Olivier Bertrand
19.12.2025

Les moyens du bord

Oliver Bertrand est graphiste, éditeur et enseignant à Bruxelles en Belgique. À la fin de ses études, il lance la revue La Perruque puis crée la maison d’édition Surfaces Utiles. Sa pratique s’ancre dans un questionnement des processus et des modèles économiques liés à des complicités avec les imprimeurs et au détournement de processus industriels. En parallèle, et avec d’autres designers et typographes belges, il a mené de 2020 à 2024 le Groupe de recherche Crickx autour de l’activité de Chrystelle Crickx et sa boutique Publi Fluor qui produisait artisanalement des lettrages en vinyles. Ces recherches ont donné lieu à une publication éponyme.

Mathias Barrère Bonjour, pourrais-tu me parler de ton parcours ?

Olivier Bertrand Si on doit partir du début de mon cursus en art, disons, ça commence à Quimper en bac STI arts appliqués. Ensuite, un BTS communication visuelle à Quimper puis les Beaux-Arts de Rennes, en licence et début de master. En première année de master je fais deux stages à Bruxelles chez Olivier Lamy1 et Harrison2. Je décide de rester parce que j’ai des ami·es qui sont à l’erg et j’ai l’impression que la ville résonne avec ce que j'étais en train de faire. À ce moment-là, je suis en train de monter la revue La Perruque. Il y a un quelque chose qui est raccord entre le bout de ficelle qu’est La Perruque et ce qui se fait à Bruxelles où la bricole est présente, voire encouragée. Donc, je décide d’aller à l’erg, où je refais une première année de master. Cette année supplémentaire a été l’un des meilleurs trucs qui m’est arrivé, très utile pour maturer les choses que je suis en train de faire. Après la sortie du master, je commence à travailler en tant que graphiste, en tant qu’éditeur, en poursuivant ce que j’ai commencé à faire à l’école. Quelques années après, je commence à enseigner. Depuis je partage mon temps entre ces différentes activités.

M.B. Tu as évoqué La Perruque, c’est un projet qui te suit depuis tes débuts en tant que professionnel et qui a démarré aux alentours de 2015. Peux-tu m’en parler un peu plus ?
Quel est son fonctionnement et sa philosophie par exemple ?

O.B. C’est un projet qui a débuté quand j’étais encore en master à Rennes. C’est un ARC, un atelier de recherche-création initié par Olivier Lebrun, Georges Dupin et Marjolaine Lévy qui en est à l’origine. Olivier Lebrun avait négocié un espace vacant dans les marges des impressions de l’imprimerie Médiagraphique à Rennes, avec la complicité de Francis Voisin. Plutôt que d’arriver dans l’ARC avec un sujet, il propose un format, une surface vacante, vierge, à occuper de 1 × 90 cm. À ce moment-là, j’avais envie d’éditer mais je ne savais pas trop quoi, ni comment d’ailleurs. L’idée de publier des choses, en particulier le travail des autres, ça me plaisait pas mal. L’occasion fait le larron avec ce format, et cela rejoignait la problématique économique que j’avais, c’est-à-dire le manque d’argent. Là, j’avais une surface d’impression gratuite. Et puis, j’aime la typo, donc, je publie de la typo ce qui fonctionne assez bien avec le format parce que c’est une ligne et que c’est élémentaire pour écrire. Donc je décide d’offrir cet espace à des designers de caractères typographiques pour faire des spécimens et montrer des travaux expérimentaux. J’invite d’abord des ami·es, puis des personnes plus établies et éloignées de moi, dont j’aime le travail et que j’ai envie de rencontrer. Le format et le projet de revue me donnent l’excuse de le faire. C’est vraiment un projet éditorial qui est monté à partir du matériel, à partir d’une surface, plutôt que l’inverse.

Surfaces Utiles, La Perruque, numéros 0 à 30

M.B. On peut faire un parallèle avec la figure du bricoleur chez Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage… dans ce texte, il s’agit de faire avec les moyens du bord, à partir d’un stock de matériaux renouvelé selon les occasions… dans ton cas ces surfaces que tu arrives à glaner par-ci par-là. Est-ce que c’était des questionnements qui étaient déjà présents, ou bien ils arrivés par nécessité et manque de moyens ?

O.B. C’était d’abord une nécessité, puis ensuite je me suis éduqué, et ai essayé de questionner finement les gestes que je faisais. Et quand tu dis « les moyens du bord » c’est drôle parce que La Perruque, c’est proprement les moyens du bord d’une feuille d’impression. On peut dire que j’étais dans ce type de questionnements. Ça va avec le fait de froncer les sourcils par rapport à un problème qui se pose : un manque de moyen, une limite technique, une certaine recherche de qualité d’impression qui fait qu’on va utiliser quelque chose qui est censé faire « ça » pour faire « autre chose ». Mais je ne crois pas que ce soit très révolutionnaire. Beaucoup de gens le font. Cela a aiguisé ma sensibilité écologique, économique, éthique aussi, ça a engagé ma responsabilité vis-à-vis des matériaux et de l’énergie à dépenser. Je ne revendique pas une éco-conception, mais plutôt ce que j’appelle une économie de la complicité, inspirée de Michel de Certeau3 et de la notion de perruque en usine4. Pour faire une perruque, il faut de la complicité. Et c’est ça qui m’intéresse : entrer en complicité avec des imprimeries, des relieur·ses, des gens loin de moi a priori, pour établir un dialogue sain et joyeux pour réaliser des projets. Même si c’est un art de la gratte (j’allais voir des gens qui avait plus de moyen financier et/ou technique que moi) j’essaie toujours de rendre ce qu’on me donne d’une manière ou d’une autre.

La Perruque est imprimée en marge d’autres travaux.

M.B. Cette année La Perruque fête ses 10 ans. Après tout ce temps, est-ce toujours un projet qui te tient à cœur ? Occupe-t-il toujours la même place dans ta démarche,
ta pratique ?

O.B. Alors, du cœur dans le projet, ça, j’en ai toujours autant. J’ai vraiment beaucoup d’affection pour La Perruque. Il se trouve que j’ai fêté les dix ans de la revue en organisant une nouvelle série de conférences, la cinquième série de Rencontre typographique que j’organise pour remercier les contributeur·ices en les invitant à présenter leurs pratiques. C’est comme cela que s’est construit le modèle économique de la revue. Il n’y a pas d’échange d’argent pour produire la revue, mais s’il y a des revenus quand je vends La Perruque, alors je les utilisent pour inviter les contributeur·ices à Bruxelles à présenter leur travail. Un peu avant cette soirée de conférences, je me suis demandé si il ne serait pas l’heure d’arrêter La Perruque ? Je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir assez finement pour pouvoir l’annoncer publiquement ce soir-là. Il se trouve que j’ai eu pas mal de retours de la part des personnes présentes, qui sont des complices, des ami·es notamment Antoine Gelgon, qui est un complice de longue date — puisqu’on était déjà en contact quand il était étudiant à Valence. Et il me disait que La Perruque en elle-même ne l’intéresse plus tant, contrairement aux soirées de conférences pour lesquelles il trouve un véritable intérêt. Il voit l’excuse que c’était que de publier cette revue, une excuse pour organiser ces soirées de conférences. Ça m’a fait réfléchir et réaliser que mon plaisir à publier de la typographie existe maintenant dans Surfaces Utiles, à travers des ouvrages plus conséquents.

M.B. Et tu avais envie de clôturer La Perruque en beauté ?

O.B. J’aime bien l’idée de finir correctement quelque chose, plutôt que ça parte en lambeaux tout seul. Et j’ai l’exemple de la revue Collection qui, il y a peut-être un an ou deux, s’est terminée en annonçant publiquement qu’ils arrêtaient le projet. J’ai beaucoup aimé la manière dont ils ont déclaré ça dans leur newsletter. Ils ont organisé une soirée de fête pour remercier tout le monde aussi, et je trouve ça vraiment très beau. Et je pense que j’ai envie de faire quelque chose à cette hauteur-là. Mais je ne vais peut-être pas vraiment clôturer. Il y a un truc à inventer, ça me plait d’y réfléchir.

