Lidka Vallet
05.2025

Intérieurs

Lidka Vallet a écrit ce texte à l’occasion de son projet de diplôme. Celui-ci avait comme point de départ la manie de sa mère, d’origine polonaise, de photographier tous les objets en sa possession. C’est une histoire de filiation, mais aussi une méditation rêveuse et ironique sur les aspirations au bon goût, l’attachement aux objets et, finalement, sur sa construction personnelle en tant que designeuse et autrice.

Imaginez un instant que vous êtes dans une salle de théâtre. Les lumières s’éteignent, le rideau s’ouvre.

Décor 1 :
Le salon est richement meublé. Tentures, dorures, tapis épais. On y voit un piano à queue, des consoles chargées de bibelots.

Applaudissements. Noir salle. Le rideau s’ouvre à nouveau.

Décor 2 :
Le salon d’un appartement. Un seul décor. Le plus dépouillé, le plus neutre possible.

Le premier décor est celui de la pièce Un fil à la patte de Feydeau. Le second, celui de Art par Yasmina Reza. Lorsque j’ai commencé mes études de scénographie, je pensais créer des univers monumentaux et symbolistes, à la Yanis Kokkos. À mon grand désespoir, ce sont ces deux types de décors-là que mes camarades et moi nous nous retrouvions à faire le plus souvent. Lorsqu’on recevait le texte de la pièce sur laquelle nous allions travailler et que la première ligne des didascalies dessinait dans son italique impitoyable « appartement bourgeois », nous savions que nous allions passer le week-end à écumer les brocantes. Nous remplissions le fourgon de chaises en bois sculpté, napperons, horloges murales, livres en cuir ou imitation. Nous savions que quand le metteur en scène voulait du « bourgeois » cela voulait dire « trouvez-moi tout ce qui se donne à voir, du bon goût à en vomir, de l’intellectuel à en devenir bête ». Tout ce qui était en porcelaine ou à dorure avait sa place d’office dans le camion.
  Pour le second décor c’était plus simple. Il suffisait d’aller dans la réserve. Là il y avait un coin marqué par « Vitez » imprimé sur une feuille à A4. Les seuls habitants du royaume de l’épure étaient une paire de chaises Wassily, un fauteuil Barcelona, la lampe Pipistrello et la suspension Louis Poulsen. En général on choisissait la chaise ou le fauteuil, une des deux lampes et c’était plié.
  Si j’avais lu Bourdieu à l’époque, je me serais rendue compte que j’étais en train de faire les décors symbolistes dont je rêvais. Vous, spectateurs, en voyant le décor 1, vous savez qu’il s’agit d’un appartement de classes moyennes et supérieures. Vous l’avez déjà vu, chez votre grand-mère, votre collègue, chez vous peut-être. Vous ne pensez pas à nous qui nous sommes cassés le dos et la tirelire à la brocante mais aux personnages qui dans le monde imaginaire de la pièce les ont collectés. Ils ont accumulés tous ces objets ostentatoires « de bon goût », perçus comme culturellement valorisants. Consciemment ou inconsciemment, vous connaissez cette grammaire, poussée jusqu’à la caricature sur la scène du théâtre. Vous savez que, dans un instant, les personnages vont arriver. Elle en peignoir à fleur ou en soie, bigoudis dans les cheveux, lui en costume cravate et qu’on va se moquer d’eux.

Le décor 2, bien que plus dépouillé, n’est pas bien différent. La consigne « le plus neutre possible » n’est respectée qu’en apparence. « Le goût pur est celui qui refuse l’effet, la surcharge, l’évidence. Il suppose la connaissance du code qui permet d’en apprécier le simplicité » écrit Bourdieu. Le pauvre fauteuil Barcelona qui se retrouve sous les feux de la rampe à chaque fois que le metteur en scène nous dis « c’est des bourgeois hein, mais cultivés » vous met la puce à l’oreille. Les personnages seront en pantalon cigarette et col roulé noir. En fait, ils pourraient même être absents. Vous n’en avez pas besoin. Vous regardez le Barcelona qui avec sa forme finement dessiné vous dis : « Je sais. Je peux. Je n’ai pas besoin d’en faire trop, car je suis né dedans, ou bien je l’ai appris avec assez d’aisance pour faire croire que je l’étais ». En regardant les objets du décor 2, qui contrairement à ceux du décor 1 ont des noms, vous savez que ce couple en col roulé fait partie du monde des dominants.
  Bien sûr, c’est du théâtre. Tout comme les acteurs, les objets parlent trop fort et de façon peu naturelle pour se faire entendre du public. Dans la vraie vie, la réelle, personne ne vit comme ça. Personne ?
  Vous êtes toujours assis dans le fauteuil en velours de la salle de spectacle. Comme toujours, il n’y a pas assez de place pour vos jambes. Comme toujours, votre voisin de droite tousse et renifle. Quelle idée d’aller au théâtre lorsqu’on est malade. Les lumières s’éteignent enfin. Le rideau s’ouvre.

Décor 3 :
Appartement de Maria. Moquette marron vieillie au sol. Meubles en bois contreplaqué sombre typique du PRL, recouverts de napperons en crochet. Une fougère d’appartement, une plante de la variété monstera immense dans le coin. Au milieu de la pièce, une table avec une nappe en dentelle. De la vaisselle ornée d’un motif Wloclawek.

Quand ma mère a quitté la Pologne, elle a d’abord travaillé comme jeune fille au pair dans une famille de la bourgeoisie artistique lyonnaise. Lui était premier violon à la philharmonie, elle était cantatrice. Ils habitaient quelque part vers Foch. Je n’étais pas née à cette époque, je ne suis jamais allée chez eux, mais pendant mes études je donnais des cours particuliers de lettres et j’avais quelques élèves vers Foch. Tous les appartements se ressemblent à Foch. Belle hauteur sous plafond, grandes fenêtres en enfilade, balustrades en fer forgé et moulures. Foch ; maréchal de France, généralissime des Forces alliées pendant la Première Guerre Mondiale. Il y a plusieurs avenues à son nom en France.
  Ma mère est donc passée d’un appartement de la petite bourgeoisie intellectuelle du PRL à un appartement de la haute bourgeoisie intellectuelle française. Ensuite elle a rencontré mon père et ils ont emménagé dans un appartement rue Bataille. Bataille ; Henry Bataille, dramaturge, poète et lithographe ? Georges Bataille, écrivain, philosophe, romancier ? Il n’y a qu’une seule rue à son nom en France.
  C’est dans cet appartement typique des années 60 (petite hauteur sous plafond, grandes fenêtres horizontales, une par espace, pièces disposées en étoile autour de l’entrée) qu’elle a pu libérer sa force créatrice.
  Vous avez sommeil ? Moi aussi. C’est vrai qu’on est bien dans ces fauteuils. S’il y avait un peu plus de place pour les jambes, ce serait parfait. Quand on se met un peu de biais ça passe. Le rideau s’ouvre à nouveau.

Photographies extraites des albums de la mère de l’autrice.


Décor 4 :
Appartement d’Ania. Carrelage blanc dans l’entrée recouvert d’un tapis
en cordelettes vert pomme. Plusieurs bibliothèques Billy remplies de livres cachent trois murs et sur le quatrième, une photo de famille dans un cadre. Derrière une porte on aperçoit le salon. Parquet, même tapis que dans l’entrée mais rouge cette fois. Nouvelles enfilade de bibliothèque Billy, dont les étagères modulables ont été organisées de façon à accueillir un écran télé. Elles sont peintes en gris pour se fondre avec le mur. En face, un clic clac fait office de canapé. Il est gris lui aussi mais recouvert d’un plaide rouge, pour aller avec le tapis.

