Eve Satouf
03.2026

Olivetti girls

La dactylographe n’a jamais été qu’une employée. Elle est aussi une figure — construite, codifiée, diffusée pendant un siècle à travers la publicité, la presse, la culture populaire. L’Olivetti girl en est l’aboutissement et, sans le savoir, le dernier soubresaut. À partir de la campagne lancée par Olivetti en 1972 et du mouvement de protestation qu'elle déclenche, cet article retrace la fabrique de cette figure publicitaire, ses contradictions et le moment précis de sa fracture.

Lois, George, Encart publicitaire « Who is the Olivetti girl ? », New York, Olivetti Corp., 1972.

En 1972, au cœur de Manhattan, des manifestantes de la National Organization for Women (NOW) se rassemblent devant le siège new-yorkais d'Olivetti sur Park Avenue [fig. 1]. Leurs pancartes dénoncent une campagne publicitaire lancée pour promouvoir les machines à écrire électriques de la marque italienne1. Au centre de leur colère : l'Olivetti girl, figure publicitaire incarnant une secrétaire souriante dont l'image cristallise des décennies de représentations contradictoires du travail féminin.
  Cette mobilisation révèle le moment précis où un siècle de construction visuelle de la féminité au travail entre en collision frontale avec les revendications du mouvement de libération des femmes. Avant d'être une insulte, la campagne Olivetti girl était une promesse — celle-là même qui avait accompagné l'entrée des femmes dans les bureaux depuis les années 1880. En 1972, cette promesse se fracasse contre un système de représentations à bout de souffle et une génération qui refuse de s'y reconnaître.

olivettiProtest

Fig. 1 — Planches-contacts photographiques de la manifestation NOW devant le siège new-yorkais d’Olivetti, 1972.

UNE PROMESSE ET SES TERMES

Pour comprendre la violence symbolique de cette campagne, il faut d'abord reconnaître ce qu'elle prétend célébrer : l'accès des femmes au travail intellectuel salarié. La machine à écrire a effectivement ouvert les portes des bureaux aux femmes, leur offrant une alternative au travail domestique, manufacturier ou aux emplois de service. Dans les années 1880 aux États-Unis, des milliers de femmes de classe moyenne ont pu, grâce à leur maîtrise de cet outil technique, conquérir une indépendance économique et une visibilité sociale inédites. Cette promesse d'émancipation n'était pas qu'un discours : les dactylographes gagnaient leur vie, échappaient à la dépendance familiale, investissaient l'espace des bureaux.
  Mais cette ouverture s'est faite selon des termes strictement contrôlés. La machine à écrire a permis la création d'un métier entièrement défini pour un seul sexe — celui de dactylographe — métier subalterne, déqualifié, temporaire, où les femmes exécutaient tandis que les hommes conceptualisaient et dirigeaient. Cette division sexuée du travail s'est accompagnée d'un intense travail de représentation destiné à rendre acceptable la présence féminine tout en maintenant les hiérarchies de genre. Les médias de masse, la publicité, la culture populaire ont produit pendant des décennies des images de la travailleuse délimitant soigneusement les frontières de son émancipation acceptable : séduisante mais pas menaçante, moderne mais pas révolutionnaire, visible mais pas autonome.
  Ces stéréotypes visuels constituaient une véritable stratégie de contrôle social2. Leur efficacité reposait sur leur reconnaissance immédiate et leur référence à un consensus culturel partagé sur ce qu'une femme qui travaille devait être. Chaque époque produisait ainsi ses propres versions de la travailleuse acceptable, adaptées aux transformations économiques et sociales, mais préservant toujours la subordination fondamentale.
  L'année 1972 est celle de tous les paradoxes. Le mouvement féministe américain atteint son apogée : le Congrès vient d'adopter l'Equal Rights Amendment, la NOW compte des milliers de membres, les femmes occupent massivement les bureaux et ne sont plus perçues comme des travailleuses temporaires en attente de mariage. Pourtant, la publicité semble hermétiquement fermée à ces évolutions. C'est précisément ce décalage qui rend la campagne Olivetti girl si révélatrice : elle condense et exhibe sans détour un système de représentations construit depuis la fin du XIXe siècle.

ANATOMIE D'UNE CAMPAGNE

La campagne naît d'un problème commercial. La branche états-unienne d'Olivetti, malgré la qualité reconnue de ses machines et le prestige de leur design — la marque collabore avec des créateurs comme Ettore Sottsass ou Giovanni Pintori —, peine à s'imposer face à IBM qui domine le marché. Des entretiens menés auprès d'acheteurs potentiels révèlent que les secrétaires considèrent qu'IBM leur confère un statut social. La machine à écrire n'est donc pas simplement un outil de travail : elle est un marqueur symbolique de respectabilité. George Lois3, directeur de la campagne, en tire une stratégie directe : promettre aux secrétaires un statut supérieur en tapant sur une Olivetti.
  À travers des encarts publicitaires et des spots télévisés, l'Olivetti Electrical Typewriter est vantée pour son cerveau intégré, censé éliminer les erreurs de frappe commises par les dactylographes qui, présumément, n'ont pas le cerveau nécessaire pour les éviter. Le message est explicite :
  Il est vrai qu'elle est peut-être plus jolie que d'autres dactylos, mais elle n'est pas nécessairement plus intelligente. Alors, qu'est-ce qui fait d'une Olivetti Girl une dactylographe aussi phénoménale ? Sa brillante machine à écrire électrique Olivetti, bien sûr ! Cette machine à écrire peut réellement penser par elle-même, car elle possède un cerveau à l'intérieur. [fig. 2]
  Cette formulation résume l'ensemble du projet publicitaire : réduction de la valeur féminine à l'apparence physique, négation explicite des compétences intellectuelles, transfert de toute capacité cognitive — et peut-être même de toute âme — vers la machine. La machine devient littéralement le cerveau que la femme n'a pas.

Fig. 2 — Lois, George, Encart publicitaire « Who is the Olivetti girl ? », New York, Olivetti Corp., 1972.

Fig. 3 — Lois, George, Encart publicitaire « Join the the Olivetti girls.», New York, Olivetti Corp., 1972.


  Cette absence de cerveau s'accompagne visuellement de tous les codes de la féminité attendue d'une jolie secrétaire modèle. L'Olivetti girl a moins de trente ans et porte des vêtements aux couleurs saturées typiques de l'esthétique pop des années 1970. Elle porte invariablement des jupes, ancrant visuellement son appartenance à un code vestimentaire féminin strict. Le sourire omniprésent constitue la signature visuelle de cette figure. Dans plusieurs visuels, il atteint une intensité presque inquiétante — les yeux se plissent entièrement, les pommettes remontent, la mâchoire se tend — comme si les muscles faciaux étaient contractés au maximum de leur capacité. Ce n'est plus un sourire de contentement mais une performance de bonheur forcé. Dans l'encart True Confessions of an Olivetti girl [fig. 4], l'expression change de registre : la main devant la bouche signale le « Oups ! », la petite erreur aussitôt corrigée par la machine. La posture est celle de l'infantilisation assumée. La machine pardonne les erreurs, dispensant la femme de l'obligation d'être compétente. Son environnement de travail est délibérément épuré. Pas de papiers, pas de dossiers, pas d'indices d'une quelconque activité intellectuelle. L'arrière-plan est un aplat blanc, créant un vide conceptuel où seuls existent la machine et son opératrice.

Fig. 4 — Lois, George, Encart publicitaire « True Confessions of an Olivetti girl.», New York, Olivetti Corp., 1972.

Fig. 5 — Lois, George, Encart publicitaire « We won’t let you misuse an Olivetti girl ! », New York, Olivetti Corp., 1972.

Fig. 6 — Lois, George, Encart publicitaire « Be the first Olivetti girl in your office.», New York, Olivetti Corp., 1972.