M.B. La Perruque a donné lieu en 2017 à la structure éditoriale Surfaces Utiles qui s’intéresse notamment à l’appropriation et au détournement des processus d’impressions standardisés. Est-ce que cet aspect expérimental et alternatif t’oblige à travailler avec des imprimeurs partageant la même vision, ou au contraire, est-ce que cela implique un temps de discussion conséquent pour
les convaincre ?

O.B. Avec les imprimeries ça n’a jamais été difficile, le jeu que je leur propose a toujours rencontré un écho et elles m’ont toujours suivi, il y a un format tellement non standard que ça suscite la curiosité. Quand je suis reparti de Rennes et que je suis arrivé à Bruxelles, j’ai commencé à travailler avec des imprimeries en Belgique et facilement trouvé d’autres complices. Ça faisait sens de travailler de manière locale et d’être en contact avec des gens que je pouvais rencontrer directement. D’ailleurs, la petite histoire, c’est que les imprimeries belges avec qui je travaillais se sont toutes fait racheter par un grand groupe qui s’appelle Graphius. Ce groupe est tellement grand, à une échelle européenne voire mondiale, que leur processus opérationnels empêchent de faire des perruques, c’est-à-dire de faire dans les zones grises, empêchent l’informel. J’ai mis beaucoup de temps à imprimer les derniers numéros, parce que j’étais dépossédé de complices, et les derniers que j’avais chez Graphius ont arrêté de me suivre. Aujourd’hui c’est vraiment trop compliqué. Ce qui fait qu’au hasard d’un autre projet de Surfaces Utiles, je travaille de nouveau avec Media Graphic à Rennes, parce que ça fait sens d’imprimer chez eux. Mon contact là-bas, Muriel, n’est plus le même qu’à l’époque mais elle connaissait La Perruque parce que le projet est resté dans la mémoire de l’imprimerie, j’ai donc pu y imprimer les derniers numéros. Dix ans après, ça reboucle l’histoire. C’est un peu ironique de retourner là-bas par la force du marché. Initialement, la revue s’appelait Payez de l’imprimeur. C’était le nom de l’ARC qu’avaient proposé Olivier Lebrun, Georges Dupin et Marjolaine Lévy. Pour payer l’imprimeur, enfin pour ne pas le payer, il faut être plus mobile que prévu.

M.B. C’est aussi le cas d’autres publications et projets qui partagent cette idée de hacker la phase d’impression…

O.B. Oui, avec Surfaces Utiles, effectivement, l’idée est de mettre à l’épreuve ce modèle économique de détournement de l’industrie de l’édition pour faire des livres. J’aime bien dire des parallélépipèdes plutôt que des bandelettes. Et ces détournements, qui sont une façon de pallier au manque de moyens économiques que j’avais, font partie de la dynamique éditoriale et graphique des projets. Au tout début de Surfaces Utiles, je montais encore les projets à partir des surfaces d’impression que je glanais, à partir de ces disponibilités, soit du temps soit des accès à certaines techniques. À partir de ces disponibilités, j’invitais un·e artiste à publier quelque chose parce que le travail et la surface faisaient un écosystème viable. On pouvait raconter une histoire. Et moi, je pouvais m’amuser dans la conception éditoriale, graphique, l’optimisation des surfaces, pendant que l’artiste jouait dans le cadre de ces contraintes économiques. Et il y a plein d’exemples méta et auto-réflexifs dans ce que j’ai publié : Discours sur le déchet d’Étienne Candel, La légende punaisée dans le ciel de Pierre Leguillon… on peut parler autant des projets éditoriaux que des processus, et comment ces processus ont agi sur le contenu. J’aime cette idée que les surfaces, les contraintes techniques, les coups à faire ou le graphisme soient des acteurs d’édition intenses. On sait que le design graphique agit sur un texte. Changer un caractère, c’est changer la voix d’un texte. Ici j'embrasse ça pleinement.

Processus de façonnage de What's Left Over From the Works of Le Bon et de petits projets annexes de complices

M.B. Justement, je trouve qu’il y a une contradiction intéressante dans ta pratique : tu parles beaucoup de « bidouille », de « magouille », et au final, tu produis des livres très qualitatifs, dans leur forme comme dans leur contenu. Ces termes renvoient à une idée de bricolage, peut-être amateur. Quelle est ta vision des choses ?

O.B. J’ai toujours cherché à inscrire mes projets dans une esthétique « industrielle » du livre, non-artisanale. Non pas que je n’aime pas l’artisanat. Bizarrement, la manière dont les livres sont faits ne transparaît pas tant que ça, même si c’est parfois des grands tours de ruse et de détournement. Finalement ça ressemble juste à un livre. Selon certaines conventions, comme une forme attendue. Quand on dit livre, je pense à ceux en librairie, intègres dans leurs rectangles, avec une épaisseur, un dos — c’est un peu mes obsessions. Peu importe la technique, il y a une recherche d’un rendu industriel dans les formes.

M.B. Maintenant que Surfaces Utiles marche et que tu n’as plus cette nécessité absolue de bidouiller, est-ce que ça affecte ta façon de travailler ?

O.B. Maintenant que Surfaces Utiles fonctionne différement, à l’aide de subventions notament, les contraintes changent. Il y a toujours des limites, mais elles sont proportionnelles. Avant, je passais du temps à détourner des surfaces et les sur-optimiser et je sur-tirais parfois. Il m’est arrivé de me retrouver avec trop d’exemplaires que n’arrivais pas à vendre parce que je m’étais laissé emporter par la facilité d’imprimer beaucoup de manière industrielle. Aujourd’hui, je passe du temps à chercher des financements, à penser plus finement l’adresse de mes livres, leur diffusion. Parce que tirer 1 000 ou 1 500 exemplaires, ce n’est pas anodin. Je veux éviter de transformer beaucoup de matière pour rien et éviter de reproduire ces erreurs et éviter l’échec matériel, avoir transformé tant de matière pour pas grand chose. Cette question de l’adresse est devenue une boussole pour ajuster mes tirages.

M.B. Tu n’es pas seul au sein de Surfaces Utiles, puisque tu l’as fondée avec Chloé Bernhardt et Justin Bihan, et cette équipe a été complétée plus tard par l’arrivée de David Le Simple. Comment envisagez-vous le travail collectif ?

O.B. Avec Chloé et Justin, des ami·es des Beaux-Arts de Rennes installés à Bruxelles, on a monté Surfaces Utiles ensemble, lancé un crowdfunding pour financer les débuts de la maison d’édition et publier les quatre premiers livres. Puis ils ont continuer en faisant autre chose, notamment Stochaster et retourner vivre à Paris. Nos chemins professionels se sont séparés mais l’amitié persiste. Avec David Le Simple, on travaille ensemble depuis trois ou quatre ans, de manière ponctuelle sur certains projets spécifiques mais on a pas officialisé le fait de travailler à deux dans Surfaces Utiles. Il édite certains ouvrages, on discute de la manière dont faire évoluer la ligne éditoriale en fonction de nos envies, mais Surfaces Utiles reste mon avatar, ça créerait peut être des problèmes de tout partager (comme l’admin, la communication, la logistique, toutes ces choses que je fais sans compter le temps que ça me prend). C’est plus sain comme ça, on est engagé ensemble seulement sur certaines choses, ça met des limites et le cadre est clair. David est libraire, enseignant, auteur, et son regard de libraire est un apport énorme sur la diffusion des livres. J’ai d’ailleurs fait un stage dans une des librairies où il travaillait pour rencontrer cette partie importante de la vie des livres, et mieux comprendre à qui je parle, à qui j’adresse mes livres.

M.B. Comment décidez-vous ce que vous publiez chez
Surfaces Utiles ?

