Lidka Vallet
05.2025
Intérieurs
Lidka Vallet a écrit ce texte à l’occasion de son projet de diplôme. Celui-ci avait comme point de départ la manie de sa mère, d’origine polonaise, de photographier tous les objets en sa possession. C’est une histoire de filiation, mais aussi une méditation rêveuse et ironique sur les aspirations au bon goût, l’attachement aux objets et, finalement, sur sa construction personnelle en tant que designeuse et autrice.
Imaginez un instant que vous êtes dans une salle de théâtre. Les lumières s’éteignent, le rideau s’ouvre.
Décor 1 :
Le salon est richement meublé. Tentures, dorures, tapis épais. On y voit un piano à queue, des consoles chargées de bibelots.
Applaudissements. Noir salle. Le rideau s’ouvre à nouveau.
Décor 2 :
Le salon d’un appartement. Un seul décor. Le plus dépouillé, le plus neutre possible.
Le premier décor est celui de la pièce Un fil à la patte de Feydeau. Le second, celui de Art par Yasmina Reza. Lorsque j’ai commencé mes études de scénographie, je pensais créer des univers monumentaux et symbolistes, à la Yanis Kokkos. À mon grand désespoir, ce sont ces deux types de décors-là que mes camarades et moi nous nous retrouvions à faire le plus souvent. Lorsqu’on recevait le texte de la pièce sur laquelle nous allions travailler et que la première ligne des didascalies dessinait dans son italique impitoyable « appartement bourgeois », nous savions que nous allions passer le week-end à écumer les brocantes. Nous remplissions le fourgon de chaises en bois sculpté, napperons, horloges murales, livres en cuir ou imitation. Nous savions que quand le metteur en scène voulait du « bourgeois » cela voulait dire « trouvez-moi tout ce qui se donne à voir, du bon goût à en vomir, de l’intellectuel à en devenir bête ». Tout ce qui était en porcelaine ou à dorure avait sa place d’office dans le camion.
Pour le second décor c’était plus simple. Il suffisait d’aller dans la réserve. Là il y avait un coin marqué par « Vitez » imprimé sur une feuille à A4. Les seuls habitants du royaume de l’épure étaient une paire de chaises Wassily, un fauteuil Barcelona, la lampe Pipistrello et la suspension Louis Poulsen. En général on choisissait la chaise ou le fauteuil, une des deux lampes et c’était plié.
Si j’avais lu Bourdieu à l’époque, je me serais rendue compte que j’étais en train de faire les décors symbolistes dont je rêvais. Vous, spectateurs, en voyant le décor 1, vous savez qu’il s’agit d’un appartement de classes moyennes et supérieures. Vous l’avez déjà vu, chez votre grand-mère, votre collègue, chez vous peut-être. Vous ne pensez pas à nous qui nous sommes cassés le dos et la tirelire à la brocante mais aux personnages qui dans le monde imaginaire de la pièce les ont collectés. Ils ont accumulés tous ces objets ostentatoires « de bon goût », perçus comme culturellement valorisants. Consciemment ou inconsciemment, vous connaissez cette grammaire, poussée jusqu’à la caricature sur la scène du théâtre. Vous savez que, dans un instant, les personnages vont arriver. Elle en peignoir à fleur ou en soie, bigoudis dans les cheveux, lui en costume cravate et qu’on va se moquer d’eux.
Le décor 2, bien que plus dépouillé, n’est pas bien différent. La consigne « le plus neutre possible » n’est respectée qu’en apparence. « Le goût pur est celui qui refuse l’effet, la surcharge, l’évidence. Il suppose la connaissance du code qui permet d’en apprécier le simplicité » écrit Bourdieu. Le pauvre fauteuil Barcelona qui se retrouve sous les feux de la rampe à chaque fois que le metteur en scène nous dis « c’est des bourgeois hein, mais cultivés » vous met la puce à l’oreille. Les personnages seront en pantalon cigarette et col roulé noir. En fait, ils pourraient même être absents. Vous n’en avez pas besoin. Vous regardez le Barcelona qui avec sa forme finement dessiné vous dis : « Je sais. Je peux. Je n’ai pas besoin d’en faire trop, car je suis né dedans, ou bien je l’ai appris avec assez d’aisance pour faire croire que je l’étais ». En regardant les objets du décor 2, qui contrairement à ceux du décor 1 ont des noms, vous savez que ce couple en col roulé fait partie du monde des dominants.