  Dans la publicité Be the first Olivetti girl in your office [fig. 6], cinq hommes en costume observent l'Olivetti girl à l'œuvre. Leurs corps forment une architecture de surveillance autour d'elle : penchés en avant, certains appuyés sur le bureau pour se rapprocher encore davantage. Leurs regards convergent tous vers la travailleuse, qui fixe l'objectif de la caméra comme pour chercher de l'aide, son éternel sourire en place. Ce n'est pas son texte qu'ils observent — la machine en garantit la perfection. C'est elle qu'ils surveillent. Elle n'est plus qu'une pièce à maintenir sous contrôle, objectivée et sexualisée, tandis que la machine effectue son travail.
  La dépendance assumée trouve son expression la plus absurde dans un spot télévisé [fig. 7] où l'Olivetti girl, promue secrétaire exécutive, insiste pour emmener sa machine dans un autre bureau et se retrouve à la porter péniblement dans ses bras, gémissant sous le poids. Sa promotion n'est pas le fruit de ses compétences mais de celles de l'objet qu'elle transporte comme un fardeau indispensable.
  Cette objectification ne reste pas implicite. Dans l'encart True Confessions of an Olivetti girl [fig. 4], elle se vante sans pudeur : « En fait, il n'y a pas un homme au bureau qui ne soit pas fou de moi ! » Le message est clair : puisque la machine effectue son travail, la valeur de la femme se mesure alors à sa capacité de satisfaire le regard masculin. Le spot Olivetti girls Are Noticed ! confirme cette répartition des rôles en superposant aux images les commentaires des collègues masculins : « Bonjour Mademoiselle ! », « Tu es superbe aujourd'hui, Susan ! » Le bureau se transforme en lieu où la performance féminine consiste non pas à produire un travail de qualité, mais à maintenir un niveau de séduction constant pour le divertissement des collègues.

Fig. 7 — Lois, George (dir.), spot publicitaire « Olivetti girls get ahead », 1972.


  Pour comprendre comment une telle campagne a pu être conçue et diffusée, il faut s'intéresser à son créateur. George Lois est une figure majeure de la « révolution créative » publicitaire américaine des années 1960 et l'architecte du « Big Idea » : l'idée forte et mémorable qui frappe immédiatement l'esprit du consommateur. Lui qui déclare : « Je suis un humaniste... avec un peu de communiste dedans. Je déteste l'injustice du système »4 semble totalement aveugle aux mécanismes de domination de genre qu'il reproduit et amplifie dans les publicités qu'il conçoit. Lois ne vend pas simplement une machine à écrire, il vend la subordination féminine comme produit désirable.
  La logique à l'œuvre dans cette campagne s'inscrit dans une tradition plus longue de manipulation des représentations. Edward Bernays, figure fondatrice des relations publiques modernes, avait théorisé dès les années 19205 comment identifier un désir profond — ici, l'aspiration à la reconnaissance professionnelle — pour l'associer à un produit commercial tout en le vidant de son contenu politique réel. C'est précisément ce que fait la campagne Olivetti girl : promettre du statut, de la reconnaissance — à condition d'accepter de taper plus vite en souriant davantage. Une promesse d'émancipation qui reconduit la subordination.
  Il est par ailleurs révélateur que la campagne n'ait jamais été diffusée en Europe. Elle s'inscrit dans un contexte très particulier : celui de la guerre commerciale que se livraient Olivetti et IBM aux États-Unis, et répond aux codes publicitaires propres au marché américain de l'époque. Le contraste avec l'identité visuelle européenne d'Olivetti en est d'autant plus saisissant.

RÉSISTANCES ET RETOURNEMENTS

La campagne provoque un tollé immédiat auprès des secrétaires américaines et de la National Organization for Women. Parmi les manifestantes rassemblées devant le siège d'Olivetti figure une femme dont la présence donne à la protestation une dimension particulièrement saisissante : Shere Hite, l'une des modèles ayant posé pour la campagne, qui découvre avec indignation le message véhiculé par son image.
  La situation est riche en paradoxes. Hite, alors mannequin pour financer ses études de doctorat à l'université Columbia, avait posé pour plusieurs encarts publicitaires de la série, ignorant le texte dégradant qui accompagnerait son image. Elle croyait poser pour une marque italienne de prestige. Elle se retrouvait, à son insu, à incarner précisément le stéréotype inverse de ce qu'elle était : l'Olivetti girl est définie par la campagne comme jolie mais pas très intelligente, dépendante d'une machine qui pense à sa place, valorisée pour son sourire plutôt que pour ses compétences. Hite, elle, était une intellectuelle en formation, usant du mannequinat comme d'un moyen — et non d'une fin — pour poursuivre une ambition académique.
  Plus troublant encore : la campagne s'est nourrie de l'esthétique des codes visuels de la femme émancipée des années 1970. La publicité récupère les signes extérieurs de la libération féminine tout en en vidant le contenu : elle produit une image qui ressemble à une femme libre pour mieux signifier qu'elle ne l'est pas. C'est une falsification par mimétisme — d'autant plus efficace qu'elle utilise les corps réels de cette génération contre leurs propres valeurs.
  L'expérience d'expropriation vécue par Hite — voir son propre corps mobilisé contre les valeurs qu'elle incarne — est au cœur d'une prise de conscience qui dépasse son cas individuel. Elle rejoint les manifestantes, se retrouve à protester contre sa propre image. Il n'y a pas de geste plus fort pour signifier ce que la campagne avait fait : non seulement utiliser des femmes, mais tenter de les retourner contre elles-mêmes. La résistance de Hite est, en ce sens, la réfutation la plus éloquente de la campagne.
  Quatre ans plus tard, en 1976, Shere Hite publie The Hite Report6, une étude révolutionnaire sur la sexualité féminine basée sur les témoignages de 3 000 femmes américaines. Ce rapport, qui conteste frontalement les normes sexuelles masculines et affirme l'autonomie du plaisir féminin, devient un best-seller mondial et fait d'elle une figure majeure du mouvement féministe. Il n'est pas interdit d'y lire, en partie, une réponse à l'expérience de 1972 : là où la campagne Olivetti niait aux femmes toute intelligence, toute subjectivité, tout désir propre, The Hite Report documente, dans les mots des femmes elles-mêmes, la richesse de cette vie intérieure que la publicité prétendait inexistante.

Fig. 8 — Lois, George, Encart publicitaire « Joe Namath is an Olivetti girl.», New York, Olivetti Corp., 1972.


  La compagnie répond aux protestations par un nouvel encart publicitaire, Joe Namath is an Olivetti girl [fig. 8], incarnant cette fois l'Olivetti girl par un homme : Joe Namath, célèbre quarterback des New York Jets et icône de masculinité sportive. La version télévisée [fig. 9] montre une femme cadre, impressionnée par ses performances de frappe, qui finit par lui faire des avances : « Vous faites du très bon travail, Joseph. Au fait, que faites-vous ce soir pour dîner ? »

Fig. 9 — Lois, George (dir.), spot publicitaire « Who is the Olivetti girl ? », États-Unis, 30 secondes, 1972.


  Lois raconte lui-même la genèse de ce choix :
  « [...] Quelque chose devait être fait. Qui peut lutter contre la fureur d'une femme ? J'ai capitulé. J'ai casté Joe Namath des Jets comme secrétaire. J'ai invité les femmes de NOW à visionner le spot, mais quand elles ont vu la patronne inviter son secrétaire à dîner, elles ont été consternées. "C'est une vieille histoire", j'ai dit. "Le patron essaie toujours de séduire la secrétaire." Elles m'ont maudit, sont parties et n'ont plus jamais embêté le sale macho sexiste que je suis.»
7
  Cette publicité ne résout rien, elle aggrave l'insulte. Le message est clair : un homme en position de secrétaire est fondamentalement absurde, risible, confirmant ainsi que cette position est « naturellement » féminine et subalterne. Cette soi-disant « inversion » ne libère personne, elle recycle la domination sous couvert d'humour. Cette inversion s'inscrit dans une tradition plus ancienne d'images dites « comiques » où l'échange genré vise à ridiculiser les revendications féminines [fig. 10], le simple fait qu'une femme puisse être en position de dominance étant censé être amusant. Le mépris final de Lois révèle sa stratégie : disqualifier toute critique féministe comme manque d'esprit, incapacité à « comprendre la blague ».

