Olivier Lebrun
22.09.2026

Rollo Press Amigo

En début d’année, nous avons eu le plaisir de rencontrer et d’interviewer Olivier Lebrun lors de sa venue à l’ESAD Valence. Il était invité pour donner une conférence autour de sa recherche « Energy Made (Them) Visible, Chap. III, Jean Crampilh-Broucaret and le plancher de Jeannot (1971-1972) » et pour animer un workshop avec les étudiant·es de DG5. Si nous l’avions déjà croisé à l’ENSBA Lyon, au moment où il quittait l’école, et que ses livres étaient présents dans la bibliothèque, c’est surtout à travers ses éditions — Eigengrau, The Simpsons ou Intrus sympathique — et ses éditions à Ravisius Textor que nous suivions son travail avec un grand intérêt. Sa conférence à l’ANRT, ses recherches sur des figures peu connues et ses collaborations avec entre autres Frédéric Teschner, Urs Lehni et Alex Balgiu ont également nourri notre curiosité.
  Au fil de l’entretien, Olivier revient sur son parcours, ses rencontres et son rapport à la circulation des objets imprimés, offrant un regard à la fois intime et professionnel sur sa pratique.

Axelle Pannequin Pour commencer, peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours et de ta pratique ?

Olivier Lebrun Je suis Olivier Lebrun. J’ai grandi en banlieue parisienne. J’ai fait un bac économique et social, puis j’ai prolongé des études en administration économique et sociale, j’étais assez intéressé par la sociologie et par l’économie. Mais pas vraiment par choix, plutôt par continuité. J’avais des hobbies que je ne savais pas nommer professionnellement, qui étaient a priori du design graphique. Donc assez vite, après les premiers partiels, je me suis dit que ce n’était vraiment pas pour moi.
  J’ai rattrapé une formation qui m’a donné accès au BTS communication visuelle. Je pouvais le passer en candidat libre en deux ans. Donc, je suis allé à Estienne,et là j’ai découvert qu’il y avait des écoles d’art qui formaient ces disciplines et que j’étais passé à côté.
  Avec mon BTS, j’ai fait un cycle à l’EPSAA, l’école d’art et d’architecture de la ville de Paris, en 2001, sur une formation qu’on appelait « typographie appliquée à l’écran », globalement mettre des pixels dans Photoshop à l’époque.
  Suite à ça, une pédagogue, Lola Duval, a vu mon intérêt pour les disciplines et m’a dit : « Tu devrais contacter des amis à moi qui ont un studio. » Je l’ai fait. C’est un studio qui s’appelait LaboMatic. Ça n’a pas très bien marché, j’étais jeune, ils étaient plus âgés, et des questions économiques sont apparues. Au bout d’un an, je suis parti travailler sur mes propres choses.
  J’avais des amis qui faisaient de la musique, j’ai fait des pochettes, j’ai rencontré des designers, fait des collaborations. Et vers 2004-2005, je rencontre Frédéric Teschner, un graphiste basé à Montreuil qui cherche un assistant/collaborateur quelques jours par semaine. Ça commence deux, trois jours par semaine, puis ça devient un temps plein pendant cinq ans. C’est vraiment là que j’ai appris ma pratique. En 2010, Frédéric me dit qu’il est peut-être temps que je fasse mes propres choses. Il sent que j’en ai envie et la capacité. Donc je m’installe à mon compte sous couvert de Olivier Lebrun, et je démarre ma pratique.

Manda Orkhid Comment as-tu connu Frédéric Teschner ?

OL Par le bouche-à-l’oreille. Je voyais ses travaux — notamment une signalétique qu’il avait faite au Centre Pompidou pour une exposition consacrée à la jeune création française. Il s’occupait aussi, là bas, d’un espace d’art contemporain qui s’appelait l’espace 315. Donc je voyais très bien. Mais quand on est jeune, on s’engroupie un peu face à des rock stars. Moi, j’étais très timide, j’aurais jamais osé approcher. Un ami en stage chez lui m’a dit qu’il cherchait quelqu’un et m’a dit : « Vas-y ». Et ça a été une super rencontre.
  Frédéric et moi avions quelque chose en commun : lui a grandi du côté de Choisy-le-Roi, moi du côté de Sarcelles. On a toujours été animé par cette dimension un peu outsider de la banlieue parisienne. Il y a eu une vraie relation de confiance. Frédéric travaillait dans son lieu de vie, une porte séparait l’atelier de la maison. À 18 heures, sa fille Alma était là. Il m’a beaucoup éduqué sur le rapport au travail : « À 18 heures, ma fille sera là ; si tu veux rester pour boire un verre, tu restes, sinon c’est fini la journée. » Il m’a appris cette relation entre le travail et la passion. Le travail, c’est une chose ; la passion, c’en est une autre. Voilà, et du coup, il faut savoir faire la part des choses.

MO Comment fais-tu la distinction entre ton travail et ta vie personnelle ?

OL Je fais attention à ne pas être romantique dans ce que je fais. J’estime avoir de la chance de faire ce que je fais dans un monde qui ne va pas très bien. Ce n’est pas une pratique évidente. Je n’ai pas un jet privé, pas même une grande maison. Mais j’ai assimilé avec le temps ce qui devait me motiver le lundi matin, c’est…j’appelle ça le bureau, d’ailleurs. Pas le studio, pas l’atelier. J’ai lu un entretien de M/M avec Hans Ulrich Obrist où elle disait « le bureau », et ce qui est intéressant dans ce mot, c’est qu’il y a une valeur un peu contractuelle et pragmatique du travail. Quand je vais à l’école, je vais à l’école. Si je fais une conférence, ça reste une conférence. Tout ça, c’est ma pratique du design graphique.
  J’ai mis le curseur plaisir assez haut. Avec le temps, j’ai appris à trouver les projets avec lesquels je m’entends, enfin, c’est des projets qui me trouvent, la plupart du temps. Si d’emblée les situations sont difficiles ou les personnalités compliquées, je n’ai pas forcément d’intérêt à y être. Ça peut paraître un luxe, mais c’est plutôt un choix. Des fois je gagne moins d’argent que je pourrais, parce que je choisis que le curseur pénibilité soit très bas. Dans mon environnement de projets, il n’y a pas des gens pénibles. Vraiment pas. Ça ne veut pas dire serein — des fois, je dors pas très bien en me disant : dans trois mois, est-ce que la trésorerie va être OK ? Mais c’est un secret de Polichinelle que je vous livre. Une pratique qui n’est pas forcément rassurante à plein des endroits, alors autant essayer de prendre du plaisir.

AP On avait l’intuition que ton intérêt pour l’économie en design graphique pouvait venir de cette culture du skate. Est-ce le cas ?

