Benjamin Dumond
11.02.2025

Paranormal typography

Les regards dubitatifs devant une lettre exagérément agréable à lire. Les ordinateurs saturés de formes étranges, de mots qui n’existent pas, de signes indéchiffrables. Les cerveaux qui moulinent, cherchent du sens, interprètent, cogitent. C’était en janvier 2025, sous le chapiteau valentinois de l’école supérieure d’art et de design. Quelques étudiant.es sous l’œil attentif de Benjamin Dumond se démenaient pour confectionner une curieuse Encyclopédie des écritures insensées. Au détour d’une pause méridienne, rencontre avec ce curieux énergumène lyonnais, à la fois designer, développeur et conteur.

Maëva Morinière Face à l’angoisse de la page blanche, il me semble que tu utilises un outil assez singulier : la fiction, et même la science-fiction. Quand en es-tu arrivé à essayer d’imaginer face à un problème de design, non pas les solutions faisables, viables et réalisables, mais celles qui étaient pour sûr absolument impossibles ?

Benjamin Dumond C’est arrivé quand j’étais en cinquième année à Valence et que j'ai dû faire de la typographie pour mon projet de diplôme. Je ressentais beaucoup de pression, ça me faisait stresser. Au bout d’un moment, je me suis dit que tout serait plus simple si le monde était différent. J’ai commencé à imaginer un cadre dans lequel l’histoire de la typographie aurait pris un autre chemin et de fil en aiguille, je me suis dit que je pouvais tout créer de A à Z. Plus de pression.
  À l’école, on te demande tout le temps de justifier ce que tu fais. Ce que je comprends, parce qu’on ne peut pas en faire l'économie en tant que designer. Mais quelques fois, c’est too much. Et ce n’est pas fécond d'être autant angoissé pour trouver de nouvelles idées. Par ailleurs, en typographie trouver de nouvelles idées ça sonne bizarre pour certaines personnes. Selon elle•eux, l’histoire de la typographie évolue d’elle-même et ça paraît vain, impossible de la faire soi-même bifurquer1. Ce qui dans un sens est vrai : on ne peut pas ne pas avoir de normes communes concernant ce à quoi doivent ressembler nos lettres, une famille typographique, la lecture. C’est ce qui permet à tout ça de fonctionner. Mais le problème c’est quand des normes hégémoniques bouffent tout le reste en occupant tout l’espace. Peut-être pourrions-nous essayer de créer une culture typographique de la diversité, de la différence, de la multiplicité ?

E-mails fictifs envoyés à des fonderies françaises, présentés dans l’article Typographia Hermetica, écrit par Benjamin Dumond, et mis en ligne sur Grifi.fr le 25 juin 2018.

M.M. Et c'est là qu’est apparue la fiction ? Comme un moyen de se défaire de cette pression, comme une échappatoire ?

B.D Oui. Ce qui m’intéressait ce n’étaient pas spécialement les questions de forme. C’était plutôt de faire émerger des idées bizarres de caractère. Des manières de fonctionner étranges. La fiction remplit très bien ce rôle-là, car tu n’as pas besoin de dessiner pour expliquer une idée. Je me suis aussi mis à transformer des caractères que je connaissais déjà en essayant de les raconter. J’aime faire ce qu’on appelle de l’exégèse autour de caractères typographiques existants. C’est-à-dire que peu importe ce que raconte la personne qui l’a dessiné, moi en tant qu’observateur, je vais venir raconter ma propre histoire. Tu prends le Groq de Tezzo Suzuki par exemple. Un caractère de 2015 qui possède une variation Display inspiré de la lecture du Japonais. Son auteur lui, il qualifie le caractère de titrage, ça veut dire qu’il ne s’en sert que pour son impact visuel. Mais quand on connaît l’histoire de l’italique, qui sert depuis plusieurs centaines d’années à inclure une langue dans une autre, alors cette variation du Groq n’a rien d’un caractère display. C’est presque une italique hyper spécialisée servant à composer le japonais latinisé au sein d’un texte en anglais. Pas une italique, mais une japonique. C’est une manière de voir qui se passe de l’auteur pour imaginer ses propres cadres d’analyse. Au-delà de ça, la fiction ça m’a permis de moins stresser parce que personne ne pouvait juger ce que je racontais. C’étaient mes propres délires.

Groq display et Groq black dessinés par Tezzo Suzuki en 2015.

M.M. Une fois formulée, as-tu eu envie de réaliser ces idées délirantes ? Par ailleurs, la fiction te sert-elle parfois à expliciter des formes étranges qui ont émergé spontanément ? Où se situe le processus d’écriture ? Avant ou après ?

B.D. C’est plutôt un plaisir gratuit qui n’est pas voué à être réalisé concrètement. C’est bien d’avoir une pratique détachée de but. Par ailleurs, j’aime aborder dans mes textes le sujet de l’écriture en général. La typo ça n’est qu’une branche de ce grand objet qu’est l’écriture, ça n’est qu’un moment, une passade. Je me dis toujours, quand je vois une lettre aujourd’hui, que son origine remonte à la nuit des temps. L’écriture est un objet très immatériel, plus large, plus insaisissable, plus mystérieux que la typographie. Quelque chose de multiple, d’infini, qui tout le temps te prend à revers. Tu ne pourras jamais savoir profondément ce que c’est. Dans la culture typographique, les gens ont l’impression de savoir ce qu’ils manipulent, alors que moi, j’avais l’impression que c’était un truc insaisissable par essence. Divaguer sur la typo, j’aime tellement ça, que je n’ai pas besoin de but. J’ai juste envie de le faire et je le fais. Et puis c’est éphémère, et puis ça disparaît. Il y a certaines fois où t’as plein d’idées, mais où t’as pas pris de notes. Tu ne t’en souviens pas et ça disparaît. C’est bien d’avoir un rapport détaché d’une forme d’utilitarisme. D’arrêter de se dire qu’il faut arriver à tout réutiliser. Même si, certes, ça finit sûrement de manière inconsciente par infuser.

M.M. Penses-tu que chaque designer•euses devrait être capable de — pour reprendre tes mots — « se projeter dans le fantasme d’un monde (…) » ? On parle sans cesse de créativité, jamais d’imaginaire. Un bon designer doit-il aussi être un bon conteur ?