Fig. 10 — Carte postale « An up-to-date Typewriter », s.d. (années 1910).

HÉRITAGES

George Lois affirme que « la notoriété de la marque Olivetti a bondi, et les ventes ont explosé »8. La réalité est qu'IBM maintient sa domination écrasante du marché américain tout au long des années 1970 : Olivetti n'a jamais réussi à briser cette hégémonie aux États-Unis. Le prétendu succès de la campagne cache son véritable échec : moral et politique. Les manifestations devant le siège d'Olivetti, les protestations lors de la projection du spot avec Namath, tout cela révèle que quelque chose a changé profondément dans la conscience collective.
  Le métier de dactylographe disparaît progressivement une décennie après cette campagne, mais cette évolution technologique ne libère pas les femmes pour autant. L'arrivée des outils informatiques dans les années 1980 reproduit les mêmes mécanismes d'exclusion. Les secrétaires occupent alors une position paradoxale : leurs expériences comme dactylographes étaient censées les rendre expertes dans l'utilisation des nouveaux outils, mais elles sont aussi perçues comme « une "couche" de travail qui pouvait facilement être dissoute »9. Les postes féminins perdent progressivement leur légitimité dans l'organisation du travail. L'arrivée de l'ordinateur personnel commence également à dissocier le clavier de son assignation genrée : ce qui était considéré comme une compétence naturellement féminine devient soudain une qualification technique neutre dès lors que les hommes s'en emparent.
  L'Olivetti girl apparaît ainsi comme le symbole de cette transition. Aboutissement de décennies de stratégies réduisant les femmes à des appendices mécaniques, elle annonce paradoxalement la fin d'une époque. Les protestations qu'elle suscite et la disparition progressive du métier signalent que le système de subordination construit autour de la machine à écrire atteint ses limites. Les femmes formées à ces technologies n'ont pas disparu avec les machines. Elles emportent une expertise technique et une conscience forgée dans la résistance à leur invisibilisation. L'exclusion et la dévalorisation du travail féminin se déplace vers de nouveaux terrains technologiques où les mêmes luttes se poursuivent sous d'autres formes.
  Quarante ans après la disparition des machines à écrire, les figures de la secrétaire conçue pour plaire continuent de hanter l'imaginaire collectif — preuve de la ténacité des stéréotypes visuels. L'Olivetti girl cristallise cette contradiction fondamentale : elle célèbre l'expertise des secrétaires tout en la niant explicitement, elle promet la reconnaissance tout en exigeant la soumission, elle offre le statut tout en imposant l'humiliation. En tentant de vendre des machines à écrire, cette campagne a produit le testament visuel d'un système de représentations à bout de souffle, et le portrait en creux des femmes réelles que ces stéréotypes prétendaient représenter.


  1. « THE OFFICE : Rebel Secretaries », Time, 20 mars 1972.  

  2. Kitch, Carolyn, The Girl on the Magazine Cover: The Origins of Visual Stereotypes in American Mass Media, University of North Carolina Press, 2001. 

  3. George Lois (1931-2022), formé à la Pratt Institute, cofondateur de Lois Holland Callaway. Auteur de 92 couvertures iconiques du magazine Esquire (années 1960–70), il est l'un des architectes du « Big Idea » publicitaire américain. 

  4. Heller, Steven, « Reputations : George Lois », in Walters, John L. (dir.), Eye Magazine, n. 29, vol. 8, 1998, eyemagazine.com, consulté le 12.10.2025. 

  5. Bernays, Edward, Propaganda. Comment manipuler l'opinion en démocratie, traduit de l'anglais (États-Unis) par Bonis, Oristelle, Paris, Zones, 2007 (é.o. 1928). 

  6. Hite, Shere, The Hite Report. A National Study of Female Sexuality, New York, Dell, 1976. 

  7. George Lois (site officiel), « The National Organization for Women versus Broadway Joe Namath », georgelois.com, consulté le 12.10.2025. 

  8. Ibid. 

  9. Lingel, Jessa, Crawford, Kate, « Alexa, Tell Me about Your Mother. The History of the Secretary and the End of Secrecy », in Aristarkhova, Irina, Lee, Robyn, Pienaar, Kiran (dir.), Catalyst: Feminism, Theory, Technoscience, vol. 1, San Diego, University of California, San Diego Department of Visual Arts, 2020, p. 8. 

Pour continuer :

Gor Jihanian → Liaisons scripturales
FormaBoom → L’école est finie
/liaisons-scripturales/

Gor Jihanian
06.06.2024

LIAISONS SCRIPTURALES

— OU, TÊTE-À-TÊTE ENTRE L’ÉCRITURE ARMÉNIENNE ET
LA TYPOGRAPHIE MULTISCRIPTE

Dans le cadre de ses recherches et expérimentations autour de la typographie arménienne, Héra Mahseredjian a contacté le dessinateur de caractères Gor Jihanian, qui investit et revitalise les caractéristiques des lettres arméniennes issues de sources historiques (manuscrits, gravures sur pierre, etc) en parallèle de l’écriture latine. L’hybridation de sa double culture — arménienne et américaine — et de son parcours d’études allant de l’architecture à la conception de caractères typographiques, a fait de Gor l’un des acteurs de l’inauguration du nouveau printemps typographique du script arménien.

Héra Mahseredjian Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours et ta pratique actuelle ?

Gor Jihanian Hello / Բարև (Barev) / Bonjour. Je suis Gor Jihanian, typographe et dessinateur de caractères basé à Erevan, en Arménie. J’ai commencé mon parcours en étudiant l’architecture dans le cadre du programme Environmental Design (ENVD) à l’université du Colorado, à Boulder, où j’ai obtenu mon Bachelor. Après avoir terminé mes études de premier cycle, j’ai décidé de retourner dans mon pays d’origine, l’Arménie, où j’ai découvert une nouvelle orientation et un nouveau but pour la poursuite de mes études. J’ai déposé ma candidature pour poursuivre le Master en Typeface Design (MATD) à l’université de Reading, au Royaume-Uni, que j’ai choisi surtout pour sa spécialisation dans la conception, création et la recherche de caractères non-latins. C’était l’environnement idéal pour commencer une étude approfondie de la conception de caractères arméniens, tout en bénéficiant de l’expérience des enseignants et de camarades venant du monde entier.

H.M. Dans ton cursus d’études supérieures, je vois 75 % d’architecture environnementale, suivis de 25 % de dessin de caractère. D’un point de vue historique et pratique, l’interrelation entre ces deux disciplines semble évidente.
C’est pourquoi j'aimerais savoir dans quelle mesure et de quelle manière tu penses que tes connaissances et ton expérience en architecture ont facilité ou contribué à ton entrée dans la discipline du dessin de caractères typographiques ?

