lâchent l’affaire.
  Ce qui est dur c’est de mener de front une vie professionnelle qui peut ramener assez d’argent pour se débrouiller et de continuer un boulot perso. C’est ça qui va t’apporter des choses, sinon tu t’épuises et un jour tu n’es plus frais, tu n’as plus rien à proposer, il y a des jeunes qui arrivent donc on ne te fait plus bosser.

T.A. Est-il possible de faire du « design d’auteur » pour une commande plutôt corporate ?

Q.G. Pour moi, c’est cinquante-cinquante. 50 % le client, 50 % le graphiste. Si le client ne l’accepte pas, ça ne marchera pas. Parfois tu tombes sur des clients cools : en ce moment je fais une identité graphique pour une boîte qui fait de la prédiction et de l’analyse de flux sur Internet, on a réussi à faire un bon projet parce que les gens sont intelligents, ils acceptent l’échange. Puis à d’autres moments ça foire. Parce que la personne n’a pas les mêmes références graphique et elle veut un papillon bleu. La cliente c’est la cliente, à un moment donné si elle veut son papillon, soit tu lui dis d’aller se faire voir, soit tu dis « oui, bien sûr Madame, je vais faire le papillon, je vous envoie la facture, c’est 1 500 €. » Tout ça s’apprend, c’est un jeu.

Communication de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

Signalétique de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

Pulvérisation des murs de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

T.A. Est-ce possible de travailler avec des clients à distance, sans forcément les rencontrer ?

Q.G. Ça m’est arrivé, mais c’est difficile. Il faut se voir, c’est important pour faire passer les projets. On a des règles : on n’envoie jamais une création par mail, en tout cas pas au début, on essaie de faire un rendez-vous et de bien le préparer. Il ne faut pas que ça dure trop longtemps, parce qu’il y a des pics d’attention qui font que pendant une demi-heure les gens t’écoutent, après beaucoup moins, ensuite ils vont commencer à déconstruire ton projet. Il faut savoir stopper la réunion quand tout le monde est content.

T.A. Est-ce une bonne idée de travailler chez soi ?

Q.G. Alors ça en revanche, je te le déconseille.

T.A. Mais au début, on n’a pas forcément les moyens de se payer un logement et un studio.

Q.G. Cela dépend des endroits où tu habites, à Valence il y a moyen de trouver des lieux facilement. J’avais un ami qui faisait la communication du théâtre et le théâtre lui passait des locaux. C’est pas mal de fonctionner comme ça. Du coup, il était très libre dans sa création graphique. Parce qu’il bossait dans ce mode d’échange il n’y avait pas d’argent, donc plus de liberté.

T.A. Comment trouves-tu tes clients ? Ce sont plutôt eux qui t’appellent ? Tu participes à des appels d’offres ?

Q.G. Non, on nous appelle. Au tout début on a répondu à un ou deux appels d’offres, mais je n’y croyais pas. Si tu ne connais pas quelqu’un tu ne gagneras pas. On a répondu à un appel d’offre pour le musée des Beaux-Arts de Lyon parce qu’une personne est venue nous voir deux mois avant en nous disant qu’elle aimerait qu’on y participe. Regarde par exemple ABM Studio, qui se bat pour que les appels d’offres publics soient rémunérés… Il ne faut jamais accepter de travailler sans être rémunéré parce que tu mets les autres graphistes en difficulté. Il faut que les graphistes soient solidaires. Et puis si tu travailles et que tu n’es pas rémunéré, on ne te considère pas.

Catalogue de l’exposition Le grand mezzé au Mucem, 2020.

T.A. Participer à des appels d’offres ça te permet quand même de construire un portfolio solide avec des projets plus ou moins réels.

Q.G. Après, tous les moyens sont bons… Il faut y aller au culot, il faut être un bulldozer, tu t’en fous. Il faut croire en toi, c’est vraiment le seul truc. Crois en ta came, « T’en veux pas ? C’est pas grave, lui là-bas il va en vouloir ». Il y a toujours quelqu’un qui va vouloir de ce que tu fais.

T.A. Pour clôturer, quelle est la recette pour trouver le bon nom de studio ?

Q.G. [rires] Choisis un nom qui n’existe pas déjà quand tu le tapes dans Google, et qui se comprenne dans plusieurs langues. Mais tu peux t’appeler Spliff Studio, si tu bosses super bien, tout le monde voudra bosser avec toi.