B.D. Oui, je pense que c’est important d’avoir un imaginaire fourni. Pour ma part, ce monde intérieur-là, j’ai passé beaucoup de temps à le nourrir et à le cultiver. Je l’ai bien exploré, notamment dans mes rêves. Le monde, et notre perception du monde d’un coup peuvent changer. Tout est relativement insaisissable aussi. Ce rapport au monde me convient bien. Il y a quelque chose de salvateur et de profondément rassurant que les choses ne soient pas figées. Ce qui ne doit pas devenir une excuse pour esquiver une analyse plus matérialiste de la société.
  Ce que j’aime bien dans la notion d’imaginaire, c’est que ça ne dépend pas totalement de toi. La créativité, c’est aujourd’hui perçu comme une compétence, une injonction. Tu te dois d’être créatif. L’imaginaire, c’est plus une sorte de paysage, qui est ton paysage à toi certes, mais duquel tu n’es pas complètement en contrôle, un peu comme dans un rêve. En tant que designer, il faut savoir prévoir, il faut avoir une certaine logique. On peut vite oublier à quel point des choses incroyables peuvent arriver pendant la perte de contrôle. Mais pour ça, il faut accepter d’être perdu et de ne pas savoir comment ça va se passer. Ce sont des compétences qu’on ne nous enseigne pas suffisamment.

M.M. Où est-ce que tu puises l’inspiration pour nourrir tes imaginaires ? Y a-t-il seulement des livres ? Ou aussi du cinéma, de la poésie ?

B.D. J’ai eu des périodes où je lisais pas mal. Puis, j’ai été pris comme tout le monde dans les spirales d’Internet. Mon inspiration vient plutôt de champs extérieurs au design ou à l’art. Après le lycée, quand ça n’était plus une obligation, je me suis intéressé aux sciences physiques. Comprendre les systèmes atomiques et comment fonctionne la matière au niveau élémentaire. Et au contraire, ce qui se passe dans l’univers à très grande échelle. Les théories d’Einstein, les déformations de l’espace-temps. Ça te fait réaliser que dans la réalité scientifique, il y a des choses qui sont concrètement hors de nos conceptions. D’ailleurs, je me suis toujours demandé comment des scientifiques pouvaient être aussi rationnels quand tu vois que le monde fonctionne grâce à une logique si contre-intuitive. Ça va tellement à l’encontre de tout ce que ton cerveau peut imaginer. Donc, il y a la physique, la psychologie, l’histoire de l’inconscient, la magie, l’ésotérisme. Mon inspiration puise dans toutes ces sphères-là, et puis aussi mes propres rêves. J’ai passé beaucoup de temps à noter tous mes rêves. Et souvent, c’est surprenant, désarmant, inspirant et libérateur.

L’atome tel que décrit par Louis de Broglie en 1924.
Extrait de Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod, Le Cantique des quantiques, p. 34.

Ramon Llull (ou Raymond Lulle). Disques de calculs tirés de l’Ars Generalis Ultima, 1517

M.M. Avec quels outils est-ce que tu prends note, lorsque tu prends note de ce genre d’histoires ? Est-ce que tu le fais à la main ? Ou est-ce que tu utilises des caractères typographiques ?

B.D. C’est vraiment une question de designer. Se demander comment on archive sa vie et comment on note les choses. J’ai un rapport assez intime à l’ordi. Je me suis beaucoup amusé à organiser mes notes dans des systèmes. Pendant un temps, j’ai même spatialisé mon ordi. Mes noms de dossiers étaient des noms de pièces. Il y avait un premier étage, une cuisine, ma chambre. Et je me déplaçais dans mon ordi comme ça. Plus tard, j’ai eu un système organisé selon les cartes du tarot, les dossiers reprennent les noms de ces cartes. Et donc mes textes étaient rangés comme ça aussi. J’avais des nomenclatures bizarres. J’ai aussi eu des moments où tout mon ordinateur était composé en Michaux, y compris mon interface.

Extraits du specimen présentant le caractère Michaux,
dessiné par Benjamin Dumond et diffusé en 2024 par la fonderie Plain Form.

M.M. Est-ce que ça te faisait travailler autrement ? Est-ce que ça a influencé ton travail ?

B.D. Non, je pense que ça me faisait marrer. Parce que tous les gens qui prenaient mon ordi étaient incapables de l’utiliser. C’était assez drôle. Et puis, je voulais voir aussi à quel point je pouvais m’habituer au caractère. Et on finit par s’habituer ! Au bout d’un mois, j’ai quand même arrêté parce que ça devenait épuisant. Il y a plein de systèmes comme ça que j’ai pu mettre en place et que j’ai apprécié pendant un certain temps qui se sont révélés être fatigants à utiliser.
  J’utilise aussi des caractères expérimentaux dans le cadre des notes, mais de manière purement esthétique. J’aime être entouré de trucs illisibles, et souvent, ce sont mes titres. Ça n’a pas d’autres fonctions que celle de ne pas tout le temps être entouré par des caractères que j’arrive à lire directement. Ça n’a pas de fonction littéraire, comme un italique. Peut-être un jour, mais pas pour l’instant.

M.M. Penses-tu que tes textes seraient différents si tu utilisais un caractère plus expérimental ? Est-ce que ça influencerait ta manière d’écrire ?

B.D. Oui, ça devrait être possible de réfléchir à un caractère que l’on destinerait seulement à sa propre réflexion. Mais c’est long d’en fabriquer un et la vie est courte. J’ai d’autres moyens pour réfléchir de manière bizarre. Par exemple, en utilisant mes rêves ou en pratiquant la méditation. Et la typographie lisible, c’est bien aussi en fait, c’est même hyper utile. Quand je prends des notes, j’aime utiliser une typographie qui est agréable. L’expérience avec le Michaux d’ailleurs, c’était plus une forme d’auto-hypnose, un état dans lequel j’acceptais de me mettre. Mais j’ai réalisé que cet état est éreintant, fatiguant. J’ai beau aimer ce caractère, il y a un moment où j’apprécie le calme et le repos que procure la lecture d’un caractère normal. Et ces caractères inhabituels ont d’autant plus d’intérêts s’ils existent par rapport à une forme de normalité.

M.M. Y-a-t’il un business de la typographie ? Qu’est-ce qui se vend bien ? Comment nous faire acheter toujours plus de typos, à nous, les graphistes ? Penses-tu que tout ça rentre en compte dans l’élaboration de nouvelles typographies ? Est-ce que ça ne ferait pas un peu tourner en rond les typographes ?