O.B. Au début, c’était l’occasion qui faisait le larron, une surface à occuper, un hack a faire donc les questions étaient « qui inviter ?, qui correspondrait le mieux à cette surface/occasion ? » C’était surtout des artistes. Avec le projet Publi Fluor, je suis revenu à la typographie. J’aime publier des pratiques de typographie, calligraphie, cryptographie à mi-chemin entre amateurisme et professionnalisme, qui questionnent lisibilité et visibilité… plus c’est hors du champ professionnel plus ça me plait. Montrer les structures de pouvoir qui se cachent dans la représentation visuelle du langage aussi. Aujourd’hui, notre ligne éditoriale est claire, donc des projets viennent à nous, nous sont proposés en plus de ceux que nous initions.

M.B. On en parlait plus tôt mais tu es aussi enseignant. Tu enseignes les pratiques de l’édition et la typographie à l’ESA Le 75 à Bruxelles. Comment jongles-tu entre tes différentes casquettes ? Est-ce que ces pratiques se nourrissent entre elles ou orientent ton travail en tant qu’éditeur ?

O.B. Sur une semaine de travail de cinq jours, je consacre une journée à l’enseignement, deux à deux jours et demi à Surfaces Utiles, un jour et demi ou deux jours aux commandes de design graphique pour d’autres maisons d’édition. Dans l’enseignement j’embarque les choses que je fais professionnellement et travailler avec les étudiant·es sur leur problématique et leur obsession m’ouvre à d’autres pratiques, me sort de ce que j’édite. Avec les étudiant·es je regarde ailleurs, et quand ils sont engagés dans des projets de typographie cela me permet de me plonger dans des sujets qui m’intéressent tout particulièrement. Tout ça me permet de rester au contact d’une génération, ce qui me plaît particulièrement parce que j’ai beaucoup aimé être étudiant et le partager avec mes profs. J’ai envie de rendre ce qu’on m’a donné. Il y a l’idée d’un ruissellement (de café) : quand on travaillait ensemble et qu’on prenait le train, Pierre Leguillon — un artiste d’une génération au dessus de moi —, m’offrait des cafés alors que je pouvais me les payer et me disait « Non, non c’est moi qui t’offre ton café, il y a dix ans on m’a offert mes cafés et toi t’offrira des cafés à d’autres ». On reçoit, on rend.

M.B. Surfaces Utiles a publié l’an dernier, le livre Publi Fluor que j’ai eu l’occasion de lire et qui rassemble les travaux d’un groupe de recherche autour des lettres adhésives dessinées et découpées pendant 25 ans (1975-2000) par Chrystel Crickx. Peux-tu revenir sur l’histoire de ce projet, tant sur la constitution de cette archive que sur la nécessité de publier un ouvrage sur le sujet ?

O.B. Vers 2019-2020, je découvre les lettres de Chrystel Crickx exposées à l’atelier Spec qui sont dépositaires de l’archive. Sophie Boiron et Pierre Huyghebaert avaient pris le temps d’exposer dans la vitrine les gabarits qui servaient à Chrystel pour reporter les lettres sur le vinyle. Je prends une claque. Je connaissais déjà les numérisations de ces lettres diffusées par Open Source Publishing qui allaient avec la petite histoire de Chrystel, la boutique, le fait qu’elle faisait ça à la main, vendait à la pièce. Je me dis qu’il faut publier quelque chose, donner du temps à cette pratique et diffuser ces belles choses. Il se trouve que je suis éditeur donc pourquoi pas ? Notre chance a été que, pendant le confinement, la Belgique ouvre une bourse de recherche en art, cela nous a permis de réunir un groupe de personnes déjà impliquées dans la numérisation des lettres de Chrystel ou simplement très attirées par elles. Tout un tas de complices avec différents regards et différentes obsessions autour de cet objet-là. Cela a abouti à la production d’un livre mais aussi la re-publication des fontes numériques sous un nouveau nom avec de nouveaux glyphes interrogeant les conditions de diffusion au regard de cette recherche que nous avons mené pendant 4 ans. Il y avait un réel intérêt à consacrer du temps à cette production réalisée par une non professionnelle de la typographie, une autodidacte qui a appris en récupérant l’affaire de son père. Elle a produit des gestes de design qui sont vraiment fascinants et singuliers.

Groupe de recherche Crickx (Olivier Bertrand, Sophie Boiron, Pierre Huyghebaert, David Le Simple, Ludi Loiseau, Nathan Izbicki, Femke Snelting), Publi Fluor, Affaires de lettre à Bruxelles, 2024

M.B. On parlait plus tôt des porosités entre ton rôle d’éditeur et l’enseignement. Il me semble que pour cet ouvrage, tu as mis en place une antenne de ce groupe de recherche autour de Chrystel Crickx à l’ESA 75. Comment cela fonctionnait-il et comment cela se traduit dans le livre ?

O.B. Cette recherche a presque commencé à l’école : il y avait un projet de partenariat et de financement qui nous permettait de monter un projet. À l’occasion d’une obscure visio à l’école pendant le confinement, je propose les lettres de Chrystel comme un potentiel objet d’étude et de recherche. David Le Simple participe à la réunion et rebondis avec un grand enthousiasme à la proposition, alors même qu’il n’est pas graphiste, c’est à ce moment qu’on s’est rencontré. Avec l’appui du directeur de l’époque, on monte un laboratoire de recherche et création à l’ESA 75 dans lequel on invite des étudiant·es en bachelor de tous les cursus de l’école (photo, images imprimées, graphisme). On avait de l’argent et du temps pour faire une recherche sans objectif de rendu, pas de notes, ce qui nous a permis de rester à l’horizontal du groupe tout du long, on a découvert l’archive ensemble avec les étudiants volontaires, à égalité. En parallèle du Groupe de recherche Crickx, c’est à dire le groupe des « vieux », a lieu le laboratoire à l’école, et le point de départ de la recherche de ces deux groupes c’est un workshop où l’on a déballé l’archive. Tout au long des 4 ans du projet il y a eu des échanges et des rencontre entre ces deux groupes. C’était un projet vraiment prenant, ça a changé nos vies. À tel point qu’un étudiant, Nathan Izbicki, après avoir participé au laboratoire durant son diplôme a rejoint le groupe de recherche. Il nous a finalement dit que ce projet de recherche autour de l’archive Crickx a été en quelque sorte son master.

Archives du groupe de recherche de l’Esa 75

M.B. Dans le livre, les écrits sont très variés, de la description très technique de la chaîne de production du vinyle autocollant à des textes très personnels comme celui de David Le Simple. Toi aussi, tu as écris dans ce livre. Est-ce que ça t’a donné envie d’écrire davantage ?

O.B. Pas spécialement. J’aime mettre la main dans les textes mais plutôt l’écriture des autres, chercher à aider les auteur·ices avec qui je travaille, aider à formuler, à préciser. Cela me suffit pour l’instant, il n’y a pas de choses que j’ai envie d’écrire spécifiquement moi-même. Finalement c’est un travail d’édition dans le sens editing plus que publishing. Mon écriture à moi est surtout paratextuelle, une écriture très ramassée, elle vient de ce qui se trouve autour des livres et des écrits que je publie : argumentaires de vente, quatrièmes de couverture. ça me convient bien.

Entretien réalisé par Mathias Barrère.


  1. L’atelier Olivier Lamy est un studio de design crée en 2003 travaillant principalement autour du design éditorial.  ↩

  2. Harrison (Joël Vermont) est un designer graphique, il a notament travaillé avec Open Source Publishing et est aujourd’hui enseignant en design graphique et typographie à l’erg à Bruxelles.  ↩

  3. Michel de Certeau, L’invention du quotidien, tome 1 : Arts de faire, Gallimard, 1990.  ↩

  4. La « perruque » consiste en l’utilisation de matériaux et d’outils par un·e travailleur·se, sur le lieu de travail et pendant le temps de travail, dans le but de fabriquer un objet en dehors de la production normale de l’entreprise. Michel Anteby en parle plus en détails dans son article La « perruque » en usine : approche d’une pratique marginale, illégale et fuyante disponible ici ↩

Pour continuer :

Ines Cox → Ines Cox Inès
Eve Satouf → Olivetti girls
/ines-cox/

Ines Cox
14.11.2025

Ines Cox Inès

Ines Cox est intervenue à l’ESAD Valence à la fin de l’année 2025 pour un workshop de cinq semaines avec les étudiant·e·s de quatrième année en design graphique. C’est dans ce cadre que j’ai eu l’occasion de la rencontrer et de réaliser cet entretien. Je m’intéresse particulièrement à sa manière de travailler qui fait écho à mes propres questionnements. Nous portons aussi le même prénom. Notre échange m’a ouvert des possibilités et permis de comprendre comment un projet peut naître de petites choses, de détails ou d’intuitions ; il m’a permis aussi de saisir plus profondément sa démarche personnelle, d’explorer les coulisses d’une pratique qui se situe à la frontière entre design, création artistique et édition, et de mieux percevoir les motivations, les influences et les envies qui la nourrissent.