Une seconde interview de Quentin Guillaume à propos des relations entre les pratiques du graffiti et celles du design graphique est lisible ici.

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Marie Chéné
10.12.2019

La forme des mots

Marie Chéné possède l’art de combiner les mots, les sonorités et les rythmes pour évoquer des images. Elle s’attarde sur les mots banals, ceux du quotidien, pour trouver de la surprise et de l’émerveillement. Elle tord le vocabulaire dans tous les sens, sans pour autant le perdre, afin de le redécouvrir et en souligner la richesse.

Léana Orsoni Quel est ton parcours ?

Marie Chéné J’ai commencé par des études littéraires classiques suivie d’un Master d’anglais, puis d’une année à Londres comme jeune fille au pair. À la suite de cela, j’ai été un an dans une école d’audiovisuel au Danemark. C’est l’année pendant laquelle j’ai compris que c’était le scénario qui m’intéressait le plus dans le cinéma. En sortant de cette école, j’ai commencé à travailler dans des sociétés de production à Paris, plutôt sur des séries télévisées où j’ai occupé pendant quinze ans des postes très variés autour de l’écriture du scénario. Après quelques années à Marseille j’ai intégré l’Atelier Pan. Le travail de scénariste s’est petit à petit épuisé en revanche mon travail personnel a pris de plus en plus de place. Ça faisait longtemps que je faisais des choses de mon côté, mais les faire dans un lieu de travail leur a donné une place différente.

L.O. Quel parallèle fais-tu entre ton travail de scénariste et ton travail personnel animé par l’amour du vocabulaire ?

M.C. Dans le travail de scénariste c’était déjà assez présent. Le scénario de série est vraiment un exercice d’écriture à contraintes. On sait qu’on a tant de scènes dans tel décor avec tant de personnages, il faut que le scénario fasse telle durée et qu’il ne fasse pas plus de trois pages… Après, le travail autour du langage, c’est quelque chose que j’ai toujours plus ou moins fait en remarquant des phénomènes dans la langue qui m’intéressaient ou qui me surprenaient. C’est devenu simplement plus systématique, plus élaboré à partir du moment où j’ai commencé à y réfléchir d’un point de vue professionnel.

L.O. Que penses-tu du rôle des femmes dans les studios de graphisme ? (Aujourd’hui beaucoup plus de femmes étudient dans les écoles d’art, alors que nous entendons plus souvent des noms d’hommes connus dans ces domaines, même si cela tend à changer).

M.C. Je n’ai jamais travaillé en agence je ne peux pas vraiment en parler. On me pose souvent la question de l’étiquette que je me donne, est-ce que je suis poète, artiste, auteure avec un « e », auteur sans « e », écrivain, écrivaine… Je choisis de ne pas choisir. Je prends toutes les étiquettes, si le terme « artiste » me permet de faire ce que je veux sur un projet, alors je suis artiste et si ailleurs il faut être poète, je veux bien être poète. Je n’ai pas de problème avec la féminisation, ce n’est pas forcement quelque chose que je revendique, je trouve que le mot auteure écrit avec un « e » est aussi beau. Le fait de rajouter un « e » attire l’attention sur cette qualité du mot. Récemment on m’a demandé de participer à un workshop dans une école d’art où ils cherchaient plutôt des artistes femmes parce que s’ils ne font pas attention, ils se retrouvent surtout avec des intervenants hommes.

L.O. Est-ce que le projet Mot Motte a un lien quelconque avec la féminisation des mots ? Comme celle des métiers par exemple.

M.C. Je ne sais pas si le projet parle vraiment de ça. Ce n’est pas forcément une féminisation parce que « mot » est autant une masculinisation de « motte », que « motte » est une féminisation de « mot », il ne peut pas y avoir de premier parce qu’il n’y a pas de départ. Dans ce projet, les mots n’ont pas de lien si ce n’est qu’ils répondent à cette règle en français très stricte et très variée du passage d’un genre à l’autre. En revanche cela peut être un outil pour comprendre ce que toutes ces règles peuvent avoir d’arbitraire. C’est aussi quelque chose qui peut amener du jeu dans un sujet qui est souvent pris très sérieusement, cela peut permettre de décrisper le discours. Il y a un livre qui est sorti en librairie intitulé Le zizi des mots qui revendique le fait que les mots masculins seraient des mots de fonction et les mots féminins seraient des noms d’objets. Sur les cent soixante-dix couples que j’ai trouvé cela n’a rien de systématique que l’un soit une fonction et l’autre un objet. Je trouve que c’est bien d’avoir des choses à défendre mais il ne faut pas non plus tordre la langue pour lui faire dire ce qu’on veut qu’elle dise. En l’occurrence le projet Mot Motte est une manière drôle et détournée de regarder ces histoires de règles grammaticales et permet d’être surpris par des mots que l’on croit connaitre par cœur.