B.D. La typographie c’est un marché. On fait des caractères pour que ça se vende. Les fonderies qui marchent bien, bien entendu, comme n’importe quelle industrie, étudient le marché, voient ce qui se vend et font des caractères typographiques en conséquence. Ça me semble être le capitalisme normal. N’importe quel business marche comme ça. En parallèle de ça, il y a aussi un marché pour les typographies bizarres. Il y a des milieux (la musique, la mode, la culture) qui peuvent être intéressés. D’ailleurs, lorsque je vois passer des productions de jeunes graphistes, il y a de plus en plus de productions autour de choses fortement illisibles. La lisibilité n’est plus forcément la priorité.
  Est-ce que ça fait tourner les typographes en rond ? Je ne sais pas. Je pense à certains dessinateurs de caractères qui s’énervent sur le fait que les gens utilisent mal leur typographie. En disant que c’est pas la bonne apostrophe et qu’il faudrait éduquer les gens. Je ne veux pas tomber dans ce discours-là. Mais par contre, faire comprendre aux gens que la forme de l’écriture même, elle n’a pas spécialement à se limiter à une forme d’hyper lisibilité et que les écritures sont habitées de sentiments. Ça, ça a peut-être un peu plus de sens.

M.M. Vous faites un black friday à Plain Form ?

B.D. Non, je pense qu’on les vend déjà à des prix relativement ok. Après, je viens aussi du milieu de la typographie libre. Les systèmes économiques en typographie se sont longtemps cherchés et ils commencent juste à être stabilisés, même si chacun peut avoir sa propre technique. Tout le monde n’a pas les mêmes types de licence. Certain.es prennent en compte le nombre d’employés du client, d’autres le nombre de followers en ligne, ou encore la taille du projet pour lequel on compte utiliser le caractère, et s’il se retrouvera sur le web, imprimé ou diffusé à la télé.

Premières de couverture des deux premiers numéros de Plain Text, sortis en Janvier 2025 et publiés par la fonderie Plain Form. Ils abordent la question de l’imaginaire typographique en surpassant le cadre strictement historique et technique. 

Si je pouvais tout imaginer, je me dis qu’il pourrait y avoir un intérêt pour la typographie gratuite. L’écriture, c’est un objet si important en termes de technique qu’il pourrait y avoir des financements de l’état dédiés à une réflexion sur le sujet.. Dans l’idée que tout cela aurait un impact positif sur la culture et possiblement un impact positif sur n’importe quel champ de la société. Dans ce cadre-là, je me dis que oui, il pourrait y avoir des caractères financés par l’État comme le Cnap a pu le faire. Ça a donné naissance au Faune d’Alice Savoie ou encore à l’Infini de Sandrine Nugue.

M.M. C’est Alain Damasio qui enjoignait à mener une bataille des imaginaires. Raconter des histoires, c’est aussi ouvrir des possibles, imaginer d’autres futurs, des utopies. Dans nos métiers de l’image et de l’écrit où l’on nous prédit des jours sombres de grand remplacement, ce serait quoi la fiction que tu voudrais y opposer, l’utopie que tu aimerais voir advenir ?

B.D. Quelle serait mon utopie ? C’est difficile à imaginer.
  J’aime bien faire le parallèle avec le cinéma. Le cinéma, à ses débuts, filmait des scènes de vie quotidienne. C’était du pur documentaire. Et souvent, je me dis — peut-être qu’il y a des gens qui ne vont pas être contents d’entendre ça — la typographie, grosso modo, ça en est encore là. On en est encore à une typographie documentaire. On donne à voir de la manière la plus neutre possible le sens des mots. Bon, force est de constater qu’il y a aussi quelques typographies décoratives. Et, si on continue le parallèle avec le cinéma, c’est comme si on ajoutait à notre image une ambiance. On met une certaine lumière. Des gens vont être un peu déguisés, des choses comme ça. On en serait là, nous, les typographes.
  Mais si on regarde l’histoire du cinéma, certains réalisateurs se sont emparés de ce médium et ont créé des manières de filmer, des façons de mettre en scène, des archétypes de personnages que personne n’avait vu avant. Ça, on ne l’a pas encore en typographie. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de création dans le médium même de la typographie. Bon, il y a quand même eu des inventions. L’idée de famille par exemple. Un caractère n’existe plus seul, mais en troupe, en groupe, en auto variation de lui-même. Les italiques aussi, c’était une invention. On devait alors composer des textes en français et en latin, on avait besoin de faire cohabiter deux langues. Et d’un coup, ça devient possible d’avoir une autre langue qui fait irruption dans un texte. On pourrait dire que les smileys ont été une invention aussi. Il y a donc des inventions, mais elles sont un peu hasardeuses. Là où au cinéma, il y a des gens qui tentent tout le temps des trucs. Parfois, c’est nul, parfois, c’est inintéressant, et parfois, ce sont des redites. Et puis il y en a qui sont bien, d’autres qui sont moyennement bien, et quelquefois des choses incroyables. Et tout ça vient se nourrir les uns les autres. On n’est pas encore bloqués à essayer de faire le plus formidable des documentaires.
  Mon utopie, c’est d’imaginer la discipline de l’écriture comme un lieu de création dans sa manière même de fonctionner. Je pense que mon rêve, ce serait ça et puis après qu’est-ce que ça donnerait comme société en elle-même, je ne sais pas trop, mais je serais curieux de voir ça.


  1. Voir par exemple : Peter Bil'ak, Conceptual type ?, 2011 (NdE). ↩

Pour continuer :

Lidka Vallet → Intérieurs
Ines Cox → Ines Cox Inès
/interieurs/

Lidka Vallet
05.2025

Intérieurs

Lidka Vallet a écrit ce texte à l’occasion de son projet de diplôme. Celui-ci avait comme point de départ la manie de sa mère, d’origine polonaise, de photographier tous les objets en sa possession. C’est une histoire de filiation, mais aussi une méditation rêveuse et ironique sur les aspirations au bon goût, l’attachement aux choses matérielles et, finalement, sur sa construction personnelle en tant que designeuse et autrice.

Imaginez un instant que vous êtes dans une salle de théâtre. Les lumières s’éteignent, le rideau s’ouvre.

Décor 1 :
Le salon est richement meublé. Tentures, dorures, tapis épais. On y voit un piano à queue, des consoles chargées de bibelots.