Ma mère déteste la moquette. Le bruit des pieds qui frottent en chaussettes dessus lui donne des frissons. Elle déteste aussi les napperons et surtout la vaisselle Wloclawek. Elle n’aime pas ce qui lui rappelle le communisme et elle n’en a rien à faire de la violence douce du bon goût légitime français. Elle aime le neuf et elle aime les thèmes, elle aime Ikea. J’adorais aller à Ikea avec ma mère et choisir les nouveaux thèmes. La salle de bain était thème marin puis thème zen. Les toilettes, plus petites et simples à décorer, ont successivement été thème marin, thème vache et thème prairie, le salon est toujours resté thème rouge et gris et la cuisine, étonnamment, thème océan, avec une mosaïque de petits poissons sur le plan de travail. J’adorais ces petits poissons. J’adorais cet appartement. Et puis j’ai commencé à donner mes cours à Foch et j’ai eu honte. Le goût n’a pas besoin de mots pour faire naître la gêne. Je rentrais le soir et je voyais le tapis trop vif, l’harmonie trop littérale du rouge et du gris, les bibliothèques Billy, modèle emblématique du mobilier accessible et fonctionnel, les meubles du salon qui pointent vers la télé. Je m’enfermais dans ma chambre thème rock et je rêvais de moulures.
  Le voisin de droite tousse toujours. Vous commencez à avoir un peu chaud, un peu soif. C’est toujours comme ça au théâtre. Si seulement on pouvait étendre nos jambes. C’est la dernière scène je vous promets. Le rideau s’ouvre.

Décor 5 :
Appartement de Je. Petit studio sous les combles. Parquet en pvc. Petite cuisine avec deux plaques. Une installation douteuse composée d’une commode posée sur une table aux pieds sculptés fait office à la fois de plan de travail et de placard. Un meuble en fer trouvé dans la rue soutient divers pots avec graines en vrac et épices. Deux tréteaux et une planche en bois forment un bureau. Deux bibliothèques accueillent des livres, la troisième, des chaussures. Mocassins et ballerines en haut, talons en bas. Le petit couloir est fermé par une porte de placard au miroir intégré. Que la porte, pas de placard. Au milieu de la pièce trône un lit coffre. Deux affiches. Une de Brigade Cynophile, l’autre, un original du spectacle The Dead Class de Kantor. Des plantes un peu partout, la plus grande étant la monstera à côté du lit.

Quand je suis partie de chez mes parents, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que mon appartement ne ressemble pas à l’appartement familial. Pas d’Ikea, que de la récup. Résultat, mon espace ressemble à celui de n’importe quel étudiant en design graphique, français en tout cas. Bois, plantes, vrac, installations douteuses. Mon appartement pourrait être celui d’Adèle, de Romain, de Claire. Le seul élément qui prouve que le mien est le mien, c’est la collection de tasses au motif Wloclawek. Contrairement à ma mère, j’adore le motif Wloclawek. C’est ma vengeance douce et bleue.
  Je n’invite pas grand monde chez moi. Je n’aime pas trop qu’on voit mon espace. Si Bourdieu avait réussi à forcer ma porte, il aurait vu les tasses et aurait dit « hmmm retournement du stigmate ». Oui mes tasses sont une appropriation esthétique d’un héritage disqualifié. Non, mon rejet d’Ikea, du thème, du prêt-à-décorer, n’est pas un rejet du goût maternel. C’est un déplacement du conflit. Il ne s’agit plus d’adhérer ou de refuser le goût dominant mais d’en brouiller les signes. Ma cuisine bricolée, ma table bancale, mes pots de graines en vrac, mes tréteaux, sont un manifeste discret d’appartenance à une nouvelle classe cultivée : celle des classes moyennes intellectuelles urbaines, dont le capital culturel cherche à se dire dans la ruse, dans l’authenticité affichée. Je dis bien affichée. Attendez un peu que j’ai de l’argent. Les meubles récupérés seront vite remplacés par du design. J’ai eu l’occasion pendant un temps de sous-louer l’appartement d’un designer. J’étais au summum du plaisir esthétique. Je jouais à imaginer que c’était le mien. En attendant, je me satisfais de mon appartement romantique de l’artiste en formation à la Godard, mais au fond, j’aspire au goût qui « sait ». Ania, elle est libre. Elle n’en fait qu’à sa tête, elle s’amuse avec les thèmes. Son espace ne dit ni « je sais » ni « je crois savoir » ni « j’aimerais savoir ». Il dit juste « venez ».
  Voilà, c’est fini. Le rideau est tombé pour de bon cette fois. Vous pouvez vous étirer, mettre votre manteau et rentrer chez vous. Quel plaisir de retourner chez soi après une pièce interminable. Vous poussez la porte de votre appartement :

Décor 6.

Pour continuer :

Gor Jihanian → Liaisons scripturales
Ines Cox → Ines Cox Inès
/liaisons-scripturales/

Gor Jihanian
06.06.2024

LIAISONS SCRIPTURALES

— OU, TÊTE-À-TÊTE ENTRE L’ÉCRITURE ARMÉNIENNE ET
LA TYPOGRAPHIE MULTISCRIPTE

Dans le cadre de ses recherches et expérimentations autour de la typographie arménienne, Héra Mahseredjian a contacté le dessinateur de caractères Gor Jihanian, qui investit et revitalise les caractéristiques des lettres arméniennes issues de sources historiques (manuscrits, gravures sur pierre, etc) en parallèle de l’écriture latine. L’hybridation de sa double culture — arménienne et américaine — et de son parcours d’études allant de l’architecture à la conception de caractères typographiques, a fait de Gor l’un des acteurs de l’inauguration du nouveau printemps typographique du script arménien.

Héra Mahseredjian Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours et ta pratique actuelle ?

Gor Jihanian Hello / Բարև (Barev) / Bonjour. Je suis Gor Jihanian, typographe et dessinateur de caractères basé à Erevan, en Arménie. J’ai commencé mon parcours en étudiant l’architecture dans le cadre du programme Environmental Design (ENVD) à l’université du Colorado, à Boulder, où j’ai obtenu mon Bachelor. Après avoir terminé mes études de premier cycle, j’ai décidé de retourner dans mon pays d’origine, l’Arménie, où j’ai découvert une nouvelle orientation et un nouveau but pour la poursuite de mes études. J’ai déposé ma candidature pour poursuivre le Master en Typeface Design (MATD) à l’université de Reading, au Royaume-Uni, que j’ai choisi surtout pour sa spécialisation dans la conception, création et la recherche de caractères non-latins. C’était l’environnement idéal pour commencer une étude approfondie de la conception de caractères arméniens, tout en bénéficiant de l’expérience des enseignants et de camarades venant du monde entier.

H.M. Dans ton cursus d’études supérieures, je vois 75 % d’architecture environnementale, suivis de 25 % de dessin de caractère. D’un point de vue historique et pratique, l’interrelation entre ces deux disciplines semble évidente.
C’est pourquoi j'aimerais savoir dans quelle mesure et de quelle manière tu penses que tes connaissances et ton expérience en architecture ont facilité ou contribué à ton entrée dans la discipline du dessin de caractères typographiques ?