OL C’est un élément culturel très fondateur de ma personne. En 1991, j’ai 12-13 ans, je suis en banlieue avec des amis, c’est l’été, on s’ennuie. Un ami ramène une planche de skate et ça part vraiment comme un élément de jeu collectif. On est plusieurs à le faire, ça crée une certaine assurance dans le collectif, un esprit de compétition mais pas malsain, le premier qui réussit une figure, l’autre a envie de le faire, on s’encourage.
  Ce milieu était véhiculé par des VHS, des fanzines, puisqu’il n’y a pas de magazine de skate dans les points presse à l’époque. Donc c’est un truc qui circule déjà par des formes de publication. Une vidéocassette avec des parties montées, de la musique, de l’editing, du montage. Les zines, c’est facilement fait, photocopié, pas de valeur ostentatoire comme un livre rigide qu’on prête pas aux copains.On les fait circuler. Tout ce truc de circulation m’a vraiment interpellé plus tard : si je fais des objets, c’est parce que j’ai envie que ça circule. Sur une dizaine d’années, j’ai skatée au Dôme, au Palais de Tokyo, qui était une très grosse scène à l’époque. Et là, il y avait un truc de classe. Le Palais de Tokyo, c’est dans le 16e, moi je venais d’une famille middle class de banlieue. J’ai des gens qui étaient sponsorisés, qui avaient des planches chez eux avant que je puisse finir la mienne, qui était totalement en mauvais état.
  Il y avait un papa d’un ami qui avait un duplicateur de cassettes — dès qu’on avait une vidéo, on en avait 8 copies pour nous tous. Les copies étaient mauvaises, presque en bout de chaîne, mais on se satisfaisait de ça. Je pense que ma démarche, c’est avant tout cette dimension d’accessibilité. Quand j’ai fait le livre des Simpsons, je m’intéresse à cette dimension culture de masse, c’est une vraie volonté, un peu critique. Je sais qu’il y a des artistes qui font des livres d’artistes très chers; moi je veux que ce soit un livre qui circule. Comme j’avais trouvé des épisodes des Simpsons dans les torrents, on parle de bootleg, de piratage, d’appropriation, mais pas pour mon bénéfice personnel, pour remettre en circulation. Dans mon adolescence, si quelqu’un avait une VHS, il ne la gardait pas pour lui. On faisait des séances collectives. Plus tard, j’ai découvert qu’il y avait des clubs de lecture où les gens s’asseyaient et lisaient un livre, ça je connaissais pas, moi.

Olivier Lebrun, A Final Companion To Books From The Simpsons, Rollo Press, 2018.


  Ça a vraiment été une sorte de filiation, avec des remous parfois. En rencontrant des graphistes qui avaient fait des écoles, leurs champs référentiels étaient pour moi de l’ordre de l’inconnu. J’avais pas vu la Nouvelle Vague, j’avais pas la bibliothèque blanche à la maison. Il y a eu le syndrome de l’imposteur par rapport à ça. Petit à petit, j’ai reçu une sorte d’encouragement, d’appréciation — c’était comme une team de skate. Et je vais aussi dénier le truc : la rock star, elle n’existe pas. Dans le design graphique, comme ailleurs, il n’y a pas de rock star nulle part. Tout ça, c’est des questions de réseau, d’accessibilité, mais il appartient à chacun d’y aller.

AP Qu’est-ce qui te plaît dans le fait de concevoir et de publier un livre ?

OL Ce truc de circulation, et peut-être créer des piédestaux pour des gens qu’on n’aurait pas eus. En cherchant, je me suis rendu compte que je découvrais des gens qui étaient un peu comme sous le tapis. Pas parce que je suis intéressé par les miettes — c’est juste que des bibliothèques de graphistes se retrouvent similaires parce qu’ils ont bien suivi l’histoire, et j’imagine que mes objets viennent s’insérer dans ce rayonnage, pas par prétention, plutôt par information, éducation.
  Avec les Simpsons, il y a beaucoup de livres sur les livres d’artistes, beaucoup de livres sur les livres, mais il n’y avait pas celui-là. Je trouve ça intéressant que ça existe, parce que c’est un phénomène de culture de masse — pas une dévotion et une fan, juste un exercice de style.
  Et Chadebec, un graphiste français qui travaillait dans le champ de la fiche de sécurité industrielle, c’est pareil : pas d’ouvrage dédié à ce travail, alors qu’il a imprimé énormément d’affiches en France. Je pense qu’il est resté anecdotique parce qu’il ne travaille pas dans le champ culturel ni commercial, mais dans la prévention des accidents industriels. Je suis pas un redresseur de torts, je le fais pas pour provoquer — c’est juste que ça m’aide de me rendre compte qu’il y a des figures qui ont été praticiens, praticiennes sans chercher forcément la lumière.

Olivier Lebrun et Urs Lehni, Bernard Chadebec : intrus sympathiques, Rollo Press, Zürich, 2016.

MO Comment le livre sur Chadebec a-t-il vu le jour ?

OL En fait, tout s’est fait d’abord avec son accord. Au Festival International de Chaumont en 2015, je me promenais avec Urs Lehni. On voit sur un poste électrique un autocollant de Bernard Chadebec, la main qui se fait écraser. On commence à en discuter. En rentrant à Paris, je Google, je retombe sur un mail Wanadoo, je le contacte. Il répond : « Oui, c’est moi. » On prend rendez-vous, on va le voir. On est invités à déjeuner chez lui, on mange bien, dessert, glaces. Puis on dit : « Bon, on va aller voir les affiches » Il dit : « Bah, j’en ai pas. Moi, j’ai été employé, j’ai laissé ça à l’entreprise. Imaginez que j’ai été comptable, je ne serais pas parti avec les comptes. » On a trouvé un collectionneur d’affiches qui en avait beaucoup, on a monté une campagne de digitalisation avec des étudiants de Karlsruhe, on a élaboré le catalogue avec eux.
  En 2016, l’INRS nous dit : « Vous savez, on va avoir 70 ans l’année prochaine, on a 3000 employés — votre livre, on va en acheter 3000 copies pour les offrir ». Sur cette somme, on a pu payer l’impression et 1500 exemplaires en plus pour Rollo Press. Le livre parlant d’un employé revenait aux employés, pas comme une figure du héros, juste pour dire : « Il y a un patrimoine historique chez nous ». Si on l’aurait prémédité, ça ne serait jamais arrivé.

AP Peux-tu nous expliquer comment ont été pensés la navigation et les micro-écritures de l’Eigengrau, le catalogue du Festival de Chaumont ?