Marie Chéné, Mot Motte.

L.O. Pourquoi ne montres-tu pas ton travail sur internet ou sur les réseaux sociaux ?

M.C. Ce n’est pas une volonté délibérée, c’est un manque dont j’ai conscience. Il faudrait que j’ai ne serait-ce qu’un site, mais je n’essaye pas non plus de cacher mon travail. Il y a certaines de mes productions qui pourraient se prêter à des parutions régulières, sur Twitter ou un Instagram mais j’ai du mal à trouver du temps pour faire ça. Deux choses se mêlent dans cette problématique : faire sa propre promotion c’est quelque chose qui n’est pas du tout évident et puis comme mon travail est vraiment sur le langage j’aimerais proposer quelque chose qui reflète cet aspect. Du coup, le serpent se mord la queue. Avant d’avoir vraiment réfléchi à cette question je ne peux rien faire et, en même temps si je ne fais rien je n’y réfléchis pas. Mais dans tous les cas c’est un vrai problème, sans doute mon travail gagnerait à être plus visible, il est assez graphique par rapport à d’autres travaux d’écriture. Ça fait partie des chantiers auxquels il faut que je m’attelle.

L.O. C’est l’amour du langage qui t’a amené à créer des images ? Ou est-ce que les images et les mots sont indissociables pour toi  ?

M.C. Les mots ont une forme et vivent quelque part. Dans le projet Suppléments littéraires les phrases que j’écris en caviardant les pages de journaux sont inscrites dans un contexte, c’est là qu’elles sont vraies. J’aurais l’impression de les travestir si je devais les changer de milieu. C’est la même chose pour le projet sonore, Cherchez le murmure, qui joue avec les échos. Ces phrases sont d’abord oralisées, et dites face à un écho qui renvoie les dernières syllabes et complète la phrase : « Jamais l’étonnement/ne ment », ou « Toutes les particules/articulent. » Une carte a été imprimée pour que nous puissions nous rendre sur place afin de les entendre dans les montagnes. C’est dans ce lieu qu’elles sont complètes. Si je reviens aux phrases de journaux, ce sont des phrases valides, mais je n’ai aucune envie de les extraire de l’endroit duquel elles sont apparues. Pour répondre à ce que tu disais ce n’est pas tant une image qu’une forme, ça peut être sonore ou bien visuel. L’écriture naît d’un lieu ou d’une circonstance, cela participe beaucoup de l’écriture. Ce qui me réjouit quand on m’invite à travailler quelque part, c’est de n’avoir encore jamais expérimenté ce lieu et de me demander ce qu’il y a en germe comme écriture là dedans. Ce que je fais la plupart du temps ne peut pas se transposer d’un endroit à l’autre. C’est pour cela que les mots ont une forme, ils n’existent pas dans l’absolu pour moi. L’idée d’écrire sur une page blanche ou dans un fichier vide ne me plaît pas du tout, ça me donne pas plus de liberté.

Marie Chéné, David Poullard, Mots d’angle, Marseille, 2015.

L.O. Quel lien fais-tu entre tes pratiques ? Que ce soit la poésie, les mots, qu’ils soient écrits ou oralisés ou encore insérés dans une carte ou mis en espace.

M.C. Ce sont simplement des endroits de réflexion différents. Dans le travail d’écriture réalisé avec le nom des communes de France pour Le Tigre, j’ai repéré que certains noms de communes françaises voulaient dire quelque chose, par exemple Menton, Rennes, Paris… Dans les 3 600 communes de France il y en a 1 200 qui sont dans ce cas, ce qui permet d’écrire à la fois des textes et des itinéraires. Nous n’écrivons pas de la même manière avec des noms de communes ou avec des noms d’îles. Si je dis « Corse » nous voyons sa forme et si je dis « Paris » nous voyons sa localisation en France. Quand j’écris, les noms de communes sont placés sur la carte de France alors que les îles sont reconnaissables seulement par leur forme. Petit à petit cela devient un code secret. Admettons que j’écrive « La tendresse corse cette histoire », la fois d’après j’utiliserai le mot « Corse » en ne mettant que sa forme, sans le nom en dessous. Avec la cartographie, et la toponymie, il y a toujours cette attention. Ce sont des mots qui viennent d’un endroit, qui ont une forme avec laquelle nous avons un rapport, que nous n’utilisons pas de la même manière.