G.J. Quand j’ai postulé à Reading, je n’étais même pas sûr d’être pris avec mon portfolio d’architecture. J’avais l’impression que la plupart des étudiants intégrant le cursus avaient déjà un antécédent en design graphique ou même en conception typographique. Donc au début j’ai pas mal hésité, mais après avoir contacté le directeur du programme et le professeur de typographie, Gerry Leonidas, il m’a rassuré en m’informant que les personnes qui suivaient ce Master venaient d’horizons et de niveaux d’expérience très divers, et m’a ainsi encouragé à déposer ma candidature.
  Vers la fin de mon Bachelor en architecture, on a dû réaliser un portfolio. En plus de toutes les nuits blanches passées à faire des maquettes, j’ai pris des cours supplémentaires pour apprendre à coder des sites web. C'est en codant avec HTML, CSS et JS que j’ai remarqué pour la première fois les chevauchements entre la typographie et l’architecture. À cette époque, je me suis procuré autant de livres que possible sur les caractères typographiques, les grilles de mise-en-page pour apprendre comment, grâce à la typographie, tout cela s’assemble à des fins de bonne communication.
  En démarrant mon Master à Reading, j’ai remarqué les corrélations naturelles entre la technique et la pratique. Des termes et des concepts comme les structures, les systèmes, les différentes échelles, l’emplacement, la construction modulaire et la conception paramétrique semblaient tous trouver leur équivalent dans la conception de caractères typographiques ; qu’il s'agisse de la modularité de l’utilisation de composants intelligents comme méthode de construction de formes de lettres, ou bien d'une vision plus globale de la façon dont un caractère typographique aborde le contexte historique du lieu, des personnes, de la culture et de la fonction, du but.
  Un autre lien me vient à l’esprit ; au cours de mes études en architecture, les méthodes de dessin et de modélisation sont passées de l’analogique au numérique. Les logiciels d’architecture et de modélisation BIM (Building Information Modeling), tels que Rhino+Grasshopper3D, ont introduit une façon « paramétrique » de penser et de dessiner numériquement, en vectoriel, qui reposent sur l’utilisation de composants aux paramètres variables pour générer des géométries modulaires.
  Vers la fin de notre Master à Reading, avec ma classe, nous nous sommes rendus à la conférence de l’ATypI 2016, à Varsovie. C’est là où on nous a annoncé la réintroduction du format de fontes variables. Ce format renouvelé permet de créer des caractères typographiques avec des axes qui permettent aux utilisateurs de contrôler des paramètres tels que la graisse, la largeur et la taille optique de la fonte. Mon expérience dans le domaine de l’architecture paramétrique m’a permis une meilleure transition vers cette nouvelle ère plus variable et flexible de la création de caractères.

H.M. Qu’est ce qui t’a conduit à passer d’un parcours en architecture au dessin de caractères typographiques ?

G.J. Après avoir obtenu mon Bachelor, je suis retourné en Arménie pour la première fois depuis que nous l’avions quittée en famille quand j'étais très jeune. Ça a marqué un moment crucial dans ma vie. J’ai commencé à voyager dans le pays et à découvrir son architecture, avec tous les beaux monastères et les sites anciens. Ce voyage m’a permis de me familiariser davantage avec la langue et l'alphabet arméniens (Aybuben en arménien).
  Mon grand-père, Vramshapuh Jihanian, était un linguiste qui avait une érudition et une connaissance de l’histoire extraordinaires. Il est décédé quelques années avant mon premier voyage en Arménie, laissant derrière lui une collection d'ouvrages non publiés. Cet ouvrage était composé d’un ensemble de pages tapuscrites réalisées à la machine à écrire, qui, dans un format de dictionnaire inversé, inventoriaient méticuleusement et systématiquement des centaines de toponymes à travers les Hautes Terres de l’Arménie1.
  Un jour, ma grand-mère m’a montré cet ouvrage, et m’a demandé s’il serait possible de le publier d’une manière ou d'une autre. J’ai répondu avec confiance : « Oui, certainement ! », mais à l’époque, mon expérience se limitait à la réalisation d’un portfolio sur InDesign et à ce que j’avais appris en lisant des livres sur la typographie.
  Pendant mes études de premier cycle, j’ai travaillé comme technicien numérique au département des archives de l’université du Colorado, où je numérisais et (post-)traitais des volumes entiers provenant de collections spéciales, ce qui m’a d’ailleurs permis d’acquérir une expérience directe de l'observation des caractères typographiques dans les livres anciens (une fois j’ai également numérisé une feuille de la Bible de Gutenberg) ; ces compétences se sont avérées utiles, plus tard, dans le cadre du processus de recherches autour de la conception de caractères et de la rédaction du mémoire.
  Nous avons donc commencé par numériser toutes les pages de tapuscrits, à organiser le texte et à mettre en place un système de grille pour concevoir le livre. Puis, nous avons voulu que le contenu textuel soit traduit en plusieurs langues, dont l’arménien, l’anglais et le russe, afin d’atteindre le plus grand nombre. En cherchant un caractère typographique pour ce livre, il s’est avéré qu'il est difficile d’en trouver un avec un support multiscript pour traiter du texte courant dans ces trois langues en même temps. C’est au cours de ce processus de recherche que j’ai réalisé qu'il existait des études universitaires dédiées au métier de concepteur et dessinateur de caractères. Parmi les anciens étudiants de Reading, j’ai découvert le travail de Miguel Sousa, qui avait conçu un caractère typographique dans le but d’harmoniser les écritures latines et arméniennes. C’est à ce moment-là que j’ai eu l’envie de changer de parcours professionnel, de creuser toutes les compétences en design que j’avais acquises en architecture, de les réorienter vers un domaine où il y avait un besoin immédiat et où je pourrais avoir un impact.
  J’ai déposé ma candidature et j’ai été accepté.
  On a également finalisé le livre et on l’a publié — Toponyms of the Armenian Highlands and Surrounding Territory — Reverse Dictionary (Dictionnaire inversé des toponymes des Hautes Terres de l’Arménie).

Première de couverture du livre trilingue, Toponyms of the Armenian Highlands and Surrounding Territory — Reverse Dictionary écrit par Vramshapuh Jihanyan et auto-publié par
Gor Jihanian en avril 2015.

H.M. Où est-ce que tu placerais la limite entre la préservation et la fidélité des caractéristiques traditionnelles d'un script donné, et le large éventail de choix créatifs et de possibilités en matière de dessin de caractères ?

G.J. L’un des défis dans la conception de caractères typographiques arméniens est le manque de ressources à ce sujet. Il existe quelques spécimens typographiques publiés en Arménie à l’époque soviétique, mais les exemples de cette époque, marquée par le début du passage au numérique, ont tendance à présenter différents niveaux de latinisation de l’alphabet arménien. Au cours de mes études, j’ai consciemment choisi de ne pas m’appuyer sur ces spécimens comme référence. Au lieu de ça, j’ai trouvé plus pertinent de revenir aux sources en étudiant la richesse des formes de lettres dans les manuscrits traditionnels, les gravures en pierre et les caractères en plomb.
  À la bibliothèque de Reading, j’ai découvert un livre vraiment incroyable qui m’a beaucoup servi, intitulé The Album of Armenian Paleography (Album de la Paléographie Arménienne). C’est un énorme tome qui répertorie des siècles de manuscrits arméniens avec des photos détaillées à échelle 1. À la fin de l’ouvrage, on y retrouve une collection lettre par lettre qui illustre l’évolution de chaque glyphe au fil du temps et l’éventail des possibilités de formes dans différents styles.
  Quand j’aborde un projet, premièrement je cherche des antécédents traditionnels, puis j’essaie d’évaluer dans quelle mesure je peux réinterpréter et revitaliser ces caractéristiques à l’aide d’outils numériques. Le fait de se baser sur les formes traditionnelles est essentiel pour la lisibilité et permet d’éviter la latinisation d’une écriture donnée.
  Les projets sur lesquels je travaille habituellement sont des ajouts du script arménien à un caractère typographique latin déjà existant. Le défi consiste à analyser ce qui se passe dans le latin et dans les autres écritures de la famille, puis à voir quels types de corrélations et de traitements il est possible d’appliquer à l’arménien. Ça peut aller des proportions, des graisses aux traitements des terminaisons, à l’espacement. Le contexte dans lequel le caractère est destiné à être utilisé peut aider à établir les limites entre le traditionnel et l’expérimental. Même un caractère aussi innovant et illisible que Fit s’appuie sur des caractéristiques de lettres traditionnelles pour préserver une certaine lisibilité, tout en repoussant les limites des technologies actuelles.

H.M. J’aimerais savoir quelle était ton intention dans la conception de ton caractère typographique Spindle ?