OL Le livre a la fonction de catalogue, pas le catalogue de l’affiche, mais pour la 25e édition du Festival International des Affiches de Chaumont. Étienne Hervy, qui était co-directeur du festival, a demandé à Thierry Chancogne et Alex Balgiu de penser une publication sous un aspect un peu différent. Leur proposition : créer un objet qui fait office d’exposition autonome — une expo qui n’a pas lieu dans les murs de Chaumont, mais à travers des pages, proposant des thématiques à une cinquantaine d’invités. Ils m’ont invité à en faire le design graphique. Ma première réaction a été de dire : « Votre idée est chouette, invitez d’autres gens  » Donc j’invite d’autres gens, et on part avec beaucoup de choses, des délais très serrés, un contenu très hétéroclite en volume et en nature.
  J’annonce alors à Alex quelque chose : ma femme, Suzana Montecelo, est espagnole. Elle est arrivée à Paris en 2013, notamment parce que son roman préféré est La Marelle de Julio Cortázar, Rayuela en espagnol. C’est un principe très simple : quelqu’un qui cherche une femme dans Paris à travers 150 chapitres qu’on peut les prendre dans l’ordre qu’on veut. Pas de début, pas de fin. Comme un livre dont on est le héros.
  Ce principe m’intéresse beaucoup. Je dis à Alex : « On devrait faire un livre sans début, sans fin », parce que ce projet n’est pas une conclusion sur graphisme, c’est une invitation à le penser. La Marelle devient un vrai élément de constitution : 8 chapitres, comme une marelle qui vont du ciel à la terre — ciel, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, terre. On range les contributions par typologie.
  On demande à des amis photographes, Hugo Deniau et Simone Cavadini, d’orchestrer des marelles photographiques. Alex et moi glanons des objets dans nos bibliothèques personnelles. À un moment, on rentre dans l’espace aquatique et le papier devient bleu, l’eau est gelée, puis elle devient liquide, le livre devient liquide, il y a un grand splash, et on tombe sur une contribution de photographies sous-marines. Plus loin, de la géologie. Puis Alex Bettler, un ami qui avait quitté le graphisme, nous envoie des pains sur lesquels il avait écrit : « bread today is a communication », parce que le pain pour lui est un élément social quand on le partage.

Alex Balgiu, Thierry Chancogne, Etienne Hervy, Olivier Lebrun, Eigengrau, Chaumont Design Graphique, 2014.


On a un peu improvisé de manière jazz. C’est un objet un peu mystérieux qui a eu un accueil plus ou moins critiqué — on me l’a adressé. J’ai pas envie de dire « c’est pas grave », j’ai aussi envie de dire qu’il faut des fois faire des entreprises qui changent un peu par rapport à ce qui est très établi. Le festival est revenu au catalogue d’affiches, très bien. Moi, je suis assez content qu’on m’ait confié cet objet-là parce que je l’assume à 300%.
  Et ça a ouvert une collaboration avec Alex Balgiu, que je connaissais pas. Il a une bibliothèque très fournie, il fait design writing sur Instagram. Moi, j’ai une bibliothèque beaucoup plus amatrice — en 2015, j’étais à Detroit deux ans avant, j’avais amassé beaucoup de livres de bibliothèques fermées, des dépliants autour de la magie. On commence à discuter, puis ça devient un projet, on fait Bibliomania. On vient de finir un catalogue pour le CAPC à Bordeaux en tant que presque studio de graphisme — alors qu’on est plutôt des troubadours, disons. C’est hyper intéressant de déplacer cette relation aussi au quotidien. Quand j’arrive le lundi au bureau, je suis content parce que la semaine aura son lot d’imprévus. Je ne suis pas dans une routine. Un projet vient toujours exister comme une routine et je ne l’aborde jamais deux projets de la même façon, parce que les gens qui me l’amènent ne sont jamais les mêmes.

MO Concrètement, aujourd’hui, comment finance-t-on un livre quand on fait de l’édition indépendante ?

OL Mes parents étaient comptables, peut-être de là que ça vient. Ma première question face à un projet, c’est toujours : « Combien je vais avoir, combien il y a pour le catalogue, combien il y a pour tout ça, et on va voir ce qu’on peut faire ». Parce que c’est bien beau d’avoir des contenus, mais dans quoi on les mets ? C’est bien beau de faire une exposition mais c’est quoi la surface de notre salle ?
  Pour Eigengrau, c’était le même budget que le catalogue de l’année passée — un super beau catalogue, 200 pages en couleur, vendu 20 euros. Il fallait faire Eigengrau sur les mêmes budgets, trouver des partenariats avec l’imprimeur, avec les fabricants de papier. Donc, on fait du noir et blanc, ça va faire 704 pages. On arrive avec l’imprimeur à définir ce qu’on va faire avec le budget d’impression qu’on a. On reçoit Eigengrau — génial. Sauf que le directeur du festival nous dit : « Un livre de 700 pages, je le vends pas 20 euros, je le vends 45 euros. » On s’est vraiment battu avec lui et il a gagné.
  Eigengrau a loupé son lectorat. A ce prix là, les gens qui allaient à Chaumont, qui avaient déjà payé le train pour le week-end, n’achètent pas le catalogue 45 euros. Il y a eu des cartons de Tombolo revendus moins cher, et aujourd’hui il en reste plein dans les cartons à Chaumont. Au CAPC de Bordeaux, avec Alex Balgiu, j’ai posé la question du prix de vente dès le départ. Le prix de vente, c’est dix euros, j’ai fait les exercices comptables et j’ai dit : c’est comme ça, parce qu’on ne fait pas des livres d’artistes. Faut que ce soit accessible.

AP Dans Energy made them visible, ta recherche t’amène aussi à questionner la notion même de publication. Qu’est-ce que tu entends par « publier » aujourd’hui ?

OL J’ai appris que la publication ça vient du latin publicare — rendre public. Et rendre public ça ne voulait pas forcément dire faire des pages, les relier et puis les vendre. Une conférence, c’est un instant de publication : je suis en train de rendre public quelque chose devant une somme de personnes qui écoutent.
  Ça a été un apprentissage. Quand j’ai demandé cette bourse de recherche en théorie critique d’art, j’ai dû écrire — je n’ai pas fait la démonstration graphique. Les gens me connaissaient du design graphique, je me demandais comment ça allait passer. Ça s’est très bien passé.
  En septembre, j’ai présenté ma recherche en cours devant le comité de centre d’art. On s’attendait à ce que je fasse un livre, en tant que graphiste, et je dis « Non, je crois pas en fait ». Parce que les attitudes des gens que j’essaie de documenter m’intéressent énormément, et je n’ai pas envie que mon attitude à moi soit automatique par rapport à ça. Je préfère des temps de flottement, de bascule. Et la seule bonne nouvelle, c’est qu’une bourse de recherche ne nécessite pas forcément un objet fini.
  Une thèse, on l’imprime — mais ça pourrait être un disque, une cassette. Rien n’établit que la publication doit être un objet imprimé. Ma stratégie. c’est de dire : on m’invite en conférence souvent pour parler de moi, et je parle d’autre chose. Ça parle de moi à travers ça, je trouve que c’est finalement plus intéressant. C’est ça aussi, une forme de publication.
  Sur les imprimeurs clandestins en Pologne — en octobre, Aurélien Mole, photographe, m’a commissionné un poster dans le cadre d’une exposition dédiée à la revue Faire, sur les graphistes iconographes. Le principe : faire designer des studios — Abäke, Office ABC, Syndicat — sur l’affiche du film The Ghost Writer de Roman Polanski. J’ai dis : « Non, en 2025 ça me pose un problème » et il dit : « Tu fais ce que tu veux ».
  Donc j’ai fait une recette. J’ai pris un livre que j’adore, sur les automates Jaquet-Droz — il y en a un au musée de Neuchâtel, qui écrit tout seul. Ça m’intéresse sur la dimension du ghost writer, cette personne qui écrit automatiquement. La règle du projet d’Aurélien, c’est que les crédits de l’affiche du film apparaissent ; je les ai mis. Sauf que Polanski, on est incapable de le lire : c’est du ASCII, écrit très petit, et par dessus j’ai imprimé un aplat noir à 98 %. Je l’ai condamné à l’obscurité. J’ai juste ajouté une petite bulle de bande dessinée qui dit que c’est bien fait pour lui.