G.J. Quand j’ai postulé à Reading, je n’étais même pas sûr d’être pris avec mon portfolio d’architecture. J’avais l’impression que la plupart des étudiants intégrant le cursus avaient déjà un antécédent en design graphique ou même en conception typographique. Donc au début j’ai pas mal hésité, mais après avoir contacté le directeur du programme et le professeur de typographie, Gerry Leonidas, il m’a rassuré en m’informant que les personnes qui suivaient ce Master venaient d’horizons et de niveaux d’expérience très divers, et m’a ainsi encouragé à déposer ma candidature.
  Vers la fin de mon Bachelor en architecture, on a dû réaliser un portfolio. En plus de toutes les nuits blanches passées à faire des maquettes, j’ai pris des cours supplémentaires pour apprendre à coder des sites web. C'est en codant avec HTML, CSS et JS que j’ai remarqué pour la première fois les chevauchements entre la typographie et l’architecture. À cette époque, je me suis procuré autant de livres que possible sur les caractères typographiques, les grilles de mise-en-page pour apprendre comment, grâce à la typographie, tout cela s’assemble à des fins de bonne communication.
  En démarrant mon Master à Reading, j’ai remarqué les corrélations naturelles entre la technique et la pratique. Des termes et des concepts comme les structures, les systèmes, les différentes échelles, l’emplacement, la construction modulaire et la conception paramétrique semblaient tous trouver leur équivalent dans la conception de caractères typographiques ; qu’il s'agisse de la modularité de l’utilisation de composants intelligents comme méthode de construction de formes de lettres, ou bien d'une vision plus globale de la façon dont un caractère typographique aborde le contexte historique du lieu, des personnes, de la culture et de la fonction, du but.
  Un autre lien me vient à l’esprit ; au cours de mes études en architecture, les méthodes de dessin et de modélisation sont passées de l’analogique au numérique. Les logiciels d’architecture et de modélisation BIM (Building Information Modeling), tels que Rhino+Grasshopper3D, ont introduit une façon « paramétrique » de penser et de dessiner numériquement, en vectoriel, qui reposent sur l’utilisation de composants aux paramètres variables pour générer des géométries modulaires.
  Vers la fin de notre Master à Reading, avec ma classe, nous nous sommes rendus à la conférence de l’ATypI 2016, à Varsovie. C’est là où on nous a annoncé la réintroduction du format de fontes variables. Ce format renouvelé permet de créer des caractères typographiques avec des axes qui permettent aux utilisateurs de contrôler des paramètres tels que la graisse, la largeur et la taille optique de la fonte. Mon expérience dans le domaine de l’architecture paramétrique m’a permis une meilleure transition vers cette nouvelle ère plus variable et flexible de la création de caractères.

H.M. Qu’est ce qui t’a conduit à passer d’un parcours en architecture au dessin de caractères typographiques ?

G.J. Après avoir obtenu mon Bachelor, je suis retourné en Arménie pour la première fois depuis que nous l’avions quittée en famille quand j'étais très jeune. Ça a marqué un moment crucial dans ma vie. J’ai commencé à voyager dans le pays et à découvrir son architecture, avec tous les beaux monastères et les sites anciens. Ce voyage m’a permis de me familiariser davantage avec la langue et l'alphabet arméniens (Aybuben en arménien).
  Mon grand-père, Vramshapuh Jihanian, était un linguiste qui avait une érudition et une connaissance de l’histoire extraordinaires. Il est décédé quelques années avant mon premier voyage en Arménie, laissant derrière lui une collection d'ouvrages non publiés. Cet ouvrage était composé d’un ensemble de pages tapuscrites réalisées à la machine à écrire, qui, dans un format de dictionnaire inversé, inventoriaient méticuleusement et systématiquement des centaines de toponymes à travers les Hautes Terres de l’Arménie1.
  Un jour, ma grand-mère m’a montré cet ouvrage, et m’a demandé s’il serait possible de le publier d’une manière ou d'une autre. J’ai répondu avec confiance : « Oui, certainement ! », mais à l’époque, mon expérience se limitait à la réalisation d’un portfolio sur InDesign et à ce que j’avais appris en lisant des livres sur la typographie.
  Pendant mes études de premier cycle, j’ai travaillé comme technicien numérique au département des archives de l’université du Colorado, où je numérisais et (post-)traitais des volumes entiers provenant de collections spéciales, ce qui m’a d’ailleurs permis d’acquérir une expérience directe de l'observation des caractères typographiques dans les livres anciens (une fois j’ai également numérisé une feuille de la Bible de Gutenberg) ; ces compétences se sont avérées utiles, plus tard, dans le cadre du processus de recherches autour de la conception de caractères et de la rédaction du mémoire.
  Nous avons donc commencé par numériser toutes les pages de tapuscrits, à organiser le texte et à mettre en place un système de grille pour concevoir le livre. Puis, nous avons voulu que le contenu textuel soit traduit en plusieurs langues, dont l’arménien, l’anglais et le russe, afin d’atteindre le plus grand nombre. En cherchant un caractère typographique pour ce livre, il s’est avéré qu'il est difficile d’en trouver un avec un support multiscript pour traiter du texte courant dans ces trois langues en même temps. C’est au cours de ce processus de recherche que j’ai réalisé qu'il existait des études universitaires dédiées au métier de concepteur et dessinateur de caractères. Parmi les anciens étudiants de Reading, j’ai découvert le travail de Miguel Sousa, qui avait conçu un caractère typographique dans le but d’harmoniser les écritures latines et arméniennes. C’est à ce moment-là que j’ai eu l’envie de changer de parcours professionnel, de creuser toutes les compétences en design que j’avais acquises en architecture, de les réorienter vers un domaine où il y avait un besoin immédiat et où je pourrais avoir un impact.
  J’ai déposé ma candidature et j’ai été accepté.
  On a également finalisé le livre et on l’a publié — Toponyms of the Armenian Highlands and Surrounding Territory — Reverse Dictionary (Dictionnaire inversé des toponymes des Hautes Terres de l’Arménie).

Première de couverture du livre trilingue, Toponyms of the Armenian Highlands and Surrounding Territory — Reverse Dictionary écrit par Vramshapuh Jihanyan et auto-publié par
Gor Jihanian en avril 2015.

H.M. Où est-ce que tu placerais la limite entre la préservation et la fidélité des caractéristiques traditionnelles d'un script donné, et le large éventail de choix créatifs et de possibilités en matière de dessin de caractères ?

G.J. L’un des défis dans la conception de caractères typographiques arméniens est le manque de ressources à ce sujet. Il existe quelques spécimens typographiques publiés en Arménie à l’époque soviétique, mais les exemples de cette époque, marquée par le début du passage au numérique, ont tendance à présenter différents niveaux de latinisation de l’alphabet arménien. Au cours de mes études, j’ai consciemment choisi de ne pas m’appuyer sur ces spécimens comme référence. Au lieu de ça, j’ai trouvé plus pertinent de revenir aux sources en étudiant la richesse des formes de lettres dans les manuscrits traditionnels, les gravures en pierre et les caractères en plomb.
  À la bibliothèque de Reading, j’ai découvert un livre vraiment incroyable qui m’a beaucoup servi, intitulé The Album of Armenian Paleography (Album de la Paléographie Arménienne). C’est un énorme tome qui répertorie des siècles de manuscrits arméniens avec des photos détaillées à échelle 1. À la fin de l’ouvrage, on y retrouve une collection lettre par lettre qui illustre l’évolution de chaque glyphe au fil du temps et l’éventail des possibilités de formes dans différents styles.
  Quand j’aborde un projet, premièrement je cherche des antécédents traditionnels, puis j’essaie d’évaluer dans quelle mesure je peux réinterpréter et revitaliser ces caractéristiques à l’aide d’outils numériques. Le fait de se baser sur les formes traditionnelles est essentiel pour la lisibilité et permet d’éviter la latinisation d’une écriture donnée.
  Les projets sur lesquels je travaille habituellement sont des ajouts du script arménien à un caractère typographique latin déjà existant. Le défi consiste à analyser ce qui se passe dans le latin et dans les autres écritures de la famille, puis à voir quels types de corrélations et de traitements il est possible d’appliquer à l’arménien. Ça peut aller des proportions, des graisses aux traitements des terminaisons, à l’espacement. Le contexte dans lequel le caractère est destiné à être utilisé peut aider à établir les limites entre le traditionnel et l’expérimental. Même un caractère aussi innovant et illisible que Fit s’appuie sur des caractéristiques de lettres traditionnelles pour préserver une certaine lisibilité, tout en repoussant les limites des technologies actuelles.