G.J. Durant mes recherche et lors de la rédaction de mon mémoire, Lessons from Armenian printing types 16th–19th centuries, j’ai eu accès aux archives des bibliothèques de Reading, d’Oxford et de Londres, où j’ai pu examiner de près des documents originaux utilisant des caractères en métal réalisés par des graveurs de poinçons renommés tels que Granjon, Fleischmann, Caslon.
  Après avoir obtenu mon Master, j’ai voulu maintenir la pratique de la recherche acquise à Reading, et je me suis retrouvé à passer des nuits entières à fouiller dans les archives arméniennes en ligne, en particulier dans la Hill Museum Manuscript Library (HMML), qui dispose d'une formidable collection de manuscrits arméniens conservés dans des images de haute résolution. Fasciné par les différents styles d’écriture en arménien : Ergata’gir, Bolor’gir, Notr’gir et Shgha’gir (cf. « Notes sur l’écriture Arménienne » ci-après), j’ai commencé à collecter et à organiser des archives personnelles de différentes formes de lettres, et à essayer de comprendre et de reproduire les formes que je rencontrais à l’aide d’outils calligraphiques. Finalement, les dessins manuels sont passés en numérique et ça a marqué le début de ce qu’allait devenir Spindle2.
  Il ne s’agit en aucun cas d’une reprise strictement traditionnelle ou d’une représentation d’un certain style, mais plutôt d’une fusion expérimentale, mélangeant certains aspects de différents types d’écritures.

Comparaison des formes de lettres du caractère typographique Spindle, capitales et bas-de-casse. L’ arménien en haut,
et le latin en bas

H.M. Comment as-tu réussi à garder un équilibre et à maintenir une cohérence en ajoutant le script latin à ton caractère Spindle, qui, à l’origine comptait seulement le script arménien ?

G.J. À la base, j’ai commencé par les bas-de-casse arméniens seulement, car je ne savais pas encore quelle direction emprunter pour les capitales. À cette période-là, la plateforme Future Fonts avait été lancée, avec son approche unique d’embrasser le processus de conception des projets, en publiant des caractères typographiques par le biais de différentes phases et fragments. Séduit par le concept, j’ai décidé de soumettre mon travail avec une approche peu commune, dans une version initiale comportant seulement les bas-de-casse arméniens et latins.
  L’ajout du latin a été plus une révision qu’un ajout. Au fur et à mesure que d’autres lettres étaient ajoutées et que le concept de continuité horizontale se consolidait, certaines incohérences sont devenues plus évidentes et visibles. Il serait difficile de décrire de manière linéaire le processus d’équilibrage et de maintien de la cohérence entre les deux écritures, car il s’agit plutôt de faire des allers-retours constants entre les deux scripts, pour qu’ils soient aussi corrects ou aussi farfelus l’un que l’autre.

Comparaisons des spécimens Spindle, mis en contexte dans du texte courant. L’ arménien en haut, et le latin en bas.

H.M. Étant donné les lacunes de ressources qualitatives en caractères typographiques arméniens, tu as orienté tes recherches dans les manuscrits anciens qui sont ta base solide pour ta propre pratique de dessinateur de caractères.
Comment t’y es-tu pris pour apprendre la création de caractères typographiques arméniens en n’ayant personne pour te superviser sur cette écriture là ?

G.J. Reading offrait un environnement propice à l’auto-apprentissage. D’une part, il y avait constamment de nouvelles conférences et ateliers allant de la gravure lapidaire à la calligraphie, en passant par la programmation en Python et l'histoire de la typographie. Et d’autre part, il y avait la partie de recherche et de rédaction du mémoire, avec le temps et les ressources nécessaires pour que chacun puisse le faire en fonction de sa propre méthodologie de travail.
  L’un des principaux avantages de ce Master qui met l’accent sur les écritures non-latines, est qu’il attire intrinsèquement un groupe international d’étudiants. Notre classe était composée de personnes originaires d’Angleterre, des Pays-Bas, d’Allemagne, de Suisse, de Grèce, d'Israël, de Syrie, de Bahreïn, d'Inde, du Sri Lanka et de Hong Kong. Alors, notre atelier est devenu source d’échanges interculturels, où nous nous sommes mutuellement supervisés et avons appris les uns des autres.
  Même si personne ne pouvait me dire si une telle forme en arménien était bonne ou mauvaise, il y a quand même des principes généraux dans la conception de caractères et des modèles d’harmonisation multiscript, comme la relation des proportions, d’espacement, la connaissance et la maîtrise des logiciels, la qualité du dessin… C’est sur ce terrain d’entente que chaque personne a pu être guidée pour travailler sur son propre script (généralement, natif).
  Toute l’équipe enseignante permanente, en plus des invités ponctuels, nous ont aidé autant qu’ils le pouvaient, et à quelque titre que ce soit, ils ont tous été d’une grande aide. Rien que le fait d’afficher des travaux sur le mur et qu’ils soient exposés à tous, était une porte d’entrée pour échanger, donner et recevoir des retours et critiques constructives, afin d’avancer au mieux.

H.M. Parle moi d’un projet de caractère typographique que tu as réalisé en collaboration avec d’autres dessinateurs de caractères. Quel en était le processus ?
Comment avez-vous travaillé ensemble ?

G.J. Fit était ma première collaboration. À l’époque, j’étais encore assez novice dans le domaine et bien déterminé à trouver des occasions de continuer à pratiquer et à apprendre. Je suis tombé sur le travail de David Jonathan Ross (DJR) que j’ai trouvé très innovant et, bien que je ne l’avais jamais rencontré, il semblait être quelqu’un de très sympathique (il l’est !). Un jour, j’ai donc décidé de lui envoyer un mail à froid pour lui demander ce qu’il en penserait si j’ajoutais l’arménien à sa famille Fit. À ma grande surprise, il a accepté. Après son feu vert, il m’a envoyé les fichiers sources et j’ai commencé à explorer différentes idées et à chercher des références. J’ai surtout retenu la pierre tombale arménienne d’un cimetière de Surat, en Inde3, qui m’a inspiré.
  Bien que David ne soit pas familier avec le script arménien, il est très doué pour écouter et offrir un retour constructif et professionnel. Qu'il s'agisse d'aider à choisir entre plusieurs options, d’avoir des idées sur ce qui fonctionnerait mieux sur le plan technique, sur ce qui pourrait être cohérent sur le plan esthétique, ou simplement de poser une question en retour qui me permettrait de repenser la problématique d'une autre manière.
  Le projet a duré un certain temps, car vu qu’il s’agissait d’un projet auto-initié, il n’y avait pas vraiment de date butoir.
  J’ai fini par créer et coder le site web Fit 4 où on peut passer du latin à l’arménien et modifier la variabilité de la fonte à l’aide d’un curseur. Ce caractère a été l’un des premiers à utiliser le format de fonte variable et le premier à inclure cette variabilité pour le script arménien.
  Au bout du compte, j’ai beaucoup aimé cette collaboration, car on apprend à connaître la personne et cela devient bien plus qu’un simple projet. Maintenant on est devenus amis. Une belle collaboration a donc débouché sur un emploi plus tard car cette rencontre a conduit à une deuxième version du Fit, qui n'est pas encore sortie. C’est un projet vraiment fou, vous le verrez à un moment donné ! Elle sortira cette année ou l’année prochaine.

Pierre tombale aux inscriptions et ornements décoratifs arméniens retrouvée en Inde, dans un cimetière de Surat.

Comparaison des formes de lettres du caractère typographique Fit, en capitales, l’ arménien en haut, le latin en bas.

Animation montrant la variabilité du Fit latin à deux niveaux d’échelle ; 4:3 et 16:9.

H.M. Au cours de ton parcours à l’Université de Reading et au-delà, tu as eu l’occasion de croiser et de rencontrer des designers graphiques et dessinateurs de caractères reconnus tels que DJR, Matthew Carter et Gerard Unger, qui était ton enseignant.
Quelle est la chose la plus précieuse que tu as « empruntée » de leur pratique ou de leur façon d'aborder la création de caractères typographiques ou la typographie en général ?