Applaudissements. Noir salle. Le rideau s’ouvre à nouveau.

Décor 2 :
Le salon d’un appartement. Un seul décor. Le plus dépouillé, le plus neutre possible.

Le premier décor est celui de la pièce Un fil à la patte de Feydeau. Le second, celui de Art par Yasmina Reza. Lorsque j’ai commencé mes études de scénographie, je pensais créer des univers monumentaux et symbolistes, à la Yanis Kokkos. À mon grand désespoir, ce sont ces deux types de décors-là que mes camarades et moi nous nous retrouvions à faire le plus souvent. Lorsqu’on recevait le texte de la pièce sur laquelle nous allions travailler et que la première ligne des didascalies dessinait dans son italique impitoyable « appartement bourgeois », nous savions que nous allions passer le week-end à écumer les brocantes. Nous remplissions le fourgon de chaises en bois sculpté, napperons, horloges murales, livres en cuir ou imitation. Nous savions que quand le metteur en scène voulait du « bourgeois » cela voulait dire « trouvez-moi tout ce qui se donne à voir, du bon goût à en vomir, de l’intellectuel à en devenir bête ». Tout ce qui était en porcelaine ou à dorure avait sa place d’office dans le camion.
  Pour le second décor c’était plus simple. Il suffisait d’aller dans la réserve. Là il y avait un coin marqué par « Vitez » imprimé sur une feuille à A4. Les seuls habitants du royaume de l’épure étaient une paire de chaises Wassily, un fauteuil Barcelona, la lampe Pipistrello et la suspension Louis Poulsen. En général on choisissait la chaise ou le fauteuil, une des deux lampes et c’était plié.
  Si j’avais lu Bourdieu à l’époque, je me serais rendue compte que j’étais en train de faire les décors symbolistes dont je rêvais. Vous, spectateurs, en voyant le décor 1, vous savez qu’il s’agit d’un appartement de classes moyennes et supérieures. Vous l’avez déjà vu, chez votre grand-mère, votre collègue, chez vous peut-être. Vous ne pensez pas à nous qui nous sommes cassés le dos et la tirelire à la brocante mais aux personnages qui dans le monde imaginaire de la pièce les ont collectés. Ils ont accumulés tous ces objets ostentatoires « de bon goût », perçus comme culturellement valorisants. Consciemment ou inconsciemment, vous connaissez cette grammaire, poussée jusqu’à la caricature sur la scène du théâtre. Vous savez que, dans un instant, les personnages vont arriver. Elle en peignoir à fleur ou en soie, bigoudis dans les cheveux, lui en costume cravate et qu’on va se moquer d’eux.

Le décor 2, bien que plus dépouillé, n’est pas bien différent. La consigne « le plus neutre possible » n’est respectée qu’en apparence. « Le goût pur est celui qui refuse l’effet, la surcharge, l’évidence. Il suppose la connaissance du code qui permet d’en apprécier le simplicité » écrit Bourdieu. Le pauvre fauteuil Barcelona qui se retrouve sous les feux de la rampe à chaque fois que le metteur en scène nous dis « c’est des bourgeois hein, mais cultivés » vous met la puce à l’oreille. Les personnages seront en pantalon cigarette et col roulé noir. En fait, ils pourraient même être absents. Vous n’en avez pas besoin. Vous regardez le Barcelona qui avec sa forme finement dessiné vous dis : « Je sais. Je peux. Je n’ai pas besoin d’en faire trop, car je suis né dedans, ou bien je l’ai appris avec assez d’aisance pour faire croire que je l’étais ». En regardant les objets du décor 2, qui contrairement à ceux du décor 1 ont des noms, vous savez que ce couple en col roulé fait partie du monde des dominants.
  Bien sûr, c’est du théâtre. Tout comme les acteurs, les objets parlent trop fort et de façon peu naturelle pour se faire entendre du public. Dans la vraie vie, la réelle, personne ne vit comme ça. Personne ?
  Vous êtes toujours assis dans le fauteuil en velours de la salle de spectacle. Comme toujours, il n’y a pas assez de place pour vos jambes. Comme toujours, votre voisin de droite tousse et renifle. Quelle idée d’aller au théâtre lorsqu’on est malade. Les lumières s’éteignent enfin. Le rideau s’ouvre.

Décor 3 :
Appartement de Maria. Moquette marron vieillie au sol. Meubles en bois contreplaqué sombre typique du PRL, recouverts de napperons en crochet. Une fougère d’appartement, une plante de la variété monstera immense dans le coin. Au milieu de la pièce, une table avec une nappe en dentelle. De la vaisselle ornée d’un motif Wloclawek.

Quand ma mère a quitté la Pologne, elle a d’abord travaillé comme jeune fille au pair dans une famille de la bourgeoisie artistique lyonnaise. Lui était premier violon à la philharmonie, elle était cantatrice. Ils habitaient quelque part vers Foch. Je n’étais pas née à cette époque, je ne suis jamais allée chez eux, mais pendant mes études je donnais des cours particuliers de lettres et j’avais quelques élèves vers Foch. Tous les appartements se ressemblent à Foch. Belle hauteur sous plafond, grandes fenêtres en enfilade, balustrades en fer forgé et moulures. Foch ; maréchal de France, généralissime des Forces alliées pendant la Première Guerre Mondiale. Il y a plusieurs avenues à son nom en France.
  Ma mère est donc passée d’un appartement de la petite bourgeoisie intellectuelle du PRL à un appartement de la haute bourgeoisie intellectuelle française. Ensuite elle a rencontré mon père et ils ont emménagé dans un appartement rue Bataille. Bataille ; Henry Bataille, dramaturge, poète et lithographe ? Georges Bataille, écrivain, philosophe, romancier ? Il n’y a qu’une seule rue à son nom en France.
  C’est dans cet appartement typique des années 60 (petite hauteur sous plafond, grandes fenêtres horizontales, une par espace, pièces disposées en étoile autour de l’entrée) qu’elle a pu libérer sa force créatrice.
  Vous avez sommeil ? Moi aussi. C’est vrai qu’on est bien dans ces fauteuils. S’il y avait un peu plus de place pour les jambes, ce serait parfait. Quand on se met un peu de biais ça passe. Le rideau s’ouvre à nouveau.

Photographies extraites des albums de la mère de l’autrice.