H.M. J’aimerais savoir quelle était ton intention dans la conception de ton caractère typographique Spindle ?

G.J. Durant mes recherche et lors de la rédaction de mon mémoire, Lessons from Armenian printing types 16th–19th centuries, j’ai eu accès aux archives des bibliothèques de Reading, d’Oxford et de Londres, où j’ai pu examiner de près des documents originaux utilisant des caractères en métal réalisés par des graveurs de poinçons renommés tels que Granjon, Fleischmann, Caslon.
  Après avoir obtenu mon Master, j’ai voulu maintenir la pratique de la recherche acquise à Reading, et je me suis retrouvé à passer des nuits entières à fouiller dans les archives arméniennes en ligne, en particulier dans la Hill Museum Manuscript Library (HMML), qui dispose d'une formidable collection de manuscrits arméniens conservés dans des images de haute résolution. Fasciné par les différents styles d’écriture en arménien : Ergata’gir, Bolor’gir, Notr’gir et Shgha’gir (cf. « Notes sur l’écriture Arménienne » ci-après), j’ai commencé à collecter et à organiser des archives personnelles de différentes formes de lettres, et à essayer de comprendre et de reproduire les formes que je rencontrais à l’aide d’outils calligraphiques. Finalement, les dessins manuels sont passés en numérique et ça a marqué le début de ce qu’allait devenir Spindle2.
  Il ne s’agit en aucun cas d’une reprise strictement traditionnelle ou d’une représentation d’un certain style, mais plutôt d’une fusion expérimentale, mélangeant certains aspects de différents types d’écritures.

Comparaison des formes de lettres du caractère typographique Spindle, capitales et bas-de-casse. L’ arménien en haut,
et le latin en bas

H.M. Comment as-tu réussi à garder un équilibre et à maintenir une cohérence en ajoutant le script latin à ton caractère Spindle, qui, à l’origine comptait seulement le script arménien ?

G.J. À la base, j’ai commencé par les bas-de-casse arméniens seulement, car je ne savais pas encore quelle direction emprunter pour les capitales. À cette période-là, la plateforme Future Fonts avait été lancée, avec son approche unique d’embrasser le processus de conception des projets, en publiant des caractères typographiques par le biais de différentes phases et fragments. Séduit par le concept, j’ai décidé de soumettre mon travail avec une approche peu commune, dans une version initiale comportant seulement les bas-de-casse arméniens et latins.
  L’ajout du latin a été plus une révision qu’un ajout. Au fur et à mesure que d’autres lettres étaient ajoutées et que le concept de continuité horizontale se consolidait, certaines incohérences sont devenues plus évidentes et visibles. Il serait difficile de décrire de manière linéaire le processus d’équilibrage et de maintien de la cohérence entre les deux écritures, car il s’agit plutôt de faire des allers-retours constants entre les deux scripts, pour qu’ils soient aussi corrects ou aussi farfelus l’un que l’autre.

Comparaisons des spécimens Spindle, mis en contexte dans du texte courant. L’ arménien en haut, et le latin en bas.

H.M. Étant donné les lacunes de ressources qualitatives en caractères typographiques arméniens, tu as orienté tes recherches dans les manuscrits anciens qui sont ta base solide pour ta propre pratique de dessinateur de caractères.
Comment t’y es-tu pris pour apprendre la création de caractères typographiques arméniens en n’ayant personne pour te superviser sur cette écriture là ?

G.J. Reading offrait un environnement propice à l’auto-apprentissage. D’une part, il y avait constamment de nouvelles conférences et ateliers allant de la gravure lapidaire à la calligraphie, en passant par la programmation en Python et l'histoire de la typographie. Et d’autre part, il y avait la partie de recherche et de rédaction du mémoire, avec le temps et les ressources nécessaires pour que chacun puisse le faire en fonction de sa propre méthodologie de travail.
  L’un des principaux avantages de ce Master qui met l’accent sur les écritures non-latines, est qu’il attire intrinsèquement un groupe international d’étudiants. Notre classe était composée de personnes originaires d’Angleterre, des Pays-Bas, d’Allemagne, de Suisse, de Grèce, d'Israël, de Syrie, de Bahreïn, d'Inde, du Sri Lanka et de Hong Kong. Alors, notre atelier est devenu source d’échanges interculturels, où nous nous sommes mutuellement supervisés et avons appris les uns des autres.
  Même si personne ne pouvait me dire si une telle forme en arménien était bonne ou mauvaise, il y a quand même des principes généraux dans la conception de caractères et des modèles d’harmonisation multiscript, comme la relation des proportions, d’espacement, la connaissance et la maîtrise des logiciels, la qualité du dessin… C’est sur ce terrain d’entente que chaque personne a pu être guidée pour travailler sur son propre script (généralement, natif).
  Toute l’équipe enseignante permanente, en plus des invités ponctuels, nous ont aidé autant qu’ils le pouvaient, et à quelque titre que ce soit, ils ont tous été d’une grande aide. Rien que le fait d’afficher des travaux sur le mur et qu’ils soient exposés à tous, était une porte d’entrée pour échanger, donner et recevoir des retours et critiques constructives, afin d’avancer au mieux.

H.M. Parle moi d’un projet de caractère typographique que tu as réalisé en collaboration avec d’autres dessinateurs de caractères. Quel en était le processus ?
Comment avez-vous travaillé ensemble ?

G.J. Fit était ma première collaboration. À l’époque, j’étais encore assez novice dans le domaine et bien déterminé à trouver des occasions de continuer à pratiquer et à apprendre. Je suis tombé sur le travail de David Jonathan Ross (DJR) que j’ai trouvé très innovant et, bien que je ne l’avais jamais rencontré, il semblait être quelqu’un de très sympathique (il l’est !). Un jour, j’ai donc décidé de lui envoyer un mail à froid pour lui demander ce qu’il en penserait si j’ajoutais l’arménien à sa famille Fit. À ma grande surprise, il a accepté. Après son feu vert, il m’a envoyé les fichiers sources et j’ai commencé à explorer différentes idées et à chercher des références. J’ai surtout retenu la pierre tombale arménienne d’un cimetière de Surat, en Inde3, qui m’a inspiré.
  Bien que David ne soit pas familier avec le script arménien, il est très doué pour écouter et offrir un retour constructif et professionnel. Qu'il s'agisse d'aider à choisir entre plusieurs options, d’avoir des idées sur ce qui fonctionnerait mieux sur le plan technique, sur ce qui pourrait être cohérent sur le plan esthétique, ou simplement de poser une question en retour qui me permettrait de repenser la problématique d'une autre manière.
  Le projet a duré un certain temps, car vu qu’il s’agissait d’un projet auto-initié, il n’y avait pas vraiment de date butoir.
  J’ai fini par créer et coder le site web Fit4 où on peut passer du latin à l’arménien et modifier la variabilité de la fonte à l’aide d’un curseur. Ce caractère a été l’un des premiers à utiliser le format de fonte variable et le premier à inclure cette variabilité pour le script arménien.
  Au bout du compte, j’ai beaucoup aimé cette collaboration, car on apprend à connaître la personne et cela devient bien plus qu’un simple projet. Maintenant on est devenus amis. Une belle collaboration a donc débouché sur un emploi plus tard car cette rencontre a conduit à une deuxième version du Fit, qui n'est pas encore sortie. C’est un projet vraiment fou, vous le verrez à un moment donné ! Elle sortira cette année ou l’année prochaine.