Affiche de Ghostwriters d’Olivier Lebrun, commissionnée par Aurélien Mole, 2012.


Plutôt qu’un exercice de style, j’ai dit à Aurélien : « Tu vas l’imprimer, moi je vais me servir de ça comme une stratégie. Les contraintes, c’est de faire apparaître des choses — elles apparaissent, mais bon courage pour les lire. Par contre, quand ton imprimeur va retourner la affiche, sur le dos bleu, il va imprimer toute ma recherche sur les imprimeurs polonais. Comme ça, tu vas faire 40 affiches, je vais bénéficier de 40 affiches avec ma recherche imprimée. Dans tes expositions, tu présentes uniquement l’aplat noir — tu ne montres pas ce qu’il y a derrière. Moi, j’aurai ma recherche que je pourrai montrer à des gens de l’autre côté, sans montrer l’image vandalisée de Roman Polanski. » J’utilise finalement un budget de production pour faire produire ma recherche.

Les imprimeurs clandestins polonais au dos de l’affiche Ghost Writers.


Pour le troisième objet — le voleur de livres — j’ai été contacté pour faire un podcast sur ma pratique de design graphique. Pour l’instant, j’ai botté en touche en disant : « Si je fais un podcast je parle de Stéphane Blomberg, comme un podcast radiophonique ». Ce n’est pas que je cherche à disparaître, à jouer le ghost designer. C’est plutôt que je préfère que mes projets circulent et parlent, plutôt que seul mon nom circule.

AP On a parfois l’impression que tu choisis de rester sous les radars, notamment sur les réseaux. D’où vient ce rapport à la visibilité, et pourquoi ce choix de ne pas te mettre immédiatement en avant ?

OL J’avais instagram assez tôt, c’est un réseau quasiment amical, je mettais ce que je faisais le week-end en photo. Puis d’un seul coup : « Un tel vous suit, un tel vous suit » des gens que je ne connaissais pas, des studios, des étudiants. Je ne me rendais pas compte de cette dimension réseau social, donc j’ai fermé instagram. Ça a duré deux ans, puis je me suis dit que, c’était quand même idiot parce que je fais des conférences, des trucs comme ça… Quand les stories sont arrivées — ça apparaît, ça disparaît — j’avais aussi envie de documenter mon travail.

AP Pourrais-tu nous raconter l’origine du personnage que tu utilises des fois dans tes conférences, qui est aussi ta photo de profil sur insatagram ? Comment ce visuel est-il né ?

OL Ce sont deux cartes postales issues d’un show de TV anglais, Doctor Who — un jeune homme frisé et un renard. À force qu’elles traînaient sur mon bureau, je les imaginais quasiment en discussion. Quand j’ai fait une conférence à Karlsruhe — la troisième fois en deux ans, je ne voulais pas remontrer les mêmes projets — j’ai mis ces deux personnages qui discutaient entre eux et moi je m’effaçais. En faisant un slideshow, l’homme seul avec un texte en dessous, puis le renard qui apparaît : je leur donnais une forme de vie. Ça m’a beaucoup fait rire. À l’ECAL, pour un projet avec Alex, j’avais demandé à Hugo Deniau — qui avait fait les images pour Eigengrau — de jouer le personnage. Il avait une chemise, les cheveux frisés, la veste du personnage de la carte postale. Et surtout, il s’était fabriqué des mains de renard en fourrure. Quand il feuilletait des livres rétro-projetés, on voyait les mains d’un renard tourner les pages. Pour moi, c’était génial.
  C’est comme la main animée que vous avez vue en conférence — un cheap trick, juste un gif. Mais c’est devenu une vraie volonté de prendre du plaisir dans ce que je fais, de trouver des formes qui m’intéressent. J’ai toujours une fascination pour le ventriloquisme, le marionnettisme, l’idée du déguisement. Je suis timide, je ne vais pas performer — mais ça m’a toujours intéressé. Ce n’est pas une attitude pour cultiver le mystère, c’est peut-être au contraire pour le défaire.

John & Mark.

MO Pourrais-tu nous parler de ta dernière publication éditée avec Urs Lehni pour Rollo Press : The Tinklers Charts and Stories ?