Décor 4 :
Appartement d’Ania. Carrelage blanc dans l’entrée recouvert d’un tapis
en cordelettes vert pomme. Plusieurs bibliothèques Billy remplies de livres cachent trois murs et sur le quatrième, une photo de famille dans un cadre. Derrière une porte on aperçoit le salon. Parquet, même tapis que dans l’entrée mais rouge cette fois. Nouvelles enfilade de bibliothèque Billy, dont les étagères modulables ont été organisées de façon à accueillir un écran télé. Elles sont peintes en gris pour se fondre avec le mur. En face, un clic clac fait office de canapé. Il est gris lui aussi mais recouvert d’un plaide rouge, pour aller avec le tapis.

Ma mère déteste la moquette. Le bruit des pieds qui frottent en chaussettes dessus lui donne des frissons. Elle déteste aussi les napperons et surtout la vaisselle Wloclawek. Elle n’aime pas ce qui lui rappelle le communisme et elle n’en a rien à faire de la violence douce du bon goût légitime français. Elle aime le neuf et elle aime les thèmes, elle aime Ikea. J’adorais aller à Ikea avec ma mère et choisir les nouveaux thèmes. La salle de bain était thème marin puis thème zen. Les toilettes, plus petites et simples à décorer, ont successivement été thème marin, thème vache et thème prairie, le salon est toujours resté thème rouge et gris et la cuisine, étonnamment, thème océan, avec une mosaïque de petits poissons sur le plan de travail. J’adorais ces petits poissons. J’adorais cet appartement. Et puis j’ai commencé à donner mes cours à Foch et j’ai eu honte. Le goût n’a pas besoin de mots pour faire naître la gêne. Je rentrais le soir et je voyais le tapis trop vif, l’harmonie trop littérale du rouge et du gris, les bibliothèques Billy, modèle emblématique du mobilier accessible et fonctionnel, les meubles du salon qui pointent vers la télé. Je m’enfermais dans ma chambre thème rock et je rêvais de moulures.
  Le voisin de droite tousse toujours. Vous commencez à avoir un peu chaud, un peu soif. C’est toujours comme ça au théâtre. Si seulement on pouvait étendre nos jambes. C’est la dernière scène je vous promets. Le rideau s’ouvre.

Décor 5 :
Appartement de Je. Petit studio sous les combles. Parquet en pvc. Petite cuisine avec deux plaques. Une installation douteuse composée d’une commode posée sur une table aux pieds sculptés fait office à la fois de plan de travail et de placard. Un meuble en fer trouvé dans la rue soutient divers pots avec graines en vrac et épices. Deux tréteaux et une planche en bois forment un bureau. Deux bibliothèques accueillent des livres, la troisième, des chaussures. Mocassins et ballerines en haut, talons en bas. Le petit couloir est fermé par une porte de placard au miroir intégré. Que la porte, pas de placard. Au milieu de la pièce trône un lit coffre. Deux affiches. Une de Brigade Cynophile, l’autre, un original du spectacle The Dead Class de Kantor. Des plantes un peu partout, la plus grande étant la monstera à côté du lit.

Quand je suis partie de chez mes parents, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que mon appartement ne ressemble pas à l’appartement familial. Pas d’Ikea, que de la récup. Résultat, mon espace ressemble à celui de n’importe quel étudiant en design graphique, français en tout cas. Bois, plantes, vrac, installations douteuses. Mon appartement pourrait être celui d’Adèle, de Romain, de Claire. Le seul élément qui prouve que le mien est le mien, c’est la collection de tasses au motif Wloclawek. Contrairement à ma mère, j’adore le motif Wloclawek. C’est ma vengeance douce et bleue.
  Je n’invite pas grand monde chez moi. Je n’aime pas trop qu’on voit mon espace. Si Bourdieu avait réussi à forcer ma porte, il aurait vu les tasses et aurait dit « hmmm retournement du stigmate ». Oui mes tasses sont une appropriation esthétique d’un héritage disqualifié. Non, mon rejet d’Ikea, du thème, du prêt-à-décorer, n’est pas un rejet du goût maternel. C’est un déplacement du conflit. Il ne s’agit plus d’adhérer ou de refuser le goût dominant mais d’en brouiller les signes. Ma cuisine bricolée, ma table bancale, mes pots de graines en vrac, mes tréteaux, sont un manifeste discret d’appartenance à une nouvelle classe cultivée : celle des classes moyennes intellectuelles urbaines, dont le capital culturel cherche à se dire dans la ruse, dans l’authenticité affichée. Je dis bien affichée. Attendez un peu que j’ai de l’argent. Les meubles récupérés seront vite remplacés par du design. J’ai eu l’occasion pendant un temps de sous-louer l’appartement d’un designer. J’étais au summum du plaisir esthétique. Je jouais à imaginer que c’était le mien. En attendant, je me satisfais de mon appartement romantique de l’artiste en formation à la Godard, mais au fond, j’aspire au goût qui « sait ». Ania, elle est libre. Elle n’en fait qu’à sa tête, elle s’amuse avec les thèmes. Son espace ne dit ni « je sais » ni « je crois savoir » ni « j’aimerais savoir ». Il dit juste « venez ».
  Voilà, c’est fini. Le rideau est tombé pour de bon cette fois. Vous pouvez vous étirer, mettre votre manteau et rentrer chez vous. Quel plaisir de retourner chez soi après une pièce interminable. Vous poussez la porte de votre appartement :

Décor 6.

/ines-cox/

Ines Cox
14.11.2025

Ines Cox Inès

Ines Cox est intervenue à l’ESAD Valence à la fin de l’année 2025 pour un workshop de cinq semaines avec les étudiant·e·s de quatrième année en design graphique. C’est dans ce cadre que j’ai eu l’occasion de la rencontrer et de réaliser cet entretien. Je m’intéresse particulièrement à sa manière de travailler qui fait écho à mes propres questionnements. Nous portons aussi le même prénom. Notre échange m’a ouvert des possibilités et permis de comprendre comment un projet peut naître de petites choses, de détails ou d’intuitions ; il m’a permis aussi de saisir plus profondément sa démarche personnelle, d’explorer les coulisses d’une pratique qui se situe à la frontière entre design, création artistique et édition, et de mieux percevoir les motivations, les influences et les envies qui la nourrissent.

Inès Samiri Ces dernières années, ton approche semble s'être éloignée du design au profit d'une pratique plus artistique. Peux-tu nous parler de ce changement, de ce qui l’a motivé et de la manière dont il se manifeste dans ton travail ?