G.J. Ce que je retiens de la pratique de David, c’est son efficacité à maîtriser son temps et son utilisation de la technologie pour résoudre une problématique. Pour son Font of the Month Club, en plus de publier des caractères typographiques, il écrit très bien à propos de chacun d'entre eux une documentation richement fournie (je ne sais pas comment il y arrive !). La façon dont il décrit son travail ajoute une autre profondeur au projet, car ces documentations sont riches en références aux précédents projets et à des sources d’inspirations. Il décrit les raisons derrière ses décisions, explique les méthodes technologiques tout en confessant l’incertitude qu’il peut y avoir durant le processus de conception.
  Gerard Unger était une personne formidable. De toute évidence, c’était un dessinateur de caractères bien établi depuis des dizaines d’années avec une grande richesse d’expériences. Tout au long de l’année, il venait périodiquement, donnait des conférences et fournissait des commentaires... mais il a fait bien plus que cela. Il a établi une éthique de ce qu'est un enseignant réfléchi, un professionnel humble et une personne aimable. Lors de nos sessions d’entretiens, il s’asseyait individuellement avec chaque étudiant, examinait attentivement le travail, partageait ses idées et ses commentaires, avec toujours une anecdote amusante pour les accompagner. On était tous tristes de le perdre…
  Cette exposition à ce genre d’enseignants a été d’une aide précieuse pour moi. Après avoir obtenu mon Master et alors que je travaillais à TUMO (Center for Creative Technologies)5 à Erevan, en Arménie, dans le cadre d’ateliers de création de caractères pendant plus d’un an, j’ai également eu ce type d’approche avec mes étudiants. J’allais voir chacun d’entre eux individuellement. Cette approche individuelle est difficile à mettre en œuvre avec une classe entière, mais c’est ce qu’il m’a appris de précieux.
  Je n’ai eu qu’une seule expérience avec Matthew Carter, je n’ai donc pas de relations très étroites avec lui. Je l’ai rencontré à une conférence de typographie. J’étais assez nerveux parce qu’il était l’une des personnes qui donnaient les critiques, alors je me suis demandé si je devais lui montrer mon travail ou non. J’ai hésité mais finalement j’ai décidé de me lancer et c’était quelqu'un de très gentil. Il avait d’excellents commentaires à donner.

H.M. Vas-tu poursuivre l’enseignement du dessin de caractères typographiques à TUMO ?

G.J. Pour l’instant, je me retrouve avec trop de projets et pas assez de temps. J’aimerais trouver des occasions de partager, d’échanger des connaissances et d’avoir des discussions sur la typographie au sein de la communauté arménienne.
  Ce qui est intéressant c’est qu’une de mes anciennes étudiantes, Araz Bogharian, a conservé un intérêt pour la typographie, à tel point qu'elle a initié le chapitre arménien de Type Thursday (à Erevan)6. Il s’agit d’un rendez-vous mensuel qui se déroule tous les derniers jeudi du mois, où l’on se retrouve pour parler de typographie, de nos projets en cours…
  Il se trouve que j’étais en Arménie au moment de l’inauguration, alors j’ai naturellement voulu aider comme je pouvais. La majorité de ces rencontres mensuelles se déroulent aux États-Unis et en Europe, donc les interventions sont principalement construites autour du script latin. En créant un chapitre arménien, il était évident qu’il y ait un équivalent arménien au caractère typographique utilisé, dessiné par Oh No Type Co. J’ai donc contacté James Edmondson pour lui demander son accord d’ajouter l’arménien. Il a accepté, mais m’a mis en garde de l’étroitesse de cet espace de conception graphique. J’ai rapidement commencé par quelques brouillons, puis j'ai conçu un projet, en me concentrant sur une sélection de palette typographique que nous avons commencé à utiliser pour la communication de l’événement sur les réseaux sociaux.
  Les retours ont été extrêmement positifs, mais au bout d’un an environ, les rencontres ont dû être interrompues. Récemment, comme je me suis installé en Arménie, j’espère mettre en place une équipe pour aider à relancer ces rencontres et apporter plus d’ateliers et d’échanges autour de la typographie. Je pense faire venir de nouveaux intervenants de mon réseau d’amis, de collègues, afin d’avoir ce nouveau printemps.
  Tout est dans les rencontres. Le fait d’avoir un endroit où les gens peuvent se retrouver pour partager leur travail et être en mesure de donner et de recevoir un retour constructif est très bénéfique.

H.M. Sur quel projet de dessin de caractères tu voudrais travailler prochainement ?

G.J. Probablement tout ce qui n’est pas sans-serif ! Haha, je plaisante. Même si j’ai trouvé des solutions et des approches différentes à chaque fois, j’en ai trop fait ces dernières années. Je n’ai pas besoin de toujours répondre à ce qui existe déjà dans les caractères typographiques latins ou dans le style sans-serif. J’aimerais tout de même consacrer plus de temps à la recherche, car il y a encore tant d’aspects de l’écriture arménienne qui peuvent être explorés, et publier ces recherches par des moyens analogiques et numériques fait également partie de mes projets à court terme.
  Au vu de l’encouragement que je reçois et de la demande de ressources typographiques arméniennes qui accroît, j’ai la chance d’avoir un travail assez stable depuis quelques années. Je suis vraiment reconnaissant pour toutes les opportunités de collaborations avec des fonderies et des designers inspirants du monde entier.
  Récemment, j’ai collaboré à une publication intitulée Graphic Languages : A Visual Guide to the World’s Writing Systems7. Olivier Haüstle, qui est son designer, m’a demandé un échantillon illustrant la variété de types de l’écriture arménienne. Je n’ai pas trouvé de meilleur exemple que les premières lignes de la première Bible arménienne produite et imprimée à Amsterdam en 1666, qui mélange plusieurs types d’écritures arméniennes, tels que le Ergata’gir, Bolor’gir et le Notr’gir, mais aussi la lettre ornée en miniature.
  À un moment donné, j’aimerais bien postuler au programme de recherche typographique de Nancy (ANRT). Revenir dans ce type d’environnement académique multiscript serait vraiment bien pour continuer à creuser davantage sur un sujet ciblé. Mais d’abord, il faut que je me remette à niveau en français ! [Rires ]

Extrait manuscrit du livre de la Genèse de la première Bible arménienne produite et imprimée en 1666 à Amsterdam.

Proposition de représentation du script arménien par
Gor Jihanian, pour la publication Graphic Languages : A Visual Guide to the World’s Writing Systems. Réinterprétation numérique de la première page du livre de la Genèse, de la première Bible arménienne produite et imprimée en 1666 à Amsterdam.

Couverture de la publication d’Olivier Haüstle Graphic Languages : A Visual Guide to the World’s Writing Systems, 2023.