Inès Samiri Ces dernières années, ton approche semble s'être éloignée du design au profit d'une pratique plus artistique. Peux-tu nous parler de ce changement, de ce qui l’a motivé et de la manière dont il se manifeste dans ton travail ?

Inès Cox Il n’y a pas une seule raison à ce changement ; il s’inscrit plutôt dans une évolution personnelle. Selon les jours, je l’explique par le fait que je n’aimais plus mon travail, par un burn-out, ou encore par mon déménagement en France. Je faisais du design graphique depuis l’école, je travaillais depuis mes 20 ans : après quinze ans de pratique, j’ai réalisé que rien ne m’obligeait à continuer. J’aimais l’idée que notre génération puisse plus facilement décider de faire autre chose.
  À mon arrivée en France, je me suis retrouvée davantage à la campagne, avec l’envie d’être dehors ou de travailler de mes mains plutôt que de rester devant un ordinateur. Pendant le Covid, j’ai enchaîné les projets et les emplois, ce qui m’a continuellement épuisée. Cela faisait en réalité des années que je pensais à me réorienter, et je crois que j’allais déjà dans cette direction depuis longtemps. Une formation en design est d’ailleurs un excellent point de départ pour devenir artiste ; j’ai finalement été préparée à cela. Je voulais aussi travailler de façon plus indépendante et ne plus dépendre des clients, car leurs exigences impliquaient des compromis constants, et je ne suis pas douée pour les compromis. J’ai longtemps essayé de trouver un équilibre, en me disant que je ferais moitié design, moitié travail artistique, mais je n’y arrivais jamais : un seul projet me prenait tout mon temps. J’ai donc fini par arrêter les commandes pour libérer l’espace nécessaire pour autre chose. 

IS Pourquoi penses-tu ne pas pouvoir trouver le temps ?

IC Je pense que ma manière de travailler relève d’une forme d’obsession, proche du perfectionnisme sans en être exactement. Lorsque je trouve une idée, qu’elle concerne un projet graphique, un travail personnel ou même un élément de mon intérieur, et qu’elle me plaît, elle peut facilement devenir accaparante. Il m’est difficile d’imposer une discipline stricte à mon temps : je ne parviens pas, par exemple, à décider de consacrer une matinée à un projet puis l’après-midi à un autre. Cette segmentation m’est presque impossible.

IS Penses-tu que ta méthodologie de travail a changé en même temps que ta position, qui est désormais davantage du côté de l'art que du design ? Et selon toi, qu'est-ce qui distingue ces deux domaines en termes d'approche ?

IC Je ne pense pas que ma méthodologie ait beaucoup changé. Dans mon travail actuel, personne ne me dit « non », puisque c’est entièrement le mien. Cela rend toutefois certaines décisions plus difficiles, car je n’ai plus de dates intermédiaires, mais une seule date butoir. Travailler seule implique de verbaliser mes idées pour ne pas rester enfermée dans ma tête, ce qui constitue un bon exercice. En termes de méthode, je ne distingue pas réellement le design de l’art. J’emploie le terme « design  » simplement parce qu’il est plus compréhensible pour les autres. La seule différence majeure réside dans le contexte professionnel : le design est lié à des emplois et à des commandes, tandis que l’art est autonome. Aujourd’hui, je suis professeure de design, et bien que je ne sois plus designeuse professionnellement, je ne ressens pas d’inadéquation dans ma position.

IS Tu dis qu'il y a une date limite importante, est-ce que le travail est progressif ? Est-ce que tu arrives à travailler un peu chaque jour ?

IC Cette semaine, je me suis rendu compte que la date de l’exposition [du 28 février au 2 mai 2026, Ines Cox a présenté son travail à la galerie Ravisius Textor à Nevers, dans une exposition personnelle intitulée « Le Musée de la Question »] est dans trois mois et que je n’ai pas encore établi de plan précis. Actuellement, je prépare cette exposition entièrement dans InDesign, comme s’il s’agissait d’un livre, avant de réaliser physiquement les œuvres et d’acheter le matériel nécessaire. Dans ce sens, ma méthode reste la même. Je ne fonctionne pas comme une artiste « romantique » qui passerait de longues heures à expérimenter dans son atelier. Je pense que le graphisme repose aussi beaucoup sur la réflexion conceptuelle et la traduction d'une idée en quelque chose. C'est juste une autre langue. Je trouve amusant de voir à quel point les graphistes ou les artistes, ou disons plutôt certains types d'artistes qui m’attirent davantage, sont souvent introvertis. Je pense que les gens abordent ce type d’étude pour pouvoir s’exprimer à un niveau dépassant la simple formulation de leurs sentiments ou de leurs opinions par les mots.

IS Cela me fait penser à l’un de tes calculs, dans lequel tu as écrit « Ines aime les introvertis ».

IC Oui, c'était beaucoup. 99 % ou quelque chose comme ça.

Dans Calculations, Ines Cox rassemble 300 pages de calculs, de listes et d’opérations qui transforment l’obsession du chiffre en une forme de langage visuel. Il lui permet de mettre en jeu des pensées, affirmations et phrases parfois absurdes et d’en obtenir un résultat précis qui fait également office de prédiction relationnelle.

IS Lorsque tu commences un projet, quel en est généralement le point de départ : une idée, un matériau, un geste, une contrainte, un contexte particulier ou une émotion ?

IC Cela dépend, mais en général, l’inspiration naît d’un élément particulier qui attire mon attention.

IS Au moment où tu veux donner vie à une idée, qu’est-ce qui la distingue des autres idées sous-jacentes que tu as en tête ?

IC Tout dépend du contexte. En réalité, je ne considère un travail comme terminé que lorsqu’une question se pose à son sujet. Chez moi ou dans mon atelier, j’ai peut-être une cinquantaine de projets, sur mon ordinateur ou dans mon carnet de croquis, mais aucun n’est entièrement achevé. La plupart sont proches de la finition, à environ 80 %, mais pour les mener réellement à terme, j’ai besoin d’un contexte précis.
  Sans ce contexte, je ne parviens pas à terminer un projet. Par exemple, si je commence une œuvre chez moi simplement pour moi, je doute de pouvoir la mener à terme. En revanche, si je dois la présenter dans le cadre d’une visite, d’une exposition ou d’une conférence, je peux effectivement la finaliser. J’ai donc encore besoin d’une forme d’invitation ou de contrainte externe pour pouvoir véritablement conclure un projet.
  C’est comparable au moment où les enfants obtiennent leur diplôme et quittent le foyer : il est important de savoir qu’ils iront vers un environnement qui leur conviendra. Il en va de même lorsqu’il s’agit de prendre une décision professionnelle. Le processus est profondément intuitif. Il m’arrive souvent de voir une œuvre et de penser qu’elle pourrait être très pertinente, ou qu’elle s’inscrit pleinement dans mon champ de pratique et dans ce qui m’appartient. Par la suite, il m’est difficile d’en expliquer la raison : cela relève d’une forme d’attraction. C’est pour cette raison que je collectionne des éléments et les conserve pendant un certain temps, avant de travailler avec eux afin de comprendre ce qui motive mon intérêt. Une fois cette compréhension acquise, il devient plus aisé de m’en détacher et de les transformer en œuvre.

Quelques pages des carnets de croquis qu’Ines Cox remplit, à raison d’un par an. La plupart de ses projets voient le jour dans les pages de ces carnets A5 qui ne la quittent jamais.