Inès Cox Il n’y a pas une seule raison à ce changement ; il s’inscrit plutôt dans une évolution personnelle. Selon les jours, je l’explique par le fait que je n’aimais plus mon travail, par un burn-out, ou encore par mon déménagement en France. Je faisais du design graphique depuis l’école, je travaillais depuis mes 20 ans : après quinze ans de pratique, j’ai réalisé que rien ne m’obligeait à continuer. J’aimais l’idée que notre génération puisse plus facilement décider de faire autre chose.
  À mon arrivée en France, je me suis retrouvée davantage à la campagne, avec l’envie d’être dehors ou de travailler de mes mains plutôt que de rester devant un ordinateur. Pendant le Covid, j’ai enchaîné les projets et les emplois, ce qui m’a continuellement épuisée. Cela faisait en réalité des années que je pensais à me réorienter, et je crois que j’allais déjà dans cette direction depuis longtemps. Une formation en design est d’ailleurs un excellent point de départ pour devenir artiste ; j’ai finalement été préparée à cela. Je voulais aussi travailler de façon plus indépendante et ne plus dépendre des clients, car leurs exigences impliquaient des compromis constants, et je ne suis pas douée pour les compromis. J’ai longtemps essayé de trouver un équilibre, en me disant que je ferais moitié design, moitié travail artistique, mais je n’y arrivais jamais : un seul projet me prenait tout mon temps. J’ai donc fini par arrêter les commandes pour libérer l’espace nécessaire pour autre chose. 

IS Pourquoi penses-tu ne pas pouvoir trouver le temps ?

IC Je pense que ma manière de travailler relève d’une forme d’obsession, proche du perfectionnisme sans en être exactement. Lorsque je trouve une idée, qu’elle concerne un projet graphique, un travail personnel ou même un élément de mon intérieur, et qu’elle me plaît, elle peut facilement devenir accaparante. Il m’est difficile d’imposer une discipline stricte à mon temps : je ne parviens pas, par exemple, à décider de consacrer une matinée à un projet puis l’après-midi à un autre. Cette segmentation m’est presque impossible.

IS Penses-tu que ta méthodologie de travail a changé en même temps que ta position, qui est désormais davantage du côté de l'art que du design ? Et selon toi, qu'est-ce qui distingue ces deux domaines en termes d'approche ?

IC Je ne pense pas que ma méthodologie ait beaucoup changé. Dans mon travail actuel, personne ne me dit « non », puisque c’est entièrement le mien. Cela rend toutefois certaines décisions plus difficiles, car je n’ai plus de dates intermédiaires, mais une seule date butoir. Travailler seule implique de verbaliser mes idées pour ne pas rester enfermée dans ma tête, ce qui constitue un bon exercice. En termes de méthode, je ne distingue pas réellement le design de l’art. J’emploie le terme « design  » simplement parce qu’il est plus compréhensible pour les autres. La seule différence majeure réside dans le contexte professionnel : le design est lié à des emplois et à des commandes, tandis que l’art est autonome. Aujourd’hui, je suis professeure de design, et bien que je ne sois plus designeuse professionnellement, je ne ressens pas d’inadéquation dans ma position.

IS Tu dis qu'il y a une date limite importante, est-ce que le travail est progressif ? Est-ce que tu arrives à travailler un peu chaque jour ?

IC Cette semaine, je me suis rendu compte que la date de l’exposition [du 28 février au 2 mai 2026, Ines Cox a présenté son travail à la galerie Ravisius Textor à Nevers, dans une exposition personnelle intitulée « Le Musée de la Question »] est dans trois mois et que je n’ai pas encore établi de plan précis. Actuellement, je prépare cette exposition entièrement dans InDesign, comme s’il s’agissait d’un livre, avant de réaliser physiquement les œuvres et d’acheter le matériel nécessaire. Dans ce sens, ma méthode reste la même. Je ne fonctionne pas comme une artiste « romantique » qui passerait de longues heures à expérimenter dans son atelier. Je pense que le graphisme repose aussi beaucoup sur la réflexion conceptuelle et la traduction d'une idée en quelque chose. C'est juste une autre langue. Je trouve amusant de voir à quel point les graphistes ou les artistes, ou disons plutôt certains types d'artistes qui m’attirent davantage, sont souvent introvertis. Je pense que les gens abordent ce type d’étude pour pouvoir s’exprimer à un niveau dépassant la simple formulation de leurs sentiments ou de leurs opinions par les mots.

IS Cela me fait penser à l’un de tes calculs, dans lequel tu as écrit « Ines aime les introvertis ».

IC Oui, c'était beaucoup. 99 % ou quelque chose comme ça.

Dans Calculations, Ines Cox rassemble 300 pages de calculs, de listes et d’opérations qui transforment l’obsession du chiffre en une forme de langage visuel. Il lui permet de mettre en jeu des pensées, affirmations et phrases parfois absurdes et d’en obtenir un résultat précis qui fait également office de prédiction relationnelle.

IS Lorsque tu commences un projet, quel en est généralement le point de départ : une idée, un matériau, un geste, une contrainte, un contexte particulier ou une émotion ?

IC Cela dépend, mais en général, l’inspiration naît d’un élément particulier qui attire mon attention.

IS Au moment où tu veux donner vie à une idée, qu’est-ce qui la distingue des autres idées sous-jacentes que tu as en tête ?

IC Tout dépend du contexte. En réalité, je ne considère un travail comme terminé que lorsqu’une question se pose à son sujet. Chez moi ou dans mon atelier, j’ai peut-être une cinquantaine de projets, sur mon ordinateur ou dans mon carnet de croquis, mais aucun n’est entièrement achevé. La plupart sont proches de la finition, à environ 80 %, mais pour les mener réellement à terme, j’ai besoin d’un contexte précis.
  Sans ce contexte, je ne parviens pas à terminer un projet. Par exemple, si je commence une œuvre chez moi simplement pour moi, je doute de pouvoir la mener à terme. En revanche, si je dois la présenter dans le cadre d’une visite, d’une exposition ou d’une conférence, je peux effectivement la finaliser. J’ai donc encore besoin d’une forme d’invitation ou de contrainte externe pour pouvoir véritablement conclure un projet.
  C’est comparable au moment où les enfants obtiennent leur diplôme et quittent le foyer : il est important de savoir qu’ils iront vers un environnement qui leur conviendra. Il en va de même lorsqu’il s’agit de prendre une décision professionnelle. Le processus est profondément intuitif. Il m’arrive souvent de voir une œuvre et de penser qu’elle pourrait être très pertinente, ou qu’elle s’inscrit pleinement dans mon champ de pratique et dans ce qui m’appartient. Par la suite, il m’est difficile d’en expliquer la raison : cela relève d’une forme d’attraction. C’est pour cette raison que je collectionne des éléments et les conserve pendant un certain temps, avant de travailler avec eux afin de comprendre ce qui motive mon intérêt. Une fois cette compréhension acquise, il devient plus aisé de m’en détacher et de les transformer en œuvre.