OL Les Tinklers, c’est un peu à la manière de Chadebec. Mais pour comprendre comment j’en suis arrivé là, il faut raconter comment j’ai rencontré Urs Lehni, qui est graphiste et éditeur. Il a fondé Rollo Press en 2007 — un lieu de publication pour proposer à des amis des sujets qui l’intéressent, dans des formats plutôt livres.
  En 2010, je publie un petit livre sur les œuvres d’art volées au musée d’art moderne de la Ville de Paris. Ce qui m’intéressait, c’est que les voleurs étaient entrés par les fenêtres du Palais de Tokyo — l’endroit où je faisais du skate quand j’étais jeune. Je voyais la police scientifique démonter cet endroit. En plus, je travaillais pour le musée avec Frédéric Teschner. Il y avait beaucoup de collusions. J’apprends qu’Interpol a une base de données des œuvres volées, j’aspire cette base et je fais ce que je sais faire : un catalogue. Un petit livre de poche qui recense les 150 œuvres volées, à 8 euros la copie. Un libraire à Berlin en prend 100. Il faut que je sorte 800 euros — j’ai un loyer, j’ai 32 ans — mais je les trouve, et les livres circulent. Urs Lehni, qui héberge une petite bibliothèque dans son studio à Zurich, a le livre. Je l’apprendrai plus tard.
  Suite à ça, je me lance avec cette collection plus conséquente des livres dans les Simpsons; couvertures de livres rangées par ordre alphabétique. J’écris à Urs parce qu’il avait un programme d’échange sur le site de Rollo Press : il avait publié un livre de Kenny Zack, Your Own Living Structure, refait à la riso, et proposait de l’échanger contre un autre ouvrage pour ne pas faire de bénéfice dessus. Je lui propose mon livre sur les œuvres volées. Il me dit qu’il n’en a fait que 50, mais qu’il a mon livre et qu’il adore, et me demande si j’ai autre chose. Je lui parle des Simpsons, il me dit qu’on va le faire ensemble, que je le fini et il le publie.
  On décide de le faire en offset, parce qu’il y a beaucoup de pages. Ça devient un phénomène pour Urs dans Rollo Press parce qu’il est habitué à ne faire qu’une centaine d’ouvrages, pour les Simpsons on en a fait 7500. Financièrement aussi, ça devient intéressant. Puis Urs découvre ensuite que je suis graphiste : il pensait que j’étais artiste. Donc il m’invite à Karlsruhe faire une présentations de mon travail, puis quand arrive Chadebec il me propose de le faire ensemble. C’est à nouveau un succès. Donc c’est devenu une vraie amitié, depuis quinze ans. Notre bureau fonctionne par e-messages. Quand je vais à Zurich on se voit mais au quotidien, on s’envoie des petits trucs. Si je vois des choses, je lui envoie et lui pareil, c’est constant. C’est vraiment un espace de travail, mais sans chercher le projet à tout prix.
  Les Tinklers arrivent comme ça. Je fais une recherche sur un livre de Robert Filliou, affilié aux Fluxus. Je ne trouve pas le PDF, mais je tombe sur un site de vente aux enchères d’objets Fluxus. Je découvre un leporello d’un duo de Baltimore — Une histoire des hommes à travers les armes et la nourriture. Je lis les textes : c’est hyper drôle. Ils ont publié ça au début des années 1980, et il y a 40 ans c’était déjà écrit : la planète ne va pas bien. Ces formes naïves de démonstration du patriarcat et de l’absurdité humaine sont géniales. J’envoie une capture à Urs, qui répond tout de suite : « Wow. » Ça commence comme ça.

Leporello original des Tinklers.


Je fais des recherches, je retrouve des traces jusqu’en 2005-2006. Je remonte le fil : ils faisaient des publications, des chansons, un disque en 2005 sur un label. Je contacte le label, j’obtiens une adresse Gmail, et l’un d’eux répond. C’est Chris ou Charles, je sais plus lequel répond. Ils trouvent ça bien qu’on s’intéresse à leur leporello et me proposent de me l’envoyer. Je leur propose d’abord de faire un Skype avec Urs. Un mois plus tard, on fait un Zoom avec Charles et Chris. Quand ils ouvrent la lucarne, c’est Urs et moi dans 40 ans, ils ont 84 ans aujourd’hui.

Olivier & Urs en visio avec Charles Brohawn & Chris Mason (les Tinklers).


On leur parle de republier le leporello. Ils nous envoient ça, et d’autres publications qu’ils ont faites. On reçoit deux enveloppes, une à Paris, une à Zurich : imprimé au laser, mal découpé au cutter, des bouts de papier, des cartes faites à la riso, des chansons. C’était en février 2024. En septembre 2024, Printed Matter à New York propose des bourses de publication de 10 000 dollars. On monte un dossier, il est refusé. L’été 2025, je rentre de vacances. J’ai perdu une grande-tante peu avant. Je repense à Charles et Chris, qui en sont à leur 84e année. Ils ont fait tout ça, c’est dans des cartons chez eux, pas d’archives. S’ils disparaissent, tout disparaît. Je propose à Urs qu’on mette 2000 euros chacun et qu’on fasse le livre. Le devis monte à 5000 euros, Urs met 3000, moi 2000, puis un peu plus pour les inserts et les tampons. Dans ma tête, le livre devait ressembler à quelque chose fait au Copy Shop — un paquet de papiers colorés dont chaque feuille s’est un peu emmêlée. L’assemblage comme un accident. La blague, c’est qu’en réalité j’ai scanné du papier coloré et je l’ai imprimé. Le livre est en quadri, j’utilise le noir pour le contenu, la quadri pour les feuilles de couleur — des scans d’un vieux livre d’affiches politiques.
  Une fois le PDF monté, je leur envoie. Je leur explique que tel qu’ils nous l’ont envoyé, ça a l’air d’être fait à la maison — moi je l’assemblerais comme ça. Ils adorent le geste. On fait les tampons nous-mêmes, avec Anatole Prost. On termine le livre juste à temps pour Offprint. On envoie 100 exemplaires à Chris et Charles — ce sont leurs archives. Pas de rémunération directe, mais une rémunération sur les ventes. En janvier, j’écris au distributeur Idea en me signant « Olivier Lebrun, Rollo Press amigo ». Urs me répond dans la foulée : « Rollo Press, maintenant, c’est nous deux. » Ça n’a jamais été un but. Mais j’ai un nouvel espace de jeu et ça donne d’autres aspects à ma pratique.

Olivier Lebrun, Urs Lehni, The Tinklers Charts and Stories, Rollo Press, 2025.

Entretien réalisé par Axelle Pannequin & Manda Orkhid le 7 janvier 2026

Postface Deux mois après notre entretien, le 20 mars, un incendie se déclare chez les voisins d’Idea Books, maison d’édition basée à Amsterdam. Leur entrepôt, contenant un million de livres, part en fumée, emportant avec lui la quasi-totalité du stock des Tinklers.
  Olivier nous l’annonce par mail. « Nous faisons des livres pour que les contenus circulent. La valeur des objets n’est pas tant celle qu’évaluera une assurance que les histoires qui y sont imprimées », écrit-il. Seul réconfort, une centaine d’exemplaires ont pu continuer leur chemin sur un bateau en destination des États-Unis, pour rejoindre Charles et Chris ( The Tinklers ).

Peter Waters à l'occasion du départ de Don Etherington de la Library of Congress en 1980.
Pour continuer :

Eve Satouf → Olivetti girls
FormaBoom → L’école est finie
/olivetti-girls/

Eve Satouf
19.03.2026

Olivetti girls

La dactylographe n’a jamais été qu’une employée. Elle est aussi une figure — construite, codifiée, diffusée pendant un siècle à travers la publicité, la presse, la culture populaire. L’Olivetti girl en est l’aboutissement et, sans le savoir, le dernier soubresaut. À partir de la campagne lancée par Olivetti en 1972 et du mouvement de protestation qu'elle déclenche, cet article retrace la fabrique de cette figure publicitaire, ses contradictions et le moment précis de sa fracture.

Lois, George, Encart publicitaire Who is the Olivetti girl ?, New York, Olivetti Corp., 1972.