NOTES SUR L'ÉCRITURE ARMÉNIENNE

Héra Mahseredjian

L’alphabet arménien, dont les origines remontent à l’an 405–406 après J.-C., existe pratiquement inchangé depuis. Avant sa création, les arméniens utilisaient principalement deux autres écritures, le grec et le syriaque. Le langage arménien contient aujourd’hui deux dialectes, l’arménien oriental (principalement parlé en Arménie) et l’arménien occidental (parlé dans le monde entier par les arméniens issus de la diaspora), qui présentent des différences significatives au niveau de la structure, des règles grammaticales, du vocabulaire mais aussi de l’accent parlé.
  L’alphabet arménien a été pensé et créé par le savant, linguiste et moine Mesrop Mashtots, sur la commande du roi Vramshapuh. Après avoir étudié la structure, la forme des lettres et les principes d'écriture des autres langues (principalement le grec et le syriaque, qui l’ont beaucoup inspiré), Mashtots a conçu un alphabet basé sur un système de caractères phonétiques propres au langage arménien qui était déjà parlé par son peuple. Chaque son de la langue correspond donc à une lettre.
  Cet alphabet appartient à une branche distincte de la famille des langues indo-européennes — comme le grec ou l’albanais — et était originellement composé de 36 lettres, ou phonèmes : 29 consonnes et 7 voyelles. À la fin du XIIe siècle, l'alphabet arménien a été complété par trois autres lettres : օ (O), ֆ (Fen) et և (Yev ե+ւ, équivalent de l’esperluette et considéré comme une lettre minuscule). Actuellement, l’arménien compte donc 39 caractères. Il fait partie des écritures bicamérales (qui possèdent des minuscules et des capitales) et s’écrit de gauche à droite.
  Le système de ponctuation de l’alphabet arménien est conçu pour les sonorités de la langue parlée. L’emphase de certains signes de ponctuation, comme le point d’exclamation et d’interrogation, est placée sur la dernière voyelle du mot même qu’il affecte, et non à la fin de la phrase.
՝ — փուդ (p’ud) (similaire à l’accent grave, précédé d’un espace) utilisé pour marquer un arrêt court (plus long qu’une virgule, plus court qu’un deux-points).
․ — միջակետ (michaket) utilisé comme un deux-points classique.
։ — վեռջակետ (verchaket) (similaire au deux-points) utilisé pour marquer un arrêt complet.
՜ —  երկարացման նշան (yerkarats’man nshan) utilisé en tant que signe d’exclamation.
՛ — շեշտ (shesht) (similaire à l’accent aigu) utilisé pour mettre une emphase, pour souligner ou mettre en avant un mot précis.
՞ — հարցման նշան (harts’man nshan) utilisé en tant que signe d’interrogation.
  D’autres signes de ponctuation, comme la virgule, le trait d’union, l’apostrophe ou les guillemets français sont utilisés de manière et à des fins similaires à ceux de l’alphabet latin.
  L’alphabet arménien contient quatre types majeurs de dessins (équivalent aux classifications typographiques latines), chronologiquement du plus ancien (Ve siècle) au plus contemporain : Ergata’gir, Bolor’gir, Shgha’gir et Notr’gir. Ils sont caractérisés par leur rigidité ou fluidité de style dû à l’outil utilisé, ce qui affecte directement leur lisibilité. Ergata’gir (Երկաթ-ա-գիր) signifie littéralement Écriture-en-fer, en référence à la pratique de cette écriture lithographique qui se gravait sur de la pierre calcaire avec un outil cylindrique en fer.
  Cette évolution historique et technique reflète l’adaptabilité des traditions scripturaires, jusqu’à leur migration au numérique.

L’entretien, dont l’autrice propose ici une traduction française, a été réalisé initialement en anglais par Héra Mahseredjian le 24.04.2024.


  1. Référence à l’ouvrage : Toponyms of the Armenian Highlands and surrounding territory — Reverse dictionary. Cet ouvrage, composé à partir d’un ensemble de pages tapuscrites tapées à la machine à écrire, adopte un format de dictionnaire inversé pour inventorier et classer des centaines de toponymes à travers les Hautes Terres de l'Arménie. Un dictionnaire inversé des toponymes est un outil de référence qui permet de retrouver des informations sur les lieux géographiques en se basant sur des critères autres que leur nom propre, comme leur altitude, leur position géographique, leur population, ou d'autres attributs géographiques. ↩

  2. Une description plus complète du processus de création du caractère typographique Spindle peut être trouvée sur Future Fonts. ↩

  3. Site du caractère typographique Fit Armenian par Gor Jihanian, récapitulant les origines des inspirations du dessin de ce caractère, et le processus de collaboration avec DJR. ↩

  4. Site du caractère typographique Fit réalisé par Gor Jihanian pour le site de DJR. ↩

  5. TUMO (Centre des Technologies Créatives ou École de la création numérique) est un centre éducatif public qui offre des programmes pédagogiques extrascolaires, axés sur la technologie, la création et les arts numériques et graphiques pour les jeunes de 12 et 18 ans. Les centres TUMO sont implantés dans plusieurs pays à travers le monde, notamment en Arménie, où le concept original a été créé, ainsi qu’en France (avec deux sites, l’un à Paris et l’autre à Lyon), en Italie, Russie, Uruguay et au Liban. ↩

  6. www.typethursday.org. ↩

  7. www.the-brandidentity.com/project/the-worlds-writing-systems-oliver-häusles-book-showcases-26-scripts-from-all-across-the-globe. ↩

/ines-cox/

Ines Cox
14.11.2025

Ines Cox Inès

Ines Cox est intervenue à l’ESAD Valence à la fin de l’année 2025 pour un workshop de cinq semaines avec les étudiant·e·s de quatrième année en design graphique. C’est dans ce cadre que j’ai eu l’occasion de la rencontrer et de réaliser cet entretien. Je m’intéresse particulièrement à sa manière de travailler qui fait écho à mes propres questionnements. Nous portons aussi le même prénom. Notre échange m’a ouvert des possibilités et permis de comprendre comment un projet peut naître de petites choses, de détails ou d’intuitions ; il m’a permis aussi de saisir plus profondément sa démarche personnelle, d’explorer les coulisses d’une pratique qui se situe à la frontière entre design, création artistique et édition, et de mieux percevoir les motivations, les influences et les envies qui la nourrissent.

Inès Samiri Ces dernières années, ton approche semble s'être éloignée du design au profit d'une pratique plus artistique. Peux-tu nous parler de ce changement, de ce qui l’a motivé et de la manière dont il se manifeste dans ton travail ?

Inès Cox Il n’y a pas une seule raison à ce changement ; il s’inscrit plutôt dans une évolution personnelle. Selon les jours, je l’explique par le fait que je n’aimais plus mon travail, par un burn-out, ou encore par mon déménagement en France. Je faisais du design graphique depuis l’école, je travaillais depuis mes 20 ans : après quinze ans de pratique, j’ai réalisé que rien ne m’obligeait à continuer. J’aimais l’idée que notre génération puisse plus facilement décider de faire autre chose.
  À mon arrivée en France, je me suis retrouvée davantage à la campagne, avec l’envie d’être dehors ou de travailler de mes mains plutôt que de rester devant un ordinateur. Pendant le Covid, j’ai enchaîné les projets et les emplois, ce qui m’a continuellement épuisée. Cela faisait en réalité des années que je pensais à me réorienter, et je crois que j’allais déjà dans cette direction depuis longtemps. Une formation en design est d’ailleurs un excellent point de départ pour devenir artiste ; j’ai finalement été préparée à cela. Je voulais aussi travailler de façon plus indépendante et ne plus dépendre des clients, car leurs exigences impliquaient des compromis constants, et je ne suis pas douée pour les compromis. J’ai longtemps essayé de trouver un équilibre, en me disant que je ferais moitié design, moitié travail artistique, mais je n’y arrivais jamais : un seul projet me prenait tout mon temps. J’ai donc fini par arrêter les commandes pour libérer l’espace nécessaire pour autre chose. 

IS Pourquoi penses-tu ne pas pouvoir trouver le temps ?

IC Je pense que ma manière de travailler relève d’une forme d’obsession, proche du perfectionnisme sans en être exactement. Lorsque je trouve une idée, qu’elle concerne un projet graphique, un travail personnel ou même un élément de mon intérieur, et qu’elle me plaît, elle peut facilement devenir accaparante. Il m’est difficile d’imposer une discipline stricte à mon temps : je ne parviens pas, par exemple, à décider de consacrer une matinée à un projet puis l’après-midi à un autre. Cette segmentation m’est presque impossible.

IS Penses-tu que ta méthodologie de travail a changé en même temps que ta position, qui est désormais davantage du côté de l'art que du design ? Et selon toi, qu'est-ce qui distingue ces deux domaines en termes d'approche ?

IC Je ne pense pas que ma méthodologie ait beaucoup changé. Dans mon travail actuel, personne ne me dit « non », puisque c’est entièrement le mien. Cela rend toutefois certaines décisions plus difficiles, car je n’ai plus de dates intermédiaires, mais une seule date butoir. Travailler seule implique de verbaliser mes idées pour ne pas rester enfermée dans ma tête, ce qui constitue un bon exercice. En termes de méthode, je ne distingue pas réellement le design de l’art. J’emploie le terme « design  » simplement parce qu’il est plus compréhensible pour les autres. La seule différence majeure réside dans le contexte professionnel : le design est lié à des emplois et à des commandes, tandis que l’art est autonome. Aujourd’hui, je suis professeure de design, et bien que je ne sois plus designeuse professionnellement, je ne ressens pas d’inadéquation dans ma position.