L.O. Est-ce que cette histoire de code secret t’intéresse particulièrement ?

M.C. Ce qui m’intéresse dans le code ce n’est pas le secret mais c’est de trouver des codes pour communiquer les uns avec les autres. L’écriture est un code autant que le langage parlé. C’est un émerveillement un peu naïf pour des choses auxquelles nous sommes habitués en oubliant que cela peut être incroyable. C’est pour cela que j’aime le vocabulaire, pour autant les mots savants ou rares m’intéressent assez peu. Je préfère largement utiliser des mots que l’on connait par cœur et brusquement s’apercevoir que dans « vaporeux » il y a « va » et « poreux », ce qui peut transformer le mot en une sorte d’injonction très belle, celle d’aller se balader et d’être poreux au monde autour de nous.

L.O. Que peux-tu me dire du mouvement OuCarPo auquel tu es associée ? Quelles sont tes actions ou activités ?

M.C. Nous nous retrouvons tous les premiers mardi du mois à Marseille pour réfléchir ensemble puis partager les différents travaux et découvertes des uns et des autres autour de la cartographie.

L.O. Donc ce sont des travaux personnels avec une mise en commun ?

M.C. Oui, cela nous est arrivé de faire des expositions collectives en l’occurrence l’exposition Alpha Beta Carta autour des mots dans la carte qui était assez stimulante. Il y a toutes sortes d’approches dans les réunions ce qui permet d’enrichir les questions que nous pouvons nous poser sur une carte afin de mieux la comprendre. Pour ma part c’est avec la toponymie que je me sens la plus à l’aise.

Marie Chéné, Feuille de route, magazine Le Tigre numéro double 24–25, Décembre 2012–janvier 2013, pp.26–27.

L.O. Comment se passe le travail d’auto-entrepreneuse ? Le fait de travailler seule ?

M.C. Travailler seule ne m’intéresse pas forcément. J’aime beaucoup travailler en collaboration, mais il faut aussi que cela ait du sens, cela dépend des projets. L’idée du projet Marmot-Marmotte m’est venue toute seule, je l’ai poussé à son terme en collaboration avec le Frac. Pour le projet Mots d’angle travailler en collaboration était évident. Afin de pouvoir lire deux mots en un et régler le tout au millimètre près, il me paraissait important de travailler avec un typographe. Je suis vraiment contente de le faire avec David Poullard, qui est aussi artiste, de pouvoir enrichir le projet et le pousser le plus loin possible. Mais sur le projet des Suppléments littéraires ça n’aurait pas eu de sens de travailler avec quelqu’un d’autre. Après, le fait d’être dans un atelier change complètement la donne. Je teste énormément mes idées sur les autres, je vois leur réactions. Nous avons des métiers qui sont quand même très aléatoires avec parfois de grosses périodes de travail et après plus rien. C’est vraiment bien d’être entouré de gens qui comprennent ce fonctionnement. Le travail régulier et harmonieusement reparti est quand même très rare. Pour finir, mon outil de travail préféré, c’est le dictionnaire, c’est comme une collaboration. Si j’ai un dictionnaire avec moi, je suis beaucoup moins seule.

Quentin Guillaume est diplômé de l’École des arts décoratifs de Paris et de l’École d’arts et design de Grenoble-Valence. En 2013, il fonde avec Bérangère Perron le studio FormaBoom à la suite d’un appel d’offre gagné pour le Musée des Beaux-Arts de Lyon. En 2017 leur studio s’installe en haut de la Canebière à Marseille en continuant les projets à Paris, Lille et Strasbourg.

Site du studio FormaBoom
Site de Quentin Guillaume sur sa pratique du graffiti.

Daphné Lejeune est étudiante en design graphique à l’École supérieure d’art et design Grenoble-Valence. Elle s’intéresse à la relation entre soin et design graphique, notamment la place qu’il peut prendre dans le monde médical.

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Citer cet article« L’illégal, c’est pas mal ! », FormaBoom par Daphné Lejeune, 22.10.2019, PNEU, https://revue-pneu.fr/lillegal-cest-pas-mal/, Consulté le 19.08.2022

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