En 1972, au cœur de Manhattan, des manifestantes de la National Organization for Women (NOW) se rassemblent devant le siège new-yorkais d'Olivetti sur Park Avenue [fig. 1]. Leurs pancartes dénoncent une campagne publicitaire lancée pour promouvoir les machines à écrire électriques de la marque italienne1. Au centre de leur colère : l'Olivetti girl, figure publicitaire incarnant une secrétaire souriante dont l'image cristallise des décennies de représentations contradictoires du travail féminin.
  Cette mobilisation révèle le moment précis où un siècle de construction visuelle de la féminité au travail entre en collision frontale avec les revendications du mouvement de libération des femmes. Avant d'être une insulte, la campagne Olivetti girl était une promesse — celle-là même qui avait accompagné l'entrée des femmes dans les bureaux depuis les années 1880. En 1972, cette promesse se fracasse contre un système de représentations à bout de souffle et une génération qui refuse de s'y reconnaître.

olivettiProtest

Fig. 1 — Planches-contacts photographiques de la manifestation NOW devant le siège new-yorkais d’Olivetti, 1972.

UNE PROMESSE ET SES TERMES

Pour comprendre la violence symbolique de cette campagne, il faut d'abord reconnaître ce qu'elle prétend célébrer : l'accès des femmes au travail intellectuel salarié. La machine à écrire a effectivement ouvert les portes des bureaux aux femmes, leur offrant une alternative au travail domestique, manufacturier ou aux emplois de service. Dans les années 1880 aux États-Unis, des milliers de femmes de classe moyenne ont pu, grâce à leur maîtrise de cet outil technique, conquérir une indépendance économique et une visibilité sociale inédites. Cette promesse d'émancipation n'était pas qu'un discours : les dactylographes gagnaient leur vie, échappaient à la dépendance familiale, investissaient l'espace des bureaux.
  Mais cette ouverture s'est faite selon des termes strictement contrôlés. La machine à écrire a permis la création d'un métier entièrement défini pour un seul sexe — celui de dactylographe — métier subalterne, déqualifié, temporaire, où les femmes exécutaient tandis que les hommes conceptualisaient et dirigeaient. Cette division sexuée du travail s'est accompagnée d'un intense travail de représentation destiné à rendre acceptable la présence féminine tout en maintenant les hiérarchies de genre. Les médias de masse, la publicité, la culture populaire ont produit pendant des décennies des images de la travailleuse délimitant soigneusement les frontières de son émancipation acceptable : séduisante mais pas menaçante, moderne mais pas révolutionnaire, visible mais pas autonome.
  Ces stéréotypes visuels constituaient une véritable stratégie de contrôle social2. Leur efficacité reposait sur leur reconnaissance immédiate et leur référence à un consensus culturel partagé sur ce qu'une femme qui travaille devait être. Chaque époque produisait ainsi ses propres versions de la travailleuse acceptable, adaptées aux transformations économiques et sociales, mais préservant toujours la subordination fondamentale.
  L'année 1972 est celle de tous les paradoxes. Le mouvement féministe américain atteint son apogée : le Congrès vient d'adopter l'Equal Rights Amendment, la NOW compte des milliers de membres, les femmes occupent massivement les bureaux et ne sont plus perçues comme des travailleuses temporaires en attente de mariage. Pourtant, la publicité semble hermétiquement fermée à ces évolutions. C'est précisément ce décalage qui rend la campagne Olivetti girl si révélatrice : elle condense et exhibe sans détour un système de représentations construit depuis la fin du XIXe siècle.

ANATOMIE D’UNE CAMPAGNE

La campagne naît d'un problème commercial. La branche états-unienne d'Olivetti, malgré la qualité reconnue de ses machines et le prestige de leur design — la marque collabore avec des créateurs comme Ettore Sottsass ou Giovanni Pintori —, peine à s'imposer face à IBM qui domine le marché. Des entretiens menés auprès d'acheteurs potentiels révèlent que les secrétaires considèrent qu'IBM leur confère un statut social. La machine à écrire n'est donc pas simplement un outil de travail : elle est un marqueur symbolique de respectabilité. George Lois3, directeur de la campagne, en tire une stratégie directe : promettre aux secrétaires un statut supérieur en tapant sur une Olivetti.
  À travers des encarts publicitaires et des spots télévisés, l'Olivetti Electrical Typewriter est vantée pour son cerveau intégré, censé éliminer les erreurs de frappe commises par les dactylographes qui, présumément, n'ont pas le cerveau nécessaire pour les éviter. Le message est explicite :
  Il est vrai qu'elle est peut-être plus jolie que d'autres dactylos, mais elle n'est pas nécessairement plus intelligente. Alors, qu'est-ce qui fait d'une Olivetti Girl une dactylographe aussi phénoménale ? Sa brillante machine à écrire électrique Olivetti, bien sûr ! Cette machine à écrire peut réellement penser par elle-même, car elle possède un cerveau à l'intérieur. [fig. 2]
  Cette formulation résume l'ensemble du projet publicitaire : réduction de la valeur féminine à l'apparence physique, négation explicite des compétences intellectuelles, transfert de toute capacité cognitive — et peut-être même de toute âme — vers la machine. La machine devient littéralement le cerveau que la femme n'a pas.

Fig. 2 — Lois, George, Encart publicitaire Who is the Olivetti girl, New York, Olivetti Corp., 1972.

Fig. 3 — Lois, George, Encart publicitaire Join the the Olivetti girls, New York, Olivetti Corp., 1972.


Cette absence de cerveau s'accompagne visuellement de tous les codes de la féminité attendue d'une jolie secrétaire modèle. L’Olivetti girl a moins de trente ans et porte des vêtements aux couleurs saturées typiques de l'esthétique pop des années 1970. Elle porte invariablement des jupes, ancrant visuellement son appartenance à un code vestimentaire féminin strict. Le sourire omniprésent constitue la signature visuelle de cette figure. Dans plusieurs visuels, il atteint une intensité presque inquiétante — les yeux se plissent entièrement, les pommettes remontent, la mâchoire se tend — comme si les muscles faciaux étaient contractés au maximum de leur capacité. Ce n'est plus un sourire de contentement mais une performance de bonheur forcé. Dans l’encart True Confessions of an Olivetti girl [fig. 4], l’expression change de registre : la main devant la bouche signale le « Oups ! », la petite erreur aussitôt corrigée par la machine. La posture est celle de l’infantilisation assumée. La machine pardonne les erreurs, dispensant la femme de l'obligation d'être compétente. Son environnement de travail est délibérément épuré. Pas de papiers, pas de dossiers, pas d’indices d'une quelconque activité intellectuelle. L'arrière-plan est un aplat blanc, créant un vide conceptuel où seuls existent la machine et son opératrice.

Fig. 4 — Lois, George, Encart publicitaire True Confessions of an Olivetti girl, New York, Olivetti Corp., 1972.

Fig. 5 — Lois, George, Encart publicitaire We won’t let you misuse an Olivetti girl !, New York, Olivetti Corp., 1972.

Fig. 6 — Lois, George, Encart publicitaire Be the first Olivetti girl in your office, New York, Olivetti Corp., 1972.