IS Tu dis qu'il y a une date limite importante, est-ce que le travail est progressif ? Est-ce que tu arrives à travailler un peu chaque jour ?

IC Cette semaine, je me suis rendu compte que la date de l’exposition [du 28 février au 2 mai 2026, Ines Cox a présenté son travail à la galerie Ravisius Textor à Nevers, dans une exposition personnelle intitulée « Le Musée de la Question »] est dans trois mois et que je n’ai pas encore établi de plan précis. Actuellement, je prépare cette exposition entièrement dans InDesign, comme s’il s’agissait d’un livre, avant de réaliser physiquement les œuvres et d’acheter le matériel nécessaire. Dans ce sens, ma méthode reste la même. Je ne fonctionne pas comme une artiste « romantique » qui passerait de longues heures à expérimenter dans son atelier. Je pense que le graphisme repose aussi beaucoup sur la réflexion conceptuelle et la traduction d'une idée en quelque chose. C'est juste une autre langue. Je trouve amusant de voir à quel point les graphistes ou les artistes, ou disons plutôt certains types d'artistes qui m’attirent davantage, sont souvent introvertis. Je pense que les gens abordent ce type d’étude pour pouvoir s’exprimer à un niveau dépassant la simple formulation de leurs sentiments ou de leurs opinions par les mots.

IS Cela me fait penser à l’un de tes calculs, dans lequel tu as écrit « Ines aime les introvertis ».

IC Oui, c'était beaucoup. 99 % ou quelque chose comme ça.

Dans Calculations, Ines Cox rassemble 300 pages de calculs, de listes et d’opérations qui transforment l’obsession du chiffre en une forme de langage visuel. Il lui permet de mettre en jeu des pensées, affirmations et phrases parfois absurdes et d’en obtenir un résultat précis qui fait également office de prédiction relationnelle.

IS Lorsque tu commences un projet, quel en est généralement le point de départ : une idée, un matériau, un geste, une contrainte, un contexte particulier ou une émotion ?

IC Cela dépend, mais en général, l’inspiration naît d’un élément particulier qui attire mon attention.

IS Au moment où tu veux donner vie à une idée, qu’est-ce qui la distingue des autres idées sous-jacentes que tu as en tête ?

IC Tout dépend du contexte. En réalité, je ne considère un travail comme terminé que lorsqu’une question se pose à son sujet. Chez moi ou dans mon atelier, j’ai peut-être une cinquantaine de projets, sur mon ordinateur ou dans mon carnet de croquis, mais aucun n’est entièrement achevé. La plupart sont proches de la finition, à environ 80 %, mais pour les mener réellement à terme, j’ai besoin d’un contexte précis.
  Sans ce contexte, je ne parviens pas à terminer un projet. Par exemple, si je commence une œuvre chez moi simplement pour moi, je doute de pouvoir la mener à terme. En revanche, si je dois la présenter dans le cadre d’une visite, d’une exposition ou d’une conférence, je peux effectivement la finaliser. J’ai donc encore besoin d’une forme d’invitation ou de contrainte externe pour pouvoir véritablement conclure un projet.
  C’est comparable au moment où les enfants obtiennent leur diplôme et quittent le foyer : il est important de savoir qu’ils iront vers un environnement qui leur conviendra. Il en va de même lorsqu’il s’agit de prendre une décision professionnelle. Le processus est profondément intuitif. Il m’arrive souvent de voir une œuvre et de penser qu’elle pourrait être très pertinente, ou qu’elle s’inscrit pleinement dans mon champ de pratique et dans ce qui m’appartient. Par la suite, il m’est difficile d’en expliquer la raison : cela relève d’une forme d’attraction. C’est pour cette raison que je collectionne des éléments et les conserve pendant un certain temps, avant de travailler avec eux afin de comprendre ce qui motive mon intérêt. Une fois cette compréhension acquise, il devient plus aisé de m’en détacher et de les transformer en œuvre.

Quelques pages des carnets de croquis qu’Ines Cox remplit, à raison d’un par an. La plupart de ses projets voient le jour dans les pages de ces carnets A5 qui ne la quittent jamais.

IS Dans ton processus de travail, cherches-tu à faire coexister les coulisses de la création avec l’œuvre finale ? Certaines étapes ou éléments restent invisibles dans la production achevée : comment considéres-tu ces aspects qui ne sont pas perceptibles par le public et qui passent parfois inaperçus ?

IC Oui, j’ai effectivement rencontré certaines difficultés à ce sujet lors de l’exposition à Paris [du 2 au 4 mai 2025, Ines Cox a présenté une installation intitulée « Learning, technically » à la galerie Not Today à Paris], autour des motifs de dentelle, car, d’une certaine manière, la traduction était allée trop loin. Je partais de motifs initialement conçus pour la fabrication de la dentelle, et le résultat final semblait ne plus entretenir de lien apparent avec ce point de départ. Toutefois, de mon point de vue, le processus demeurait naturel : chaque étape s’inscrivait de façon logique et faisait sens dans le cheminement du travail. Bien sûr, dans cette exposition, on ne voit que le résultat final. Je me suis demandé comment faire en sorte que mon intention soit clairement perçue, et je ne sais pas si j’y suis parvenue. Mon processus m’est très précieux : je conserve tout et ne jette rien, même numériquement, je ne supprime rien. À chaque modification d’un dessin, d’une photographie ou d’un projet, je sauvegarde systématiquement une nouvelle version. À ton avis, est-il possible de ressentir ce processus dans mon travail ? Les points de départ ?

Photos des essais et recherches qui ont mené à l’installation finale Learning, technically à la galerie Not Today à Paris.

IS Je pense que c'est visible… Tu as déjà en partie répondu à cette question, mais quelle est l’importance de l'intuition, des accidents et du hasard dans ton processus créatif ? Est-ce qu’il t'arrive aussi de faire des erreurs ?

IC Oui, bien sûr, c’est presque toujours ainsi. Pour reprendre l’exemple de ces motifs, j’ai commencé à réaliser le premier panneau il y a deux ou trois ans. Il s’agissait d’un simple essai, auquel je n’ai d’abord pas accordé beaucoup d’attention. Plus tard, je me suis dit que j’avais encore de la peinture noire et que je pouvais l’utiliser, en peignant ensuite les chiffres en blanc avec un crayon fin. J’ai conservé ce panneau environ un an dans mon atelier, avant de réaliser que le noir et blanc ne me convenaient pas, car l’ensemble restait trop proche de l’original. En ouvrant un placard, je suis tombée sur un pot de peinture crème brillante et j’ai décidé de l’essayer. D’une certaine manière, ces choix relèvent aussi de l’erreur ou de la coïncidence : s’il y avait eu un pot de peinture orange, le résultat aurait peut-être été tout autre. Je pense également, pour être honnête, que le choix des matériaux, des formats et des décisions pratiques est étroitement lié à l’endroit où je vis. En ville, il est facile de se rendre en quelques minutes dans une papeterie ou un magasin de bricolage. En revanche, là où je réside, l’achat d’un simple pot de peinture implique un déplacement de plusieurs heures. Je dois donc travailler avec les ressources dont je dispose déjà. Lorsque je décide malgré tout d’acheter du matériel, je suis contrainte d’anticiper et de penser aux besoins des jours suivants. J’essaie d’être prévoyante, mais cela reste, impossible en pratique.

IS Tu as déjà évoqué le fait que tu accumules de nombreuses données ainsi que des références visuelles et textuelles au fil de tes projets. As-tu développé une méthode particulière pour organiser et archiver l’ensemble de ces matériaux, qu’ils soient numériques ou physiques ? J’ai notamment remarqué, lorsque tu nous as montré des images sur ton ordinateur, que les fichiers semblaient soigneusement classés et structurés.