IS Dans ton processus de travail, cherches-tu à faire coexister les coulisses de la création avec l’œuvre finale ? Certaines étapes ou éléments restent invisibles dans la production achevée : comment considéres-tu ces aspects qui ne sont pas perceptibles par le public et qui passent parfois inaperçus ?

IC Oui, j’ai effectivement rencontré certaines difficultés à ce sujet lors de l’exposition à Paris [du 2 au 4 mai 2025, Ines Cox a présenté une installation intitulée « Learning, technically » à la galerie Not Today à Paris], autour des motifs de dentelle, car, d’une certaine manière, la traduction était allée trop loin. Je partais de motifs initialement conçus pour la fabrication de la dentelle, et le résultat final semblait ne plus entretenir de lien apparent avec ce point de départ. Toutefois, de mon point de vue, le processus demeurait naturel : chaque étape s’inscrivait de façon logique et faisait sens dans le cheminement du travail. Bien sûr, dans cette exposition, on ne voit que le résultat final. Je me suis demandé comment faire en sorte que mon intention soit clairement perçue, et je ne sais pas si j’y suis parvenue. Mon processus m’est très précieux : je conserve tout et ne jette rien, même numériquement, je ne supprime rien. À chaque modification d’un dessin, d’une photographie ou d’un projet, je sauvegarde systématiquement une nouvelle version. À ton avis, est-il possible de ressentir ce processus dans mon travail ? Les points de départ ?

Photos des essais et recherches qui ont mené à l’installation finale Learning, technically à la galerie Not Today à Paris.

IS Je pense que c'est visible… Tu as déjà en partie répondu à cette question, mais quelle est l’importance de l'intuition, des accidents et du hasard dans ton processus créatif ? Est-ce qu’il t'arrive aussi de faire des erreurs ?

IC Oui, bien sûr, c’est presque toujours ainsi. Pour reprendre l’exemple de ces motifs, j’ai commencé à réaliser le premier panneau il y a deux ou trois ans. Il s’agissait d’un simple essai, auquel je n’ai d’abord pas accordé beaucoup d’attention. Plus tard, je me suis dit que j’avais encore de la peinture noire et que je pouvais l’utiliser, en peignant ensuite les chiffres en blanc avec un crayon fin. J’ai conservé ce panneau environ un an dans mon atelier, avant de réaliser que le noir et blanc ne me convenaient pas, car l’ensemble restait trop proche de l’original. En ouvrant un placard, je suis tombée sur un pot de peinture crème brillante et j’ai décidé de l’essayer. D’une certaine manière, ces choix relèvent aussi de l’erreur ou de la coïncidence : s’il y avait eu un pot de peinture orange, le résultat aurait peut-être été tout autre. Je pense également, pour être honnête, que le choix des matériaux, des formats et des décisions pratiques est étroitement lié à l’endroit où je vis. En ville, il est facile de se rendre en quelques minutes dans une papeterie ou un magasin de bricolage. En revanche, là où je réside, l’achat d’un simple pot de peinture implique un déplacement de plusieurs heures. Je dois donc travailler avec les ressources dont je dispose déjà. Lorsque je décide malgré tout d’acheter du matériel, je suis contrainte d’anticiper et de penser aux besoins des jours suivants. J’essaie d’être prévoyante, mais cela reste, impossible en pratique.

IS Tu as déjà évoqué le fait que tu accumules de nombreuses données ainsi que des références visuelles et textuelles au fil de tes projets. As-tu développé une méthode particulière pour organiser et archiver l’ensemble de ces matériaux, qu’ils soient numériques ou physiques ? J’ai notamment remarqué, lorsque tu nous as montré des images sur ton ordinateur, que les fichiers semblaient soigneusement classés et structurés.

IC Oui. Le moment où je me sens la plus productive, celui où j’ai réellement l’impression d’accomplir quelque chose d’utile, correspond au rangement de mon ordinateur. Pour moi, cela constitue une part essentielle du travail : comprendre l’ensemble de ce matériau et opérer une sélection parmi les images. C’est comparable au fait de nettoyer une pièce avant de commencer à travailler. Il en va de même dans mon atelier : je ne parviens pas à entamer un travail lorsque tout est en désordre. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais je passe beaucoup de temps à nettoyer la salle de classe, comme si mon esprit était en constante agitation. Ce fonctionnement peut paraître très organisé aux yeux des autres, mais il demeure, pour moi, profondément chaotique. Il y a les travaux en cours, ceux indiqués en rouge étant les plus importants, et ici, des projets potentiels pour l’avenir. Il s’agit, par exemple, de simples rayures sur des voitures. Un article de journal évoquait un individu qui avait rayé toutes les voitures d’un village. Ces images me touchent particulièrement. Je ne sais pas encore si je peux parler de projet à leur sujet, mais je suis certaine de vouloir en faire quelque chose.

IS J'ai l'impression que tu vois du potentiel
dans beaucoup de choses.

IC Un grand nombre de petites choses absurdes m’amusent. Par exemple, lors des fêtes de Noël dans ma ville, il y avait un Père Noël dont le visage n’apparaissait sur aucune des photos… Mais le plus important, c’est en fait mon carnet de croquis. Ce qui est drôle, c'est que j'ai commencé celui-ci il y a deux mois et celui-là est mon ancien carnet, qui est plein. Mais je ne peux pas quitter la maison sans lui, car j’ai l'impression qu’il est encore utile. Je le lis tous les jours. Il faut que je reste proche de mes idées pour ne pas les oublier.

Le père Noël sans visage d’Anlezy.

IS Il me semble que l’écriture occupe une place importante dans ton travail, à la fois comme outil de réflexion et comme élément graphique. Comment envisages-tu, alors, la relation entre le texte et l’image ?

IC Je ne cherche pas à inventer une image ni à créer quelque chose de totalement nouveau. Mon approche consiste plutôt à observer un élément existant et à le travailler en le replaçant dans un contexte différent ou en le repositionnant. Ce que je modifie, c’est le langage ou le texte. Par exemple, ici, le nom de l'objet est « lunettes » [en pointant des lunettes sur la table], mais en les plaçant une nouvelle position ou contexte, je peux leur attribuer une autre signification en ajoutant un texte différent à côté. J’ai également l’impression que l’écriture m’offre une liberté beaucoup plus grande pour inventer, raconter et construire différentes histoires.

IS Tu as aussi eu l'occasion de mentionner ton attachement aux chiffres, peut-être lié au fait que ton père était comptable. Est-ce que d'autres disciplines influencent ta pratique ? Comme les mathématiques, par exemple.

IC Les chiffres en eux-mêmes ne m’intéressent pas vraiment. Il s’agit plutôt d’une idée que j’ai imaginée et que je trouve drôle ou comique. Je ne l’ai pas encore évoqué, mais c’est un aspect assez personnel : je n’ai pas une relation facile avec mon père. Il a toujours été plus mon comptable que mon père. À la maison, tout tournait autour des chiffres. Quand mes sœurs et moi étions enfants, nous imitons souvent nos parents, par exemple en faisant semblant de calculer sur une calculatrice. Je jouais au téléphone en disant : « Bonjour, Cox à l’appareil, que puis-je faire pour vous ? » Pourtant, les chiffres me rassurent, car ils font partie de mon univers depuis l’enfance. Un six est un six, un trois est un trois. Si vous obtenez 80 % à un examen, c’est clair et précis, alors que si le professeur écrit simplement « Bien », c’est beaucoup plus vague et difficile à interpréter pour moi. En ce qui concerne d’autres disciplines… certainement pas le graphisme. J’aime observer les productions en lien avec le design, en parler, découvrir le travail des autres, mais cela me rend souvent anxieuse ou intimidée plutôt qu’inspirée. Je ressens une pression, comme si ces idées avaient déjà été explorées et que je devais faire attention à ne pas les reproduire.

Pour chacun de ses projets, Ines constitue un classeur à anneaux rassemblant pistes écrites, photographies de références, contenus visuels, notes, dessins et tests.