Dans la publicité Be the first Olivetti girl in your office [fig. 6], cinq hommes en costume observent l'Olivetti girl à l’œuvre. Leurs corps forment une architecture de surveillance autour d'elle : penchés en avant, certains appuyés sur le bureau pour se rapprocher encore davantage. Leurs regards convergent tous vers la travailleuse, qui fixe l'objectif de la caméra comme pour chercher de l'aide, son éternel sourire en place. Ce n’est pas son texte qu’ils observent — la machine en garantit la perfection. C’est elle qu'ils surveillent. Elle n'est plus qu'une pièce à maintenir sous contrôle, objectivée et sexualisée, tandis que la machine effectue son travail.
  La dépendance assumée trouve son expression la plus absurde dans un spot télévisé [fig. 7] où l'Olivetti girl, promue secrétaire exécutive, insiste pour emmener sa machine dans un autre bureau et se retrouve à la porter péniblement dans ses bras, gémissant sous le poids. Sa promotion n'est pas le fruit de ses compétences mais de celles de l'objet qu'elle transporte comme un fardeau indispensable.
  Cette objectification ne reste pas implicite. Dans l’encart True Confessions of an Olivetti girl [fig. 4], elle se vante sans pudeur : « En fait, il n’y a pas un homme au bureau qui ne soit pas fou de moi ! » Le message est clair : puisque la machine effectue son travail, la valeur de la femme se mesure alors à sa capacité de satisfaire le regard masculin. Le spot Olivetti girls Are Noticed ! confirme cette répartition des rôles en superposant aux images les commentaires des collègues masculins : « Bonjour Mademoiselle ! », « Tu es superbe aujourd'hui, Susan ! » Le bureau se transforme en lieu où la performance féminine consiste non pas à produire un travail de qualité, mais à maintenir un niveau de séduction constant pour le divertissement des collègues.

Fig. 7 — Lois, George (dir.), spot publicitaire Olivetti girls get ahead, 1972.


Pour comprendre comment une telle campagne a pu être conçue et diffusée, il faut s’intéresser à son créateur. George Lois est une figure majeure de la « révolution créative » publicitaire américaine des années 1960 et l'architecte du « Big Idea » : l'idée forte et mémorable qui frappe immédiatement l’esprit du consommateur. Lui qui déclare : « Je suis un humaniste... avec un peu de communiste dedans. Je déteste l'injustice du système »4 semble totalement aveugle aux mécanismes de domination de genre qu'il reproduit et amplifie dans les publicités qu'il conçoit. Lois ne vend pas simplement une machine à écrire, il vend la subordination féminine comme produit désirable.
  La logique à l’œuvre dans cette campagne s’inscrit dans une tradition plus longue de manipulation des représentations. Edward Bernays, figure fondatrice des relations publiques modernes, avait théorisé dès les années 19205 comment identifier un désir profond — ici, l’aspiration à la reconnaissance professionnelle — pour l’associer à un produit commercial tout en le vidant de son contenu politique réel. C’est précisément ce que fait la campagne Olivetti girl : promettre du statut, de la reconnaissance — à condition d’accepter de taper plus vite en souriant davantage. Une promesse d'émancipation qui reconduit la subordination.
  Il est par ailleurs révélateur que la campagne n'ait jamais été diffusée en Europe. Elle s’inscrit dans un contexte très particulier : celui de la guerre commerciale que se livraient Olivetti et IBM aux États-Unis, et répond aux codes publicitaires propres au marché américain de l'époque. Le contraste avec l’identité visuelle européenne d’Olivetti en est d’autant plus saisissant.

RÉSISTANCES ET RETOURNEMENTS

La campagne provoque un tollé immédiat auprès des secrétaires américaines et de la National Organization for Women. Parmi les manifestantes rassemblées devant le siège d’Olivetti figure une femme dont la présence donne à la protestation une dimension particulièrement saisissante : Shere Hite, l’une des modèles ayant posé pour la campagne, qui découvre avec indignation le message véhiculé par son image.
  La situation est riche en paradoxes. Hite, alors mannequin pour financer ses études de doctorat à l'université Columbia, avait posé pour plusieurs encarts publicitaires de la série, ignorant le texte dégradant qui accompagnerait son image. Elle croyait poser pour une marque italienne de prestige. Elle se retrouvait, à son insu, à incarner précisément le stéréotype inverse de ce qu’elle était : l’Olivetti girl est définie par la campagne comme jolie mais pas très intelligente, dépendante d'une machine qui pense à sa place, valorisée pour son sourire plutôt que pour ses compétences. Hite, elle, était une intellectuelle en formation, usant du mannequinat comme d’un moyen pour poursuivre une ambition académique.
  Plus troublant encore : la campagne s'est nourrie de l’esthétique des codes visuels de la femme émancipée des années 1970. La publicité récupère les signes extérieurs de la libération féminine tout en en vidant le contenu : elle produit une image qui ressemble à une femme libre pour mieux signifier qu’elle ne l'est pas. C’est une falsification par mimétisme — d’autant plus efficace qu'elle utilise les corps réels de cette génération contre leurs propres valeurs.
  L’expérience d’expropriation vécue par Hite — voir son propre corps mobilisé contre les valeurs qu’elle incarne — est au cœur d’une prise de conscience qui dépasse son cas individuel. Elle rejoint les manifestantes, se retrouve à protester contre sa propre image. Il n'y a pas de geste plus fort pour signifier ce que la campagne avait fait : non seulement utiliser des femmes, mais tenter de les retourner contre elles-mêmes. La résistance de Hite est, en ce sens, la réfutation la plus éloquente de la campagne.
  Quatre ans plus tard, en 1976, Shere Hite publie The Hite Report6, une étude révolutionnaire sur la sexualité féminine basée sur les témoignages de 3 000 femmes américaines. Ce rapport, qui conteste frontalement les normes sexuelles masculines et affirme l’autonomie du plaisir féminin, devient un best-seller mondial et fait d’elle une figure majeure du mouvement féministe. Il n’est pas interdit d’y lire, en partie, une réponse à l'expérience de 1972 : là où la campagne Olivetti niait aux femmes toute intelligence, toute subjectivité, tout désir propre, The Hite Report documente, dans les mots des femmes elles-mêmes, la richesse de cette vie intérieure que la publicité prétendait inexistante.

Fig. 8 — Lois, George, Encart publicitaire Joe Namath is an Olivetti girl, New York, Olivetti Corp., 1972.


La compagnie répond aux protestations par un nouvel encart publicitaire, Joe Namath is an Olivetti girl [fig. 8], incarnant cette fois l’Olivetti girl par un homme : Joe Namath, célèbre quarterback des New York Jets et icône de masculinité sportive. La version télévisée [fig. 9] montre une femme cadre, impressionnée par ses performances de frappe, qui finit par lui faire des avances : « Vous faites du très bon travail, Joseph. Au fait, que faites-vous ce soir pour dîner ? »

Fig. 9 — Lois, George (dir.), spot publicitaire Who is the Olivetti girl ?, États-Unis, 30 secondes, 1972.