IC Oui. Le moment où je me sens la plus productive, celui où j’ai réellement l’impression d’accomplir quelque chose d’utile, correspond au rangement de mon ordinateur. Pour moi, cela constitue une part essentielle du travail : comprendre l’ensemble de ce matériau et opérer une sélection parmi les images. C’est comparable au fait de nettoyer une pièce avant de commencer à travailler. Il en va de même dans mon atelier : je ne parviens pas à entamer un travail lorsque tout est en désordre. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais je passe beaucoup de temps à nettoyer la salle de classe, comme si mon esprit était en constante agitation. Ce fonctionnement peut paraître très organisé aux yeux des autres, mais il demeure, pour moi, profondément chaotique. Il y a les travaux en cours, ceux indiqués en rouge étant les plus importants, et ici, des projets potentiels pour l’avenir. Il s’agit, par exemple, de simples rayures sur des voitures. Un article de journal évoquait un individu qui avait rayé toutes les voitures d’un village. Ces images me touchent particulièrement. Je ne sais pas encore si je peux parler de projet à leur sujet, mais je suis certaine de vouloir en faire quelque chose.

IS J'ai l'impression que tu vois du potentiel
dans beaucoup de choses.

IC Un grand nombre de petites choses absurdes m’amusent. Par exemple, lors des fêtes de Noël dans ma ville, il y avait un Père Noël dont le visage n’apparaissait sur aucune des photos… Mais le plus important, c’est en fait mon carnet de croquis. Ce qui est drôle, c'est que j'ai commencé celui-ci il y a deux mois et celui-là est mon ancien carnet, qui est plein. Mais je ne peux pas quitter la maison sans lui, car j’ai l'impression qu’il est encore utile. Je le lis tous les jours. Il faut que je reste proche de mes idées pour ne pas les oublier.

Le père Noël sans visage d’Anlezy.

IS Il me semble que l’écriture occupe une place importante dans ton travail, à la fois comme outil de réflexion et comme élément graphique. Comment envisages-tu, alors, la relation entre le texte et l’image ?

IC Je ne cherche pas à inventer une image ni à créer quelque chose de totalement nouveau. Mon approche consiste plutôt à observer un élément existant et à le travailler en le replaçant dans un contexte différent ou en le repositionnant. Ce que je modifie, c’est le langage ou le texte. Par exemple, ici, le nom de l'objet est « lunettes » [en pointant des lunettes sur la table], mais en les plaçant une nouvelle position ou contexte, je peux leur attribuer une autre signification en ajoutant un texte différent à côté. J’ai également l’impression que l’écriture m’offre une liberté beaucoup plus grande pour inventer, raconter et construire différentes histoires.

IS Tu as aussi eu l'occasion de mentionner ton attachement aux chiffres, peut-être lié au fait que ton père était comptable. Est-ce que d'autres disciplines influencent ta pratique ? Comme les mathématiques, par exemple.

IC Les chiffres en eux-mêmes ne m’intéressent pas vraiment. Il s’agit plutôt d’une idée que j’ai imaginée et que je trouve drôle ou comique. Je ne l’ai pas encore évoqué, mais c’est un aspect assez personnel : je n’ai pas une relation facile avec mon père. Il a toujours été plus mon comptable que mon père. À la maison, tout tournait autour des chiffres. Quand mes sœurs et moi étions enfants, nous imitons souvent nos parents, par exemple en faisant semblant de calculer sur une calculatrice. Je jouais au téléphone en disant : « Bonjour, Cox à l’appareil, que puis-je faire pour vous ? » Pourtant, les chiffres me rassurent, car ils font partie de mon univers depuis l’enfance. Un six est un six, un trois est un trois. Si vous obtenez 80 % à un examen, c’est clair et précis, alors que si le professeur écrit simplement « Bien », c’est beaucoup plus vague et difficile à interpréter pour moi. En ce qui concerne d’autres disciplines… certainement pas le graphisme. J’aime observer les productions en lien avec le design, en parler, découvrir le travail des autres, mais cela me rend souvent anxieuse ou intimidée plutôt qu’inspirée. Je ressens une pression, comme si ces idées avaient déjà été explorées et que je devais faire attention à ne pas les reproduire.

Pour chacun de ses projets, Ines constitue un classeur à anneaux rassemblant pistes écrites, photographies de références, contenus visuels, notes, dessins et tests.

IS Et la biologie ou la physique ?

IC Oui, mais j’ai d’abord besoin d’un déclencheur spécifique avant de m’y plonger et d’en apprendre davantage. Récemment, par exemple, je suis tombée sur une grenouille qui ne suit pas le cycle habituel de reproduction : œufs, têtards, puis grenouille adulte. Il existe une espèce très rare dont les œufs donnent directement naissance à de petites grenouilles parfaitement formées, comme si elles choisissaient de ne pas traverser tout un cycle de croissance parce que c’est trop de travail. J’ai trouvé cela fascinant. Pendant des semaines, j’ai navigué sur Internet à ce sujet et j’ai découvert qu’un chercheur indien avait même consacré une thèse de doctorat à ce phénomène. C’est à ce moment-là que j’ai pensé que je devrais vraiment faire quelque chose à partir de cette découverte. À ce niveau, la science m’intéresse pleinement.

IS Pour terminer cette interview, quels types de projets ou d'orientations aimerais-tu explorer à l'avenir ? Y a-t-il des matériaux, des techniques ou des outils que tu aimerais vraiment expérimenter ? Comme de nouveaux supports ou...

IC C’est drôle, car ces deux dernières années, j’ai vraiment fait de mon mieux pour m’éloigner autant que possible du graphisme. Mais aujourd’hui, je me rends compte que c’est impossible. Je m’y suis remise et cela me procure un réel plaisir. Je pense donc que ces deux dernières années, je n’ai pas montré beaucoup de travaux parce que je tentais de peindre et de créer des choses très éloignées du design, ce qui a été un échec total. Aujourd’hui, je me dis que je peux utiliser le design pour créer des œuvres, qui ne seront simplement pas imprimées. 
  En ce qui concerne les matériaux, j’aimerais améliorer mes compétences techniques, comme scier ou percer. J’aimerais suivre un cours de travail du bois ou du métal. J’ai aussi envisagé la céramique, mais je dois encore me faire à l’idée qu’à 38 ans, suivre des cours de céramique à la campagne est un peu cliché.

IS Et la performance ?

IC Quand j’étais étudiante et après l’obtention de mon diplôme, j’ai réalisé quelques performances avec une autre personne. C’était très graphique : nous concevions des décors et jouions à l’intérieur. J’ai beaucoup aimé cette expérience, car ce n’était pas quelque chose auquel j’étais habituée. J’ai toujours été une enfant très timide, mais sur scène, je peux prétendre être quelqu’un d’autre ou me laisser totalement aller. Je n’aime pas non plus être physiquement sous les projecteurs, mais il est possible que je refasse de la performance. Pour l’instant, je n’ai aucun projet concret. Il s’agit d’une peur à surmonter : monter sur scène et créer devant un public ou en direct est terrifiant. Mais une fois l’expérience accomplie, une fois que tout est terminé, c’est une sensation incomparable.

IS Merci Ines.

IC Merci Inès.

Lidka Vallet est designer graphique franco-polonaise basée à Berlin. Diplômée de l’École supérieure d’art et design de Valence, elle travaille principalement autour du design éditorial, de l’identité visuelle et des formes imprimées. Sa pratique s’intéresse aux relations entre image, typographie et narration, à travers des projets culturels, éditoriaux et institutionnels. Elle collabore notamment avec des studios, des artistes et des institutions culturelles en France, en Pologne et en Allemagne.

lidkavallet@gmail.com
Instagram : @lidkavallet_


Citer cet article« Intérieurs », Lidka Vallet, 05.2025, PNEU, https://revue-pneu.fr/interieurs/, Consulté le 09.10.2026

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