Pierre tombale aux inscriptions et ornements décoratifs arméniens retrouvée en Inde, dans un cimetière de Surat.

Comparaison des formes de lettres du caractère typographique Fit, en capitales, l’ arménien en haut, le latin en bas.

Animation montrant la variabilité du Fit latin à deux niveaux d’échelle ; 4:3 et 16:9.

H.M. Au cours de ton parcours à l’Université de Reading et au-delà, tu as eu l’occasion de croiser et de rencontrer des designers graphiques et dessinateurs de caractères reconnus tels que DJR, Matthew Carter et Gerard Unger, qui était ton enseignant.
Quelle est la chose la plus précieuse que tu as « empruntée » de leur pratique ou de leur façon d'aborder la création de caractères typographiques ou la typographie en général ?

G.J. Ce que je retiens de la pratique de David, c’est son efficacité à maîtriser son temps et son utilisation de la technologie pour résoudre une problématique. Pour son Font of the Month Club, en plus de publier des caractères typographiques, il écrit très bien à propos de chacun d'entre eux une documentation richement fournie (je ne sais pas comment il y arrive !). La façon dont il décrit son travail ajoute une autre profondeur au projet, car ces documentations sont riches en références aux précédents projets et à des sources d’inspirations. Il décrit les raisons derrière ses décisions, explique les méthodes technologiques tout en confessant l’incertitude qu’il peut y avoir durant le processus de conception.
  Gerard Unger était une personne formidable. De toute évidence, c’était un dessinateur de caractères bien établi depuis des dizaines d’années avec une grande richesse d’expériences. Tout au long de l’année, il venait périodiquement, donnait des conférences et fournissait des commentaires... mais il a fait bien plus que cela. Il a établi une éthique de ce qu'est un enseignant réfléchi, un professionnel humble et une personne aimable. Lors de nos sessions d’entretiens, il s’asseyait individuellement avec chaque étudiant, examinait attentivement le travail, partageait ses idées et ses commentaires, avec toujours une anecdote amusante pour les accompagner. On était tous tristes de le perdre…
  Cette exposition à ce genre d’enseignants a été d’une aide précieuse pour moi. Après avoir obtenu mon Master et alors que je travaillais à TUMO (Center for Creative Technologies)5 à Erevan, en Arménie, dans le cadre d’ateliers de création de caractères pendant plus d’un an, j’ai également eu ce type d’approche avec mes étudiants. J’allais voir chacun d’entre eux individuellement. Cette approche individuelle est difficile à mettre en œuvre avec une classe entière, mais c’est ce qu’il m’a appris de précieux.
  Je n’ai eu qu’une seule expérience avec Matthew Carter, je n’ai donc pas de relations très étroites avec lui. Je l’ai rencontré à une conférence de typographie. J’étais assez nerveux parce qu’il était l’une des personnes qui donnaient les critiques, alors je me suis demandé si je devais lui montrer mon travail ou non. J’ai hésité mais finalement j’ai décidé de me lancer et c’était quelqu'un de très gentil. Il avait d’excellents commentaires à donner.

H.M. Vas-tu poursuivre l’enseignement du dessin de caractères typographiques à TUMO ?

G.J. Pour l’instant, je me retrouve avec trop de projets et pas assez de temps. J’aimerais trouver des occasions de partager, d’échanger des connaissances et d’avoir des discussions sur la typographie au sein de la communauté arménienne.
  Ce qui est intéressant c’est qu’une de mes anciennes étudiantes, Araz Bogharian, a conservé un intérêt pour la typographie, à tel point qu'elle a initié le chapitre arménien de Type Thursday (à Erevan)6. Il s’agit d’un rendez-vous mensuel qui se déroule tous les derniers jeudi du mois, où l’on se retrouve pour parler de typographie, de nos projets en cours…
  Il se trouve que j’étais en Arménie au moment de l’inauguration, alors j’ai naturellement voulu aider comme je pouvais. La majorité de ces rencontres mensuelles se déroulent aux États-Unis et en Europe, donc les interventions sont principalement construites autour du script latin. En créant un chapitre arménien, il était évident qu’il y ait un équivalent arménien au caractère typographique utilisé, dessiné par Oh No Type Co. J’ai donc contacté James Edmondson pour lui demander son accord d’ajouter l’arménien. Il a accepté, mais m’a mis en garde de l’étroitesse de cet espace de conception graphique. J’ai rapidement commencé par quelques brouillons, puis j'ai conçu un projet, en me concentrant sur une sélection de palette typographique que nous avons commencé à utiliser pour la communication de l’événement sur les réseaux sociaux.
  Les retours ont été extrêmement positifs, mais au bout d’un an environ, les rencontres ont dû être interrompues. Récemment, comme je me suis installé en Arménie, j’espère mettre en place une équipe pour aider à relancer ces rencontres et apporter plus d’ateliers et d’échanges autour de la typographie. Je pense faire venir de nouveaux intervenants de mon réseau d’amis, de collègues, afin d’avoir ce nouveau printemps.
  Tout est dans les rencontres. Le fait d’avoir un endroit où les gens peuvent se retrouver pour partager leur travail et être en mesure de donner et de recevoir un retour constructif est très bénéfique.

H.M. Sur quel projet de dessin de caractères tu voudrais travailler prochainement ?

G.J. Probablement tout ce qui n’est pas sans-serif ! Haha, je plaisante. Même si j’ai trouvé des solutions et des approches différentes à chaque fois, j’en ai trop fait ces dernières années. Je n’ai pas besoin de toujours répondre à ce qui existe déjà dans les caractères typographiques latins ou dans le style sans-serif. J’aimerais tout de même consacrer plus de temps à la recherche, car il y a encore tant d’aspects de l’écriture arménienne qui peuvent être explorés, et publier ces recherches par des moyens analogiques et numériques fait également partie de mes projets à court terme.
  Au vu de l’encouragement que je reçois et de la demande de ressources typographiques arméniennes qui accroît, j’ai la chance d’avoir un travail assez stable depuis quelques années. Je suis vraiment reconnaissant pour toutes les opportunités de collaborations avec des fonderies et des designers inspirants du monde entier.
  Récemment, j’ai collaboré à une publication intitulée Graphic Languages : A Visual Guide to the World’s Writing Systems7. Olivier Haüstle, qui est son designer, m’a demandé un échantillon illustrant la variété de types de l’écriture arménienne. Je n’ai pas trouvé de meilleur exemple que les premières lignes de la première Bible arménienne produite et imprimée à Amsterdam en 1666, qui mélange plusieurs types d’écritures arméniennes, tels que le Ergata’gir, Bolor’gir et le Notr’gir, mais aussi la lettre ornée en miniature.
  À un moment donné, j’aimerais bien postuler au programme de recherche typographique de Nancy (ANRT). Revenir dans ce type d’environnement académique multiscript serait vraiment bien pour continuer à creuser davantage sur un sujet ciblé. Mais d’abord, il faut que je me remette à niveau en français ! [Rires ]

Extrait manuscrit du livre de la Genèse de la première Bible arménienne produite et imprimée en 1666 à Amsterdam.

Proposition de représentation du script arménien par
Gor Jihanian, pour la publication Graphic Languages : A Visual Guide to the World’s Writing Systems. Réinterprétation numérique de la première page du livre de la Genèse, de la première Bible arménienne produite et imprimée en 1666 à Amsterdam.

Couverture de la publication d’Olivier Haüstle Graphic Languages : A Visual Guide to the World’s Writing Systems, 2023.