Quelques pages des carnets de croquis qu’Ines Cox remplit, à raison d’un par an. La plupart de ses projets voient le jour dans les pages de ces carnets A5 qui ne la quittent jamais.

IS Dans ton processus de travail, cherches-tu à faire coexister les coulisses de la création avec l’œuvre finale ? Certaines étapes ou éléments restent invisibles dans la production achevée : comment considéres-tu ces aspects qui ne sont pas perceptibles par le public et qui passent parfois inaperçus ?

IC Oui, j’ai effectivement rencontré certaines difficultés à ce sujet lors de l’exposition à Paris [du 2 au 4 mai 2025, Ines Cox a présenté une installation intitulée « Learning, technically » à la galerie Not Today à Paris], autour des motifs de dentelle, car, d’une certaine manière, la traduction était allée trop loin. Je partais de motifs initialement conçus pour la fabrication de la dentelle, et le résultat final semblait ne plus entretenir de lien apparent avec ce point de départ. Toutefois, de mon point de vue, le processus demeurait naturel : chaque étape s’inscrivait de façon logique et faisait sens dans le cheminement du travail. Bien sûr, dans cette exposition, on ne voit que le résultat final. Je me suis demandé comment faire en sorte que mon intention soit clairement perçue, et je ne sais pas si j’y suis parvenue. Mon processus m’est très précieux : je conserve tout et ne jette rien, même numériquement, je ne supprime rien. À chaque modification d’un dessin, d’une photographie ou d’un projet, je sauvegarde systématiquement une nouvelle version. À ton avis, est-il possible de ressentir ce processus dans mon travail ? Les points de départ ?

Photos des essais et recherches qui ont mené à l’installation finale Learning, technically à la galerie Not Today à Paris.

IS Je pense que c'est visible… Tu as déjà en partie répondu à cette question, mais quelle est l’importance de l'intuition, des accidents et du hasard dans ton processus créatif ? Est-ce qu’il t'arrive aussi de faire des erreurs ?

IC Oui, bien sûr, c’est presque toujours ainsi. Pour reprendre l’exemple de ces motifs, j’ai commencé à réaliser le premier panneau il y a deux ou trois ans. Il s’agissait d’un simple essai, auquel je n’ai d’abord pas accordé beaucoup d’attention. Plus tard, je me suis dit que j’avais encore de la peinture noire et que je pouvais l’utiliser, en peignant ensuite les chiffres en blanc avec un crayon fin. J’ai conservé ce panneau environ un an dans mon atelier, avant de réaliser que le noir et blanc ne me convenaient pas, car l’ensemble restait trop proche de l’original. En ouvrant un placard, je suis tombée sur un pot de peinture crème brillante et j’ai décidé de l’essayer. D’une certaine manière, ces choix relèvent aussi de l’erreur ou de la coïncidence : s’il y avait eu un pot de peinture orange, le résultat aurait peut-être été tout autre. Je pense également, pour être honnête, que le choix des matériaux, des formats et des décisions pratiques est étroitement lié à l’endroit où je vis. En ville, il est facile de se rendre en quelques minutes dans une papeterie ou un magasin de bricolage. En revanche, là où je réside, l’achat d’un simple pot de peinture implique un déplacement de plusieurs heures. Je dois donc travailler avec les ressources dont je dispose déjà. Lorsque je décide malgré tout d’acheter du matériel, je suis contrainte d’anticiper et de penser aux besoins des jours suivants. J’essaie d’être prévoyante, mais cela reste, impossible en pratique.

IS Tu as déjà évoqué le fait que tu accumules de nombreuses données ainsi que des références visuelles et textuelles au fil de tes projets. As-tu développé une méthode particulière pour organiser et archiver l’ensemble de ces matériaux, qu’ils soient numériques ou physiques ? J’ai notamment remarqué, lorsque tu nous as montré des images sur ton ordinateur, que les fichiers semblaient soigneusement classés et structurés.

IC Oui. Le moment où je me sens la plus productive, celui où j’ai réellement l’impression d’accomplir quelque chose d’utile, correspond au rangement de mon ordinateur. Pour moi, cela constitue une part essentielle du travail : comprendre l’ensemble de ce matériau et opérer une sélection parmi les images. C’est comparable au fait de nettoyer une pièce avant de commencer à travailler. Il en va de même dans mon atelier : je ne parviens pas à entamer un travail lorsque tout est en désordre. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais je passe beaucoup de temps à nettoyer la salle de classe, comme si mon esprit était en constante agitation. Ce fonctionnement peut paraître très organisé aux yeux des autres, mais il demeure, pour moi, profondément chaotique. Il y a les travaux en cours, ceux indiqués en rouge étant les plus importants, et ici, des projets potentiels pour l’avenir. Il s’agit, par exemple, de simples rayures sur des voitures. Un article de journal évoquait un individu qui avait rayé toutes les voitures d’un village. Ces images me touchent particulièrement. Je ne sais pas encore si je peux parler de projet à leur sujet, mais je suis certaine de vouloir en faire quelque chose.

IS J'ai l'impression que tu vois du potentiel
dans beaucoup de choses.

IC Un grand nombre de petites choses absurdes m’amusent. Par exemple, lors des fêtes de Noël dans ma ville, il y avait un Père Noël dont le visage n’apparaissait sur aucune des photos… Mais le plus important, c’est en fait mon carnet de croquis. Ce qui est drôle, c'est que j'ai commencé celui-ci il y a deux mois et celui-là est mon ancien carnet, qui est plein. Mais je ne peux pas quitter la maison sans lui, car j’ai l'impression qu’il est encore utile. Je le lis tous les jours. Il faut que je reste proche de mes idées pour ne pas les oublier.

Le père Noël sans visage d’Anlezy.