IS Et la biologie ou la physique ?

IC Oui, mais j’ai d’abord besoin d’un déclencheur spécifique avant de m’y plonger et d’en apprendre davantage. Récemment, par exemple, je suis tombée sur une grenouille qui ne suit pas le cycle habituel de reproduction : œufs, têtards, puis grenouille adulte. Il existe une espèce très rare dont les œufs donnent directement naissance à de petites grenouilles parfaitement formées, comme si elles choisissaient de ne pas traverser tout un cycle de croissance parce que c’est trop de travail. J’ai trouvé cela fascinant. Pendant des semaines, j’ai navigué sur Internet à ce sujet et j’ai découvert qu’un chercheur indien avait même consacré une thèse de doctorat à ce phénomène. C’est à ce moment-là que j’ai pensé que je devrais vraiment faire quelque chose à partir de cette découverte. À ce niveau, la science m’intéresse pleinement.

IS Pour terminer cette interview, quels types de projets ou d'orientations aimerais-tu explorer à l'avenir ? Y a-t-il des matériaux, des techniques ou des outils que tu aimerais vraiment expérimenter ? Comme de nouveaux supports ou...

IC C’est drôle, car ces deux dernières années, j’ai vraiment fait de mon mieux pour m’éloigner autant que possible du graphisme. Mais aujourd’hui, je me rends compte que c’est impossible. Je m’y suis remise et cela me procure un réel plaisir. Je pense donc que ces deux dernières années, je n’ai pas montré beaucoup de travaux parce que je tentais de peindre et de créer des choses très éloignées du design, ce qui a été un échec total. Aujourd’hui, je me dis que je peux utiliser le design pour créer des œuvres, qui ne seront simplement pas imprimées. 
  En ce qui concerne les matériaux, j’aimerais améliorer mes compétences techniques, comme scier ou percer. J’aimerais suivre un cours de travail du bois ou du métal. J’ai aussi envisagé la céramique, mais je dois encore me faire à l’idée qu’à 38 ans, suivre des cours de céramique à la campagne est un peu cliché.

IS Et la performance ?

IC Quand j’étais étudiante et après l’obtention de mon diplôme, j’ai réalisé quelques performances avec une autre personne. C’était très graphique : nous concevions des décors et jouions à l’intérieur. J’ai beaucoup aimé cette expérience, car ce n’était pas quelque chose auquel j’étais habituée. J’ai toujours été une enfant très timide, mais sur scène, je peux prétendre être quelqu’un d’autre ou me laisser totalement aller. Je n’aime pas non plus être physiquement sous les projecteurs, mais il est possible que je refasse de la performance. Pour l’instant, je n’ai aucun projet concret. Il s’agit d’une peur à surmonter : monter sur scène et créer devant un public ou en direct est terrifiant. Mais une fois l’expérience accomplie, une fois que tout est terminé, c’est une sensation incomparable.

IS Merci Ines.

IC Merci Inès.

/olivetti-girls/

Eve Satouf
19.03.2026

Olivetti girls

La dactylographe n’a jamais été qu’une employée. Elle est aussi une figure — construite, codifiée, diffusée pendant un siècle à travers la publicité, la presse, la culture populaire. L’Olivetti girl en est l’aboutissement et, sans le savoir, le dernier soubresaut. À partir de la campagne lancée par Olivetti en 1972 et du mouvement de protestation qu'elle déclenche, cet article retrace la fabrique de cette figure publicitaire, ses contradictions et le moment précis de sa fracture.

Lois, George, Encart publicitaire Who is the Olivetti girl ?, New York, Olivetti Corp., 1972.

En 1972, au cœur de Manhattan, des manifestantes de la National Organization for Women (NOW) se rassemblent devant le siège new-yorkais d'Olivetti sur Park Avenue [fig. 1]. Leurs pancartes dénoncent une campagne publicitaire lancée pour promouvoir les machines à écrire électriques de la marque italienne1. Au centre de leur colère : l'Olivetti girl, figure publicitaire incarnant une secrétaire souriante dont l'image cristallise des décennies de représentations contradictoires du travail féminin.
  Cette mobilisation révèle le moment précis où un siècle de construction visuelle de la féminité au travail entre en collision frontale avec les revendications du mouvement de libération des femmes. Avant d'être une insulte, la campagne Olivetti girl était une promesse — celle-là même qui avait accompagné l'entrée des femmes dans les bureaux depuis les années 1880. En 1972, cette promesse se fracasse contre un système de représentations à bout de souffle et une génération qui refuse de s'y reconnaître.

olivettiProtest

Fig. 1 — Planches-contacts photographiques de la manifestation NOW devant le siège new-yorkais d’Olivetti, 1972.

UNE PROMESSE ET SES TERMES

Pour comprendre la violence symbolique de cette campagne, il faut d'abord reconnaître ce qu'elle prétend célébrer : l'accès des femmes au travail intellectuel salarié. La machine à écrire a effectivement ouvert les portes des bureaux aux femmes, leur offrant une alternative au travail domestique, manufacturier ou aux emplois de service. Dans les années 1880 aux États-Unis, des milliers de femmes de classe moyenne ont pu, grâce à leur maîtrise de cet outil technique, conquérir une indépendance économique et une visibilité sociale inédites. Cette promesse d'émancipation n'était pas qu'un discours : les dactylographes gagnaient leur vie, échappaient à la dépendance familiale, investissaient l'espace des bureaux.
  Mais cette ouverture s'est faite selon des termes strictement contrôlés. La machine à écrire a permis la création d'un métier entièrement défini pour un seul sexe — celui de dactylographe — métier subalterne, déqualifié, temporaire, où les femmes exécutaient tandis que les hommes conceptualisaient et dirigeaient. Cette division sexuée du travail s'est accompagnée d'un intense travail de représentation destiné à rendre acceptable la présence féminine tout en maintenant les hiérarchies de genre. Les médias de masse, la publicité, la culture populaire ont produit pendant des décennies des images de la travailleuse délimitant soigneusement les frontières de son émancipation acceptable : séduisante mais pas menaçante, moderne mais pas révolutionnaire, visible mais pas autonome.
  Ces stéréotypes visuels constituaient une véritable stratégie de contrôle social2. Leur efficacité reposait sur leur reconnaissance immédiate et leur référence à un consensus culturel partagé sur ce qu'une femme qui travaille devait être. Chaque époque produisait ainsi ses propres versions de la travailleuse acceptable, adaptées aux transformations économiques et sociales, mais préservant toujours la subordination fondamentale.
  L'année 1972 est celle de tous les paradoxes. Le mouvement féministe américain atteint son apogée : le Congrès vient d'adopter l'Equal Rights Amendment, la NOW compte des milliers de membres, les femmes occupent massivement les bureaux et ne sont plus perçues comme des travailleuses temporaires en attente de mariage. Pourtant, la publicité semble hermétiquement fermée à ces évolutions. C'est précisément ce décalage qui rend la campagne Olivetti girl si révélatrice : elle condense et exhibe sans détour un système de représentations construit depuis la fin du XIXe siècle.

ANATOMIE D’UNE CAMPAGNE

La campagne naît d'un problème commercial. La branche états-unienne d'Olivetti, malgré la qualité reconnue de ses machines et le prestige de leur design — la marque collabore avec des créateurs comme Ettore Sottsass ou Giovanni Pintori —, peine à s'imposer face à IBM qui domine le marché. Des entretiens menés auprès d'acheteurs potentiels révèlent que les secrétaires considèrent qu'IBM leur confère un statut social. La machine à écrire n'est donc pas simplement un outil de travail : elle est un marqueur symbolique de respectabilité. George Lois3, directeur de la campagne, en tire une stratégie directe : promettre aux secrétaires un statut supérieur en tapant sur une Olivetti.
  À travers des encarts publicitaires et des spots télévisés, l'Olivetti Electrical Typewriter est vantée pour son cerveau intégré, censé éliminer les erreurs de frappe commises par les dactylographes qui, présumément, n'ont pas le cerveau nécessaire pour les éviter. Le message est explicite :
  Il est vrai qu'elle est peut-être plus jolie que d'autres dactylos, mais elle n'est pas nécessairement plus intelligente. Alors, qu'est-ce qui fait d'une Olivetti Girl une dactylographe aussi phénoménale ? Sa brillante machine à écrire électrique Olivetti, bien sûr ! Cette machine à écrire peut réellement penser par elle-même, car elle possède un cerveau à l'intérieur. [fig. 2]
  Cette formulation résume l'ensemble du projet publicitaire : réduction de la valeur féminine à l'apparence physique, négation explicite des compétences intellectuelles, transfert de toute capacité cognitive — et peut-être même de toute âme — vers la machine. La machine devient littéralement le cerveau que la femme n'a pas.