NOTES SUR L'ÉCRITURE ARMÉNIENNE

Héra Mahseredjian

L’alphabet arménien, dont les origines remontent à l’an 405–406 après J.-C., existe pratiquement inchangé depuis. Avant sa création, les arméniens utilisaient principalement deux autres écritures, le grec et le syriaque. Le langage arménien contient aujourd’hui deux dialectes, l’arménien oriental (principalement parlé en Arménie) et l’arménien occidental (parlé dans le monde entier par les arméniens issus de la diaspora), qui présentent des différences significatives au niveau de la structure, des règles grammaticales, du vocabulaire mais aussi de l’accent parlé.
  L’alphabet arménien a été pensé et créé par le savant, linguiste et moine Mesrop Mashtots, sur la commande du roi Vramshapuh. Après avoir étudié la structure, la forme des lettres et les principes d'écriture des autres langues (principalement le grec et le syriaque, qui l’ont beaucoup inspiré), Mashtots a conçu un alphabet basé sur un système de caractères phonétiques propres au langage arménien qui était déjà parlé par son peuple. Chaque son de la langue correspond donc à une lettre.
  Cet alphabet appartient à une branche distincte de la famille des langues indo-européennes — comme le grec ou l’albanais — et était originellement composé de 36 lettres, ou phonèmes : 29 consonnes et 7 voyelles. À la fin du XIIe siècle, l'alphabet arménien a été complété par trois autres lettres : օ (O), ֆ (Fen) et և (Yev ե+ւ, équivalent de l’esperluette et considéré comme une lettre minuscule). Actuellement, l’arménien compte donc 39 caractères. Il fait partie des écritures bicamérales (qui possèdent des minuscules et des capitales) et s’écrit de gauche à droite.
  Le système de ponctuation de l’alphabet arménien est conçu pour les sonorités de la langue parlée. L’emphase de certains signes de ponctuation, comme le point d’exclamation et d’interrogation, est placée sur la dernière voyelle du mot même qu’il affecte, et non à la fin de la phrase.
՝ — փուդ (p’ud) (similaire à l’accent grave, précédé d’un espace) utilisé pour marquer un arrêt court (plus long qu’une virgule, plus court qu’un deux-points).
— միջակետ (michaket) utilisé comme un deux-points classique.
։ — վեռջակետ (verchaket) (similaire au deux-points) utilisé pour marquer un arrêt complet.
՜ —  երկարացման նշան (yerkarats’man nshan) utilisé en tant que signe d’exclamation.
՛ — շեշտ (shesht) (similaire à l’accent aigu) utilisé pour mettre une emphase, pour souligner ou mettre en avant un mot précis.
՞ — հարցման նշան (harts’man nshan) utilisé en tant que signe d’interrogation.
  D’autres signes de ponctuation, comme la virgule, le trait d’union, l’apostrophe ou les guillemets français sont utilisés de manière et à des fins similaires à ceux de l’alphabet latin.
  L’alphabet arménien contient quatre types majeurs de dessins (équivalent aux classifications typographiques latines), chronologiquement du plus ancien (Ve siècle) au plus contemporain : Ergata’gir, Bolor’gir, Shgha’gir et Notr’gir. Ils sont caractérisés par leur rigidité ou fluidité de style dû à l’outil utilisé, ce qui affecte directement leur lisibilité. Ergata’gir (Երկաթ-ա-գիր) signifie littéralement Écriture-en-fer, en référence à la pratique de cette écriture lithographique qui se gravait sur de la pierre calcaire avec un outil cylindrique en fer.
  Cette évolution historique et technique reflète l’adaptabilité des traditions scripturaires, jusqu’à leur migration au numérique.

L’entretien, dont l’autrice propose ici une traduction française, a été réalisé initialement en anglais par Héra Mahseredjian le 24.04.2024.


  1. Référence à l’ouvrage : Toponyms of the Armenian Highlands and surrounding territory — Reverse dictionary. Cet ouvrage, composé à partir d’un ensemble de pages tapuscrites tapées à la machine à écrire, adopte un format de dictionnaire inversé pour inventorier et classer des centaines de toponymes à travers les Hautes Terres de l'Arménie. Un dictionnaire inversé des toponymes est un outil de référence qui permet de retrouver des informations sur les lieux géographiques en se basant sur des critères autres que leur nom propre, comme leur altitude, leur position géographique, leur population, ou d'autres attributs géographiques. 

  2. Une description plus complète du processus de création du caractère typographique Spindle peut être trouvée sur Future Fonts

  3. Site du caractère typographique Fit Armenian par Gor Jihanian, récapitulant les origines des inspirations du dessin de ce caractère, et le processus de collaboration avec DJR. 

  4. Site du caractère typographique Fit réalisé par Gor Jihanian pour le site de DJR. 

  5. TUMO (Centre des Technologies Créatives ou École de la création numérique) est un centre éducatif public qui offre des programmes pédagogiques extrascolaires, axés sur la technologie, la création et les arts numériques et graphiques pour les jeunes de 12 et 18 ans. Les centres TUMO sont implantés dans plusieurs pays à travers le monde, notamment en Arménie, où le concept original a été créé, ainsi qu’en France (avec deux sites, l’un à Paris et l’autre à Lyon), en Italie, Russie, Uruguay et au Liban. 

  6. www.typethursday.org

  7. www.the-brandidentity.com/project/the-worlds-writing-systems-oliver-häusles-book-showcases-26-scripts-from-all-across-the-globe

/lecole-est-finie/

FormaBoom
11.03.2022

L’école est finie

Rencontre avec Quentin Guillaume, co-fondateur avec Bérangère Perron de FormaBoom, un studio de design graphique basé à Marseille, qui revendique une approche singulière pour chacun de ses projets. À l’occasion de cet entretien, nous échangeons sur la période qui marque le début de l’activité professionnelle après un cursus en école d’art.

Thomas Amico Peux-tu me parler de ton parcours ?

Quentin Guillaume À la fin du collège, après la troisième, j’ai cherché un CAP de graphisme. À l’époque je faisais du graffiti et j’avais des potes plus vieux qui faisaient déjà du graphisme, des pochettes de disques, pour des groupes de rap locaux, des flyers… Après mon CAP j’ai donc fait un Bac Pro dessinateur en communication graphique.
  Ensuite, j’ai passé mon DNAT design graphique à l’ERBA Valence [ancien ÉSAD Valence, ndr] puis je suis allé en section vidéo aux Arts Décoratifs de Paris. Parce qu’après trois ans à Valence c’était important de continuer en Master. Mais en sortant de l’école, avec Bérangère, on a pris une grosse claque : on s’était éloignés du monde professionnel après le CAP et le Bac Pro pour être dans le monde du « designer graphique chercheur ». On s’est retrouvés confrontés à la difficulté de « comment gagner de l’argent ? »
  À ce moment-là, je voulais être assistant d’artiste, j’ai donc envoyé des mails à des artistes que j’aimais bien, Claude Lévêque, Nicolas Moulin, Alain Declercq, etc. J’ai fait des petits boulots, quelques missions en agence de communication. Une agence m’a proposé de travailler pour 1 200 € par mois en CDI ou en free-lance pour 3 000 € par mois, j’ai directement accepté de travailler en free-lance. J’ai travaillé avec eux trois ans. Puis on s’est dit, Bérangère et moi, qu’on allait monter un studio ensemble, c’est à ce moment-là qu’on a créé FormaBoom. On a gagné un concours pour l’identité visuelle du musée des Beaux-Arts de Lyon. Ça nous a fait un petit book, on a réussi à trouver d’autres commandes, etc. Nous sommes ensuite partis de Paris pour nous installer à Marseille, on a fait un co-working, ce qui nous a permis de rencontrer d’autres gens et créer un réseau.

Logo du studio FormaBoom.

T.A. Travailler en couple, le conseilles-tu ?