Bien sûr, c’est du théâtre. Tout comme les acteurs, les objets parlent trop fort et de façon peu naturelle pour se faire entendre du public. Dans la vraie vie, la réelle, personne ne vit comme ça. Personne ?
Vous êtes toujours assis dans le fauteuil en velours de la salle de spectacle. Comme toujours, il n’y a pas assez de place pour vos jambes. Comme toujours, votre voisin de droite tousse et renifle. Quelle idée d’aller au théâtre lorsqu’on est malade. Les lumières s’éteignent enfin. Le rideau s’ouvre.
Décor 3 :
Appartement de Maria. Moquette marron vieillie au sol. Meubles en bois contreplaqué sombre typique du PRL, recouverts de napperons en crochet. Une fougère d’appartement, une plante de la variété monstera immense dans le coin. Au milieu de la pièce, une table avec une nappe en dentelle. De la vaisselle ornée d’un motif Wloclawek.
Quand ma mère a quitté la Pologne, elle a d’abord travaillé comme jeune fille au pair dans une famille de la bourgeoisie artistique lyonnaise. Lui était premier violon à la philharmonie, elle était cantatrice. Ils habitaient quelque part vers Foch. Je n’étais pas née à cette époque, je ne suis jamais allée chez eux, mais pendant mes études je donnais des cours particuliers de lettres et j’avais quelques élèves vers Foch. Tous les appartements se ressemblent à Foch. Belle hauteur sous plafond, grandes fenêtres en enfilade, balustrades en fer forgé et moulures. Foch ; maréchal de France, généralissime des Forces alliées pendant la Première Guerre Mondiale. Il y a plusieurs avenues à son nom en France.
Ma mère est donc passée d’un appartement de la petite bourgeoisie intellectuelle du PRL à un appartement de la haute bourgeoisie intellectuelle française. Ensuite elle a rencontré mon père et ils ont emménagé dans un appartement rue Bataille. Bataille ; Henry Bataille, dramaturge, poète et lithographe ? Georges Bataille, écrivain, philosophe, romancier ? Il n’y a qu’une seule rue à son nom en France.
C’est dans cet appartement typique des années 60 (petite hauteur sous plafond, grandes fenêtres horizontales, une par espace, pièces disposées en étoile autour de l’entrée) qu’elle a pu libérer sa force créatrice.
Vous avez sommeil ? Moi aussi. C’est vrai qu’on est bien dans ces fauteuils. S’il y avait un peu plus de place pour les jambes, ce serait parfait. Quand on se met un peu de biais ça passe. Le rideau s’ouvre à nouveau.

Photographies extraites des albums de la mère de l’autrice.
Décor 4 :
Appartement d’Ania. Carrelage blanc dans l’entrée recouvert d’un tapis
en cordelettes vert pomme. Plusieurs bibliothèques Billy remplies de livres cachent trois murs et sur le quatrième, une photo de famille dans un cadre. Derrière une porte on aperçoit le salon. Parquet, même tapis que dans l’entrée mais rouge cette fois. Nouvelles enfilade de bibliothèque Billy, dont les étagères modulables ont été organisées de façon à accueillir un écran télé. Elles sont peintes en gris pour se fondre avec le mur. En face, un clic clac fait office de canapé. Il est gris lui aussi mais recouvert d’un plaide rouge, pour aller avec le tapis.