Fig. 2 — Lois, George, Encart publicitaire Who is the Olivetti girl, New York, Olivetti Corp., 1972.

Fig. 3 — Lois, George, Encart publicitaire Join the the Olivetti girls, New York, Olivetti Corp., 1972.


Cette absence de cerveau s'accompagne visuellement de tous les codes de la féminité attendue d'une jolie secrétaire modèle. L’Olivetti girl a moins de trente ans et porte des vêtements aux couleurs saturées typiques de l'esthétique pop des années 1970. Elle porte invariablement des jupes, ancrant visuellement son appartenance à un code vestimentaire féminin strict. Le sourire omniprésent constitue la signature visuelle de cette figure. Dans plusieurs visuels, il atteint une intensité presque inquiétante — les yeux se plissent entièrement, les pommettes remontent, la mâchoire se tend — comme si les muscles faciaux étaient contractés au maximum de leur capacité. Ce n'est plus un sourire de contentement mais une performance de bonheur forcé. Dans l’encart True Confessions of an Olivetti girl [fig. 4], l’expression change de registre : la main devant la bouche signale le « Oups ! », la petite erreur aussitôt corrigée par la machine. La posture est celle de l’infantilisation assumée. La machine pardonne les erreurs, dispensant la femme de l'obligation d'être compétente. Son environnement de travail est délibérément épuré. Pas de papiers, pas de dossiers, pas d’indices d'une quelconque activité intellectuelle. L'arrière-plan est un aplat blanc, créant un vide conceptuel où seuls existent la machine et son opératrice.

Fig. 4 — Lois, George, Encart publicitaire True Confessions of an Olivetti girl, New York, Olivetti Corp., 1972.

Fig. 5 — Lois, George, Encart publicitaire We won’t let you misuse an Olivetti girl !, New York, Olivetti Corp., 1972.

Fig. 6 — Lois, George, Encart publicitaire Be the first Olivetti girl in your office, New York, Olivetti Corp., 1972.


Dans la publicité Be the first Olivetti girl in your office [fig. 6], cinq hommes en costume observent l'Olivetti girl à l’œuvre. Leurs corps forment une architecture de surveillance autour d'elle : penchés en avant, certains appuyés sur le bureau pour se rapprocher encore davantage. Leurs regards convergent tous vers la travailleuse, qui fixe l'objectif de la caméra comme pour chercher de l'aide, son éternel sourire en place. Ce n’est pas son texte qu’ils observent — la machine en garantit la perfection. C’est elle qu'ils surveillent. Elle n'est plus qu'une pièce à maintenir sous contrôle, objectivée et sexualisée, tandis que la machine effectue son travail.
  La dépendance assumée trouve son expression la plus absurde dans un spot télévisé [fig. 7] où l'Olivetti girl, promue secrétaire exécutive, insiste pour emmener sa machine dans un autre bureau et se retrouve à la porter péniblement dans ses bras, gémissant sous le poids. Sa promotion n'est pas le fruit de ses compétences mais de celles de l'objet qu'elle transporte comme un fardeau indispensable.
  Cette objectification ne reste pas implicite. Dans l’encart True Confessions of an Olivetti girl [fig. 4], elle se vante sans pudeur : « En fait, il n’y a pas un homme au bureau qui ne soit pas fou de moi ! » Le message est clair : puisque la machine effectue son travail, la valeur de la femme se mesure alors à sa capacité de satisfaire le regard masculin. Le spot Olivetti girls Are Noticed ! confirme cette répartition des rôles en superposant aux images les commentaires des collègues masculins : « Bonjour Mademoiselle ! », « Tu es superbe aujourd'hui, Susan ! » Le bureau se transforme en lieu où la performance féminine consiste non pas à produire un travail de qualité, mais à maintenir un niveau de séduction constant pour le divertissement des collègues.

Fig. 7 — Lois, George (dir.), spot publicitaire Olivetti girls get ahead, 1972.


Pour comprendre comment une telle campagne a pu être conçue et diffusée, il faut s’intéresser à son créateur. George Lois est une figure majeure de la « révolution créative » publicitaire américaine des années 1960 et l'architecte du « Big Idea » : l'idée forte et mémorable qui frappe immédiatement l’esprit du consommateur. Lui qui déclare : « Je suis un humaniste... avec un peu de communiste dedans. Je déteste l'injustice du système »4 semble totalement aveugle aux mécanismes de domination de genre qu'il reproduit et amplifie dans les publicités qu'il conçoit. Lois ne vend pas simplement une machine à écrire, il vend la subordination féminine comme produit désirable.
  La logique à l’œuvre dans cette campagne s’inscrit dans une tradition plus longue de manipulation des représentations. Edward Bernays, figure fondatrice des relations publiques modernes, avait théorisé dès les années 19205 comment identifier un désir profond — ici, l’aspiration à la reconnaissance professionnelle — pour l’associer à un produit commercial tout en le vidant de son contenu politique réel. C’est précisément ce que fait la campagne Olivetti girl : promettre du statut, de la reconnaissance — à condition d’accepter de taper plus vite en souriant davantage. Une promesse d'émancipation qui reconduit la subordination.
  Il est par ailleurs révélateur que la campagne n'ait jamais été diffusée en Europe. Elle s’inscrit dans un contexte très particulier : celui de la guerre commerciale que se livraient Olivetti et IBM aux États-Unis, et répond aux codes publicitaires propres au marché américain de l'époque. Le contraste avec l’identité visuelle européenne d’Olivetti en est d’autant plus saisissant.

RÉSISTANCES ET RETOURNEMENTS

La campagne provoque un tollé immédiat auprès des secrétaires américaines et de la National Organization for Women. Parmi les manifestantes rassemblées devant le siège d’Olivetti figure une femme dont la présence donne à la protestation une dimension particulièrement saisissante : Shere Hite, l’une des modèles ayant posé pour la campagne, qui découvre avec indignation le message véhiculé par son image.
  La situation est riche en paradoxes. Hite, alors mannequin pour financer ses études de doctorat à l'université Columbia, avait posé pour plusieurs encarts publicitaires de la série, ignorant le texte dégradant qui accompagnerait son image. Elle croyait poser pour une marque italienne de prestige. Elle se retrouvait, à son insu, à incarner précisément le stéréotype inverse de ce qu’elle était : l’Olivetti girl est définie par la campagne comme jolie mais pas très intelligente, dépendante d'une machine qui pense à sa place, valorisée pour son sourire plutôt que pour ses compétences. Hite, elle, était une intellectuelle en formation, usant du mannequinat comme d’un moyen pour poursuivre une ambition académique.
  Plus troublant encore : la campagne s'est nourrie de l’esthétique des codes visuels de la femme émancipée des années 1970. La publicité récupère les signes extérieurs de la libération féminine tout en en vidant le contenu : elle produit une image qui ressemble à une femme libre pour mieux signifier qu’elle ne l'est pas. C’est une falsification par mimétisme — d’autant plus efficace qu'elle utilise les corps réels de cette génération contre leurs propres valeurs.
  L’expérience d’expropriation vécue par Hite — voir son propre corps mobilisé contre les valeurs qu’elle incarne — est au cœur d’une prise de conscience qui dépasse son cas individuel. Elle rejoint les manifestantes, se retrouve à protester contre sa propre image. Il n'y a pas de geste plus fort pour signifier ce que la campagne avait fait : non seulement utiliser des femmes, mais tenter de les retourner contre elles-mêmes. La résistance de Hite est, en ce sens, la réfutation la plus éloquente de la campagne.
  Quatre ans plus tard, en 1976, Shere Hite publie The Hite Report6, une étude révolutionnaire sur la sexualité féminine basée sur les témoignages de 3 000 femmes américaines. Ce rapport, qui conteste frontalement les normes sexuelles masculines et affirme l’autonomie du plaisir féminin, devient un best-seller mondial et fait d’elle une figure majeure du mouvement féministe. Il n’est pas interdit d’y lire, en partie, une réponse à l'expérience de 1972 : là où la campagne Olivetti niait aux femmes toute intelligence, toute subjectivité, tout désir propre, The Hite Report documente, dans les mots des femmes elles-mêmes, la richesse de cette vie intérieure que la publicité prétendait inexistante.