Q.G. Être à deux, c’est super important parce qu’en faisant du graphisme tu t’épuises rapidement, il faut pouvoir partager les projets avec quelqu’un pour reprendre de l’énergie. Même pour la relation client c’est important, à deux on est plus solides, les gens vous écoutent plus. Et puis un garçon et une fille ça marche bien, il ne faut pas oublier que c’est d’abord du rapport humain tout ça. Les gens ne te font pas bosser parce que tu es bon ; tu es bon, c’est normal, sinon tu n’es même pas là. Ils te font bosser parce que tu es sympa, tu as un bon contact, tu réponds au téléphone, fait des rendez-vous cools, tu trouves des solutions, etc. C’est pour ça qu’il y a plein de gens qui n’ont pas de talent mais qui bossent bien, c’est parce qu’ils ont un super sens des relations… inversement, il y a des gens très forts qui ne bossent pas. Donc à deux on est plus forts. Moi j’ai un relationnel qui est bon mais je suis assez sanguin. Bérangère est plus pondéré que moi, on s’équilibre.

T.A. Comment trouve-t-on des clients lorsqu’on se lance ?

Q.G. Quand j’étais aux Arts Déco, je rentrais dans les magasins du quartier, je demandais aux gens s’ils n’avaient pas besoin de cartes de visites, d’une affiche, etc. Ce qui est bien dans le graphisme c’est que tu peux arriver partout, il y a toujours du taf. C’est ça qui est sympa dans ce métier, c’est léger, tu as un ordi, tu le déplaces, c’est simple. Tu n’as pas de gros investissement à faire en comparaison à d’autres métiers.

Habillage graphique d’une tour au Centre scientifique et technique du bâtiment, 2011.

T.A. Pas trop dure la réalité de la vie professionnelle en sortant d’école d’art ?

Q.G. Non, pas plus que kiné. Il y a de plus en plus de boulot dans ce métier, ça n’arrête pas. Quand j’ai commencé le graphisme les gens ne connaissaient même pas le mot. Aujourd’hui tout le monde a des notions de typographie parce que tout le monde utilise des logiciels où l’on propose un Helvetica, un Courrier ou autre chose. Tout le monde est sensible à ça, donc on pourrait croire qu’il y a moins besoin de graphistes, mais en fait pas du tout, parce qu’il y a des gens qui ont besoin qu’on leur explique, il y a plein de demandes. En ce moment on bosse pour Jean-Paul Gaultier, on fait de la pâte à modeler ; les marques communiquent, elles ont besoin de visuels tout le temps, donc c’est possible de travailler. Le risque, c’est de se perdre, de ne plus savoir qui tu es. Ne plus avoir de travail personnel, c’est ça le piège. Si tu ne fais que des choix financiers, tu arrives à faire des projets un peu pourris que tu ne peux plus montrer, tu n’as plus de production personnelle parce que tu es rincé et tu en viens à ne plus savoir quoi faire. C’est pour ça qu’il y en a pleins qui lâchent l’affaire.
  Ce qui est dur c’est de mener de front une vie professionnelle qui peut ramener assez d’argent pour se débrouiller et de continuer un boulot perso. C’est ça qui va t’apporter des choses, sinon tu t’épuises et un jour tu n’es plus frais, tu n’as plus rien à proposer, il y a des jeunes qui arrivent donc on ne te fait plus bosser.

T.A. Est-il possible de faire du « design d’auteur » pour une commande plutôt corporate ?

Q.G. Pour moi, c’est cinquante-cinquante. 50 % le client, 50 % le graphiste. Si le client ne l’accepte pas, ça ne marchera pas. Parfois tu tombes sur des clients cools : en ce moment je fais une identité graphique pour une boîte qui fait de la prédiction et de l’analyse de flux sur Internet, on a réussi à faire un bon projet parce que les gens sont intelligents, ils acceptent l’échange. Puis à d’autres moments ça foire. Parce que la personne n’a pas les mêmes références graphique et elle veut un papillon bleu. La cliente c’est la cliente, à un moment donné si elle veut son papillon, soit tu lui dis d’aller se faire voir, soit tu dis « oui, bien sûr Madame, je vais faire le papillon, je vous envoie la facture, c’est 1 500 €. » Tout ça s’apprend, c’est un jeu.

Communication de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

Signalétique de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

Pulvérisation des murs de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

T.A. Est-ce possible de travailler avec des clients à distance, sans forcément les rencontrer ?

Q.G. Ça m’est arrivé, mais c’est difficile. Il faut se voir, c’est important pour faire passer les projets. On a des règles : on n’envoie jamais une création par mail, en tout cas pas au début, on essaie de faire un rendez-vous et de bien le préparer. Il ne faut pas que ça dure trop longtemps, parce qu’il y a des pics d’attention qui font que pendant une demi-heure les gens t’écoutent, après beaucoup moins, ensuite ils vont commencer à déconstruire ton projet. Il faut savoir stopper la réunion quand tout le monde est content.

T.A. Est-ce une bonne idée de travailler chez soi ?

Q.G. Alors ça en revanche, je te le déconseille.

T.A. Mais au début, on n’a pas forcément les moyens de se payer un logement et un studio.

Q.G. Cela dépend des endroits où tu habites, à Valence il y a moyen de trouver des lieux facilement. J’avais un ami qui faisait la communication du théâtre et le théâtre lui passait des locaux. C’est pas mal de fonctionner comme ça. Du coup, il était très libre dans sa création graphique. Parce qu’il bossait dans ce mode d’échange il n’y avait pas d’argent, donc plus de liberté.

T.A. Comment trouves-tu tes clients ? Ce sont plutôt eux qui t’appellent ? Tu participes à des appels d’offres ?

Q.G. Non, on nous appelle. Au tout début on a répondu à un ou deux appels d’offres, mais je n’y croyais pas. Si tu ne connais pas quelqu’un tu ne gagneras pas. On a répondu à un appel d’offre pour le musée des Beaux-Arts de Lyon parce qu’une personne est venue nous voir deux mois avant en nous disant qu’elle aimerait qu’on y participe. Regarde par exemple ABM Studio, qui se bat pour que les appels d’offres publics soient rémunérés… Il ne faut jamais accepter de travailler sans être rémunéré parce que tu mets les autres graphistes en difficulté. Il faut que les graphistes soient solidaires. Et puis si tu travailles et que tu n’es pas rémunéré, on ne te considère pas.

Catalogue de l’exposition Le grand mezzé au Mucem, 2020.

T.A. Participer à des appels d’offres ça te permet quand même de construire un portfolio solide avec des projets plus ou moins réels.

Q.G. Après, tous les moyens sont bons… Il faut y aller au culot, il faut être un bulldozer, tu t’en fous. Il faut croire en toi, c’est vraiment le seul truc. Crois en ta came, « T’en veux pas ? C’est pas grave, lui là-bas il va en vouloir ». Il y a toujours quelqu’un qui va vouloir de ce que tu fais.

T.A. Pour clôturer, quelle est la recette pour trouver le bon nom de studio ?

Q.G. [rires] Choisis un nom qui n’existe pas déjà quand tu le tapes dans Google, et qui se comprenne dans plusieurs langues. Mais tu peux t’appeler Spliff Studio, si tu bosses super bien, tout le monde voudra bosser avec toi.

Entretien réalisé par Thomas Amico le 20.10.2019.

Une seconde interview de Quentin Guillaume à propos des relations entre les pratiques du graffiti et celles du design graphique est lisible ici.

Eve Satouf est diplômée en design graphique de l’École supérieure d’art et design Grenoble-Valence depuis 2026. Sa pratique s’articule autour de l’édition, de la typographie et de la recherche éditoriale, explorant l’édition comme un espace de réflexion et de transmission.

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Citer cet article« Olivetti girls », Eve Satouf, 03.2026, PNEU, https://revue-pneu.fr/olivetti-girls/, Consulté le 25.06.2026

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