IS Il me semble que l’écriture occupe une place importante dans ton travail, à la fois comme outil de réflexion et comme élément graphique. Comment envisages-tu, alors, la relation entre le texte et l’image ?

IC Je ne cherche pas à inventer une image ni à créer quelque chose de totalement nouveau. Mon approche consiste plutôt à observer un élément existant et à le travailler en le replaçant dans un contexte différent ou en le repositionnant. Ce que je modifie, c’est le langage ou le texte. Par exemple, ici, le nom de l'objet est « lunettes » [en pointant des lunettes sur la table], mais en les plaçant une nouvelle position ou contexte, je peux leur attribuer une autre signification en ajoutant un texte différent à côté. J’ai également l’impression que l’écriture m’offre une liberté beaucoup plus grande pour inventer, raconter et construire différentes histoires.

IS Tu as aussi eu l'occasion de mentionner ton attachement aux chiffres, peut-être lié au fait que ton père était comptable. Est-ce que d'autres disciplines influencent ta pratique ? Comme les mathématiques, par exemple.

IC Les chiffres en eux-mêmes ne m’intéressent pas vraiment. Il s’agit plutôt d’une idée que j’ai imaginée et que je trouve drôle ou comique. Je ne l’ai pas encore évoqué, mais c’est un aspect assez personnel : je n’ai pas une relation facile avec mon père. Il a toujours été plus mon comptable que mon père. À la maison, tout tournait autour des chiffres. Quand mes sœurs et moi étions enfants, nous imitons souvent nos parents, par exemple en faisant semblant de calculer sur une calculatrice. Je jouais au téléphone en disant : « Bonjour, Cox à l’appareil, que puis-je faire pour vous ? » Pourtant, les chiffres me rassurent, car ils font partie de mon univers depuis l’enfance. Un six est un six, un trois est un trois. Si vous obtenez 80 % à un examen, c’est clair et précis, alors que si le professeur écrit simplement « Bien », c’est beaucoup plus vague et difficile à interpréter pour moi. En ce qui concerne d’autres disciplines… certainement pas le graphisme. J’aime observer les productions en lien avec le design, en parler, découvrir le travail des autres, mais cela me rend souvent anxieuse ou intimidée plutôt qu’inspirée. Je ressens une pression, comme si ces idées avaient déjà été explorées et que je devais faire attention à ne pas les reproduire.

Pour chacun de ses projets, Ines constitue un classeur à anneaux rassemblant pistes écrites, photographies de références, contenus visuels, notes, dessins et tests.

IS Et la biologie ou la physique ?

IC Oui, mais j’ai d’abord besoin d’un déclencheur spécifique avant de m’y plonger et d’en apprendre davantage. Récemment, par exemple, je suis tombée sur une grenouille qui ne suit pas le cycle habituel de reproduction : œufs, têtards, puis grenouille adulte. Il existe une espèce très rare dont les œufs donnent directement naissance à de petites grenouilles parfaitement formées, comme si elles choisissaient de ne pas traverser tout un cycle de croissance parce que c’est trop de travail. J’ai trouvé cela fascinant. Pendant des semaines, j’ai navigué sur Internet à ce sujet et j’ai découvert qu’un chercheur indien avait même consacré une thèse de doctorat à ce phénomène. C’est à ce moment-là que j’ai pensé que je devrais vraiment faire quelque chose à partir de cette découverte. À ce niveau, la science m’intéresse pleinement.

IS Pour terminer cette interview, quels types de projets ou d'orientations aimerais-tu explorer à l'avenir ? Y a-t-il des matériaux, des techniques ou des outils que tu aimerais vraiment expérimenter ? Comme de nouveaux supports ou...

IC C’est drôle, car ces deux dernières années, j’ai vraiment fait de mon mieux pour m’éloigner autant que possible du graphisme. Mais aujourd’hui, je me rends compte que c’est impossible. Je m’y suis remise et cela me procure un réel plaisir. Je pense donc que ces deux dernières années, je n’ai pas montré beaucoup de travaux parce que je tentais de peindre et de créer des choses très éloignées du design, ce qui a été un échec total. Aujourd’hui, je me dis que je peux utiliser le design pour créer des œuvres, qui ne seront simplement pas imprimées. 
  En ce qui concerne les matériaux, j’aimerais améliorer mes compétences techniques, comme scier ou percer. J’aimerais suivre un cours de travail du bois ou du métal. J’ai aussi envisagé la céramique, mais je dois encore me faire à l’idée qu’à 38 ans, suivre des cours de céramique à la campagne est un peu cliché.

IS Et la performance ?

IC Quand j’étais étudiante et après l’obtention de mon diplôme, j’ai réalisé quelques performances avec une autre personne. C’était très graphique : nous concevions des décors et jouions à l’intérieur. J’ai beaucoup aimé cette expérience, car ce n’était pas quelque chose auquel j’étais habituée. J’ai toujours été une enfant très timide, mais sur scène, je peux prétendre être quelqu’un d’autre ou me laisser totalement aller. Je n’aime pas non plus être physiquement sous les projecteurs, mais il est possible que je refasse de la performance. Pour l’instant, je n’ai aucun projet concret. Il s’agit d’une peur à surmonter : monter sur scène et créer devant un public ou en direct est terrifiant. Mais une fois l’expérience accomplie, une fois que tout est terminé, c’est une sensation incomparable.

IS Merci Ines.

IC Merci Inès.

Graphiste, développeur, fondateur de Grifi et co-éditeur de la revue Plain Text, Benjamin explore les potentialités textuelles à travers des essais, des fictions, des outils, des expériences de pensée et des polices de caractères. Son approche de la création typographique est libre et non conventionnelle, avec un peu de dessin, beaucoup de distorsion et une généreuse pincée d’occultisme.
http://www.grifi.fr/en
https://text.plain-form.com/fr/plaintext

Maëva Morinière a étudié en master à l’École supérieure d’art et design de Grenoble-Valence, son travail s’articule autour de l’édition et de l’illustration, avec un attrait pour les outils incongrus et les imprimantes endommagées.


Citer cet article« Paranormal typography », Benjamin Dumond par Maëva Morinière, 11.02.2025, PNEU, https://revue-pneu.fr/paranormal-typography/, Consulté le 15.10.2026

P
N
E
U
Paranormal typographyBenjamin Dumond

PNEU 03

PNEU 02

PNEU 01