Fig. 8 — Lois, George, Encart publicitaire Joe Namath is an Olivetti girl, New York, Olivetti Corp., 1972.


La compagnie répond aux protestations par un nouvel encart publicitaire, Joe Namath is an Olivetti girl [fig. 8], incarnant cette fois l’Olivetti girl par un homme : Joe Namath, célèbre quarterback des New York Jets et icône de masculinité sportive. La version télévisée [fig. 9] montre une femme cadre, impressionnée par ses performances de frappe, qui finit par lui faire des avances : « Vous faites du très bon travail, Joseph. Au fait, que faites-vous ce soir pour dîner ? »

Fig. 9 — Lois, George (dir.), spot publicitaire Who is the Olivetti girl ?, États-Unis, 30 secondes, 1972.


Lois raconte lui-même la genèse de ce choix : « [...] Quelque chose devait être fait. Qui peut lutter contre la fureur d’une femme ? J’ai capitulé. J’ai casté Joe Namath des Jets comme secrétaire. J’ai invité les femmes de NOW à visionner le spot, mais quand elles ont vu la patronne inviter son secrétaire à dîner, elles ont été consternées. ‘C’est une vieille histoire’, j’ai dit. ‘Le patron essaie toujours de séduire la secrétaire’. Elles m’ont maudit, sont parties et n’ont plus jamais embêté le sale macho sexiste que je suis. »7
  Cette publicité ne résout rien, elle aggrave l’insulte. Le message est clair : un homme en position de secrétaire est fondamentalement absurde, risible, confirmant ainsi que cette position est « naturellement » féminine et subalterne. Cette soi-disant « inversion » ne libère personne, elle recycle la domination sous couvert d’humour. Cette inversion s’inscrit dans une tradition plus ancienne d’images dites « comiques » où l’échange genré vise à ridiculiser les revendications féminines [fig. 10], le simple fait qu’une femme puisse être en position de dominance étant censé être amusant. Le mépris final de Lois révèle sa stratégie : disqualifier toute critique féministe comme manque d’esprit, incapacité à « comprendre la blague ».

Fig. 10 — Carte postale An up-to-date Typewriter, s.d. (années 1910).

HÉRITAGES

George Lois affirme que « la notoriété de la marque Olivetti a bondi, et les ventes ont explosé »8. La réalité est qu’IBM maintient sa domination écrasante du marché américain tout au long des années 1970 : Olivetti n’a jamais réussi à briser cette hégémonie aux États-Unis. Le prétendu succès de la campagne cache son véritable échec : moral et politique. Les manifestations devant le siège d’Olivetti, les protestations lors de la projection du spot avec Namath, tout cela révèle que quelque chose a changé profondément dans la conscience collective.
  Le métier de dactylographe disparaît progressivement une décennie après cette campagne, mais cette évolution technologique ne libère pas les femmes pour autant. L’arrivée des outils informatiques dans les années 1980 reproduit les mêmes mécanismes d'exclusion. Les secrétaires occupent alors une position paradoxale : leurs expériences comme dactylographes étaient censées les rendre expertes dans l’utilisation des nouveaux outils, mais elles sont aussi perçues comme « une ‘couche’ de travail qui pouvait facilement être dissoute »9. Les postes féminins perdent progressivement leur légitimité dans l'organisation du travail. L'arrivée de l'ordinateur personnel commence également à dissocier le clavier de son assignation genrée : ce qui était considéré comme une compétence naturellement féminine devient soudain une qualification technique neutre dès lors que les hommes s’en emparent.
  L’Olivetti girl apparaît ainsi comme le symbole de cette transition. Aboutissement de décennies de stratégies réduisant les femmes à des appendices mécaniques, elle annonce paradoxalement la fin d'une époque. Les protestations qu'elle suscite et la disparition progressive du métier signalent que le système de subordination construit autour de la machine à écrire atteint ses limites. Les femmes formées à ces technologies n'ont pas disparu avec les machines. Elles emportent une expertise technique et une conscience forgée dans la résistance à leur invisibilisation. L’exclusion et la dévalorisation du travail féminin se déplace vers de nouveaux terrains technologiques où les mêmes luttes se poursuivent sous d'autres formes.
  Quarante ans après la disparition des machines à écrire, les figures de la secrétaire conçue pour plaire continuent de hanter l'imaginaire collectif — preuve de la ténacité des stéréotypes visuels. L’Olivetti girl cristallise une contradiction fondamentale : elle célèbre l'expertise des secrétaires tout en la niant explicitement, elle promet la reconnaissance tout en exigeant la soumission, elle offre le statut tout en imposant l’humiliation. En tentant de vendre des machines à écrire, cette campagne a produit le testament visuel d’un système de représentations à bout de souffle, et le portrait en creux des femmes réelles que ces stéréotypes prétendaient représenter.


  1. « THE OFFICE : Rebel Secretaries », Time, 20 mars 1972.  ↩

  2. Kitch, Carolyn, The Girl on the Magazine Cover: The Origins of Visual Stereotypes in American Mass Media, University of North Carolina Press, 2001. ↩

  3. George Lois (1931-2022), formé à la Pratt Institute, cofondateur de Lois Holland Callaway. Auteur de 92 couvertures iconiques du magazine Esquire (années 1960–70), il est l'un des architectes du « Big Idea » publicitaire américain. ↩

  4. Heller, Steven, « Reputations : George Lois », in Walters, John L. (dir.), Eye Magazine, n. 29, vol. 8, 1998, eyemagazine.com, consulté le 12.10.2025. ↩

  5. Bernays, Edward, Propaganda. Comment manipuler l'opinion en démocratie, traduit de l’anglais (États-Unis) par Bonis, Oristelle, Paris, Zones, 2007 (é.o. 1928). ↩

  6. Hite, Shere, The Hite Report. A National Study of Female Sexuality, New York, Dell, 1976. ↩

  7. George Lois (site officiel), « The National Organization for Women versus Broadway Joe Namath », georgelois.com, consulté le 12.10.2025. ↩

  8. Ibid. ↩

  9. Lingel, Jessa, Crawford, Kate, « Alexa, Tell Me about Your Mother. The History of the Secretary and the End of Secrecy », in Aristarkhova, Irina, Lee, Robyn, Pienaar, Kiran (dir.), Catalyst: Feminism, Theory, Technoscience, vol. 1, San Diego, University of California, San Diego Department of Visual Arts, 2020, p. 8. ↩

Olivier Bertrand est graphiste, éditeur et enseignant en Belgique, sa pratique s’incarne au travers de Surfaces Utiles, sa maison d’édition créée en 2015 autour de modèles économiques alternatifs et de revalorisation des « restes » de l’industrie. Aujourd’hui il s’intéresse à la typographie et interroge des pratiques situées à mi-chemin entre professionnalisme et amateurisme ainsi que les différentes structures de pouvoirs qui peuvent s’exercer au sein du langage.

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Mathias Barrère est étudiant en 5e année de Design graphique, sa pratique s’oriente autour de questions techniques liées aux outils et au bricolage en design graphique.

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Citer cet article« Les moyens du bord », Olivier Bertrand par Mathias Barrère, 19.12.2025, PNEU, https://revue-pneu.fr/les-moyens-du-bord/, Consulté le 02.10.2026

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