Ma mère déteste la moquette. Le bruit des pieds qui frottent en chaussettes dessus lui donne des frissons. Elle déteste aussi les napperons et surtout la vaisselle Wloclawek. Elle n’aime pas ce qui lui rappelle le communisme et elle n’en a rien à faire de la violence douce du bon goût légitime français. Elle aime le neuf et elle aime les thèmes, elle aime Ikea. J’adorais aller à Ikea avec ma mère et choisir les nouveaux thèmes. La salle de bain était thème marin puis thème zen. Les toilettes, plus petites et simples à décorer, ont successivement été thème marin, thème vache et thème prairie, le salon est toujours resté thème rouge et gris et la cuisine, étonnamment, thème océan, avec une mosaïque de petits poissons sur le plan de travail. J’adorais ces petits poissons. J’adorais cet appartement. Et puis j’ai commencé à donner mes cours à Foch et j’ai eu honte. Le goût n’a pas besoin de mots pour faire naître la gêne. Je rentrais le soir et je voyais le tapis trop vif, l’harmonie trop littérale du rouge et du gris, les bibliothèques Billy, modèle emblématique du mobilier accessible et fonctionnel, les meubles du salon qui pointent vers la télé. Je m’enfermais dans ma chambre thème rock et je rêvais de moulures.
Le voisin de droite tousse toujours. Vous commencez à avoir un peu chaud, un peu soif. C’est toujours comme ça au théâtre. Si seulement on pouvait étendre nos jambes. C’est la dernière scène je vous promets. Le rideau s’ouvre.
Décor 5 :
Appartement de Je. Petit studio sous les combles. Parquet en pvc. Petite cuisine avec deux plaques. Une installation douteuse composée d’une commode posée sur une table aux pieds sculptés fait office à la fois de plan de travail et de placard. Un meuble en fer trouvé dans la rue soutient divers pots avec graines en vrac et épices. Deux tréteaux et une planche en bois forment un bureau. Deux bibliothèques accueillent des livres, la troisième, des chaussures. Mocassins et ballerines en haut, talons en bas. Le petit couloir est fermé par une porte de placard au miroir intégré. Que la porte, pas de placard. Au milieu de la pièce trône un lit coffre. Deux affiches. Une de Brigade Cynophile, l’autre, un original du spectacle The Dead Class de Kantor. Des plantes un peu partout, la plus grande étant la monstera à côté du lit.
Quand je suis partie de chez mes parents, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que mon appartement ne ressemble pas à l’appartement familial. Pas d’Ikea, que de la récup. Résultat, mon espace ressemble à celui de n’importe quel étudiant en design graphique, français en tout cas. Bois, plantes, vrac, installations douteuses. Mon appartement pourrait être celui d’Adèle, de Romain, de Claire. Le seul élément qui prouve que le mien est le mien, c’est la collection de tasses au motif Wloclawek. Contrairement à ma mère, j’adore le motif Wloclawek. C’est ma vengeance douce et bleue.
Je n’invite pas grand monde chez moi. Je n’aime pas trop qu’on voit mon espace. Si Bourdieu avait réussi à forcer ma porte, il aurait vu les tasses et aurait dit « hmmm retournement du stigmate ». Oui mes tasses sont une appropriation esthétique d’un héritage disqualifié. Non, mon rejet d’Ikea, du thème, du prêt-à-décorer, n’est pas un rejet du goût maternel. C’est un déplacement du conflit. Il ne s’agit plus d’adhérer ou de refuser le goût dominant mais d’en brouiller les signes. Ma cuisine bricolée, ma table bancale, mes pots de graines en vrac, mes tréteaux, sont un manifeste discret d’appartenance à une nouvelle classe cultivée : celle des classes moyennes intellectuelles urbaines, dont le capital culturel cherche à se dire dans la ruse, dans l’authenticité affichée. Je dis bien affichée. Attendez un peu que j’ai de l’argent. Les meubles récupérés seront vite remplacés par du design. J’ai eu l’occasion pendant un temps de sous-louer l’appartement d’un designer. J’étais au summum du plaisir esthétique. Je jouais à imaginer que c’était le mien. En attendant, je me satisfais de mon appartement romantique de l’artiste en formation à la Godard, mais au fond, j’aspire au goût qui « sait ». Ania, elle est libre. Elle n’en fait qu’à sa tête, elle s’amuse avec les thèmes. Son espace ne dit ni « je sais » ni « je crois savoir » ni « j’aimerais savoir ». Il dit juste « venez ».
Voilà, c’est fini. Le rideau est tombé pour de bon cette fois. Vous pouvez vous étirer, mettre votre manteau et rentrer chez vous. Quel plaisir de retourner chez soi après une pièce interminable. Vous poussez la porte de votre appartement :
Décor 6.

