Lois raconte lui-même la genèse de ce choix : « [...] Quelque chose devait être fait. Qui peut lutter contre la fureur d’une femme ? J’ai capitulé. J’ai casté Joe Namath des Jets comme secrétaire. J’ai invité les femmes de NOW à visionner le spot, mais quand elles ont vu la patronne inviter son secrétaire à dîner, elles ont été consternées. ‘C’est une vieille histoire’, j’ai dit. ‘Le patron essaie toujours de séduire la secrétaire’. Elles m’ont maudit, sont parties et n’ont plus jamais embêté le sale macho sexiste que je suis. »7
  Cette publicité ne résout rien, elle aggrave l’insulte. Le message est clair : un homme en position de secrétaire est fondamentalement absurde, risible, confirmant ainsi que cette position est « naturellement » féminine et subalterne. Cette soi-disant « inversion » ne libère personne, elle recycle la domination sous couvert d’humour. Cette inversion s’inscrit dans une tradition plus ancienne d’images dites « comiques » où l’échange genré vise à ridiculiser les revendications féminines [fig. 10], le simple fait qu’une femme puisse être en position de dominance étant censé être amusant. Le mépris final de Lois révèle sa stratégie : disqualifier toute critique féministe comme manque d’esprit, incapacité à « comprendre la blague ».

Fig. 10 — Carte postale An up-to-date Typewriter, s.d. (années 1910).

HÉRITAGES

George Lois affirme que « la notoriété de la marque Olivetti a bondi, et les ventes ont explosé »8. La réalité est qu’IBM maintient sa domination écrasante du marché américain tout au long des années 1970 : Olivetti n’a jamais réussi à briser cette hégémonie aux États-Unis. Le prétendu succès de la campagne cache son véritable échec : moral et politique. Les manifestations devant le siège d’Olivetti, les protestations lors de la projection du spot avec Namath, tout cela révèle que quelque chose a changé profondément dans la conscience collective.
  Le métier de dactylographe disparaît progressivement une décennie après cette campagne, mais cette évolution technologique ne libère pas les femmes pour autant. L’arrivée des outils informatiques dans les années 1980 reproduit les mêmes mécanismes d'exclusion. Les secrétaires occupent alors une position paradoxale : leurs expériences comme dactylographes étaient censées les rendre expertes dans l’utilisation des nouveaux outils, mais elles sont aussi perçues comme « une ‘couche’ de travail qui pouvait facilement être dissoute »9. Les postes féminins perdent progressivement leur légitimité dans l'organisation du travail. L'arrivée de l'ordinateur personnel commence également à dissocier le clavier de son assignation genrée : ce qui était considéré comme une compétence naturellement féminine devient soudain une qualification technique neutre dès lors que les hommes s’en emparent.
  L’Olivetti girl apparaît ainsi comme le symbole de cette transition. Aboutissement de décennies de stratégies réduisant les femmes à des appendices mécaniques, elle annonce paradoxalement la fin d'une époque. Les protestations qu'elle suscite et la disparition progressive du métier signalent que le système de subordination construit autour de la machine à écrire atteint ses limites. Les femmes formées à ces technologies n'ont pas disparu avec les machines. Elles emportent une expertise technique et une conscience forgée dans la résistance à leur invisibilisation. L’exclusion et la dévalorisation du travail féminin se déplace vers de nouveaux terrains technologiques où les mêmes luttes se poursuivent sous d'autres formes.
  Quarante ans après la disparition des machines à écrire, les figures de la secrétaire conçue pour plaire continuent de hanter l'imaginaire collectif — preuve de la ténacité des stéréotypes visuels. L’Olivetti girl cristallise une contradiction fondamentale : elle célèbre l'expertise des secrétaires tout en la niant explicitement, elle promet la reconnaissance tout en exigeant la soumission, elle offre le statut tout en imposant l’humiliation. En tentant de vendre des machines à écrire, cette campagne a produit le testament visuel d’un système de représentations à bout de souffle, et le portrait en creux des femmes réelles que ces stéréotypes prétendaient représenter.


  1. « THE OFFICE : Rebel Secretaries », Time, 20 mars 1972.  ↩

  2. Kitch, Carolyn, The Girl on the Magazine Cover: The Origins of Visual Stereotypes in American Mass Media, University of North Carolina Press, 2001. ↩

  3. George Lois (1931-2022), formé à la Pratt Institute, cofondateur de Lois Holland Callaway. Auteur de 92 couvertures iconiques du magazine Esquire (années 1960–70), il est l'un des architectes du « Big Idea » publicitaire américain. ↩

  4. Heller, Steven, « Reputations : George Lois », in Walters, John L. (dir.), Eye Magazine, n. 29, vol. 8, 1998, eyemagazine.com, consulté le 12.10.2025. ↩

  5. Bernays, Edward, Propaganda. Comment manipuler l'opinion en démocratie, traduit de l’anglais (États-Unis) par Bonis, Oristelle, Paris, Zones, 2007 (é.o. 1928). ↩

  6. Hite, Shere, The Hite Report. A National Study of Female Sexuality, New York, Dell, 1976. ↩

  7. George Lois (site officiel), « The National Organization for Women versus Broadway Joe Namath », georgelois.com, consulté le 12.10.2025. ↩

  8. Ibid. ↩

  9. Lingel, Jessa, Crawford, Kate, « Alexa, Tell Me about Your Mother. The History of the Secretary and the End of Secrecy », in Aristarkhova, Irina, Lee, Robyn, Pienaar, Kiran (dir.), Catalyst: Feminism, Theory, Technoscience, vol. 1, San Diego, University of California, San Diego Department of Visual Arts, 2020, p. 8. ↩

/lecole-est-finie/

FormaBoom
11.03.2022

L’école est finie

Rencontre avec Quentin Guillaume, co-fondateur avec Bérangère Perron de FormaBoom, un studio de design graphique basé à Marseille, qui revendique une approche singulière pour chacun de ses projets. À l’occasion de cet entretien, nous échangeons sur la période qui marque le début de l’activité professionnelle après un cursus en école d’art.

Thomas Amico Peux-tu me parler de ton parcours ?

Quentin Guillaume À la fin du collège, après la troisième, j’ai cherché un CAP de graphisme. À l’époque je faisais du graffiti et j’avais des potes plus vieux qui faisaient déjà du graphisme, des pochettes de disques, pour des groupes de rap locaux, des flyers… Après mon CAP j’ai donc fait un Bac Pro dessinateur en communication graphique.
  Ensuite, j’ai passé mon DNAT design graphique à l’ERBA Valence [ancien ÉSAD Valence, ndr] puis je suis allé en section vidéo aux Arts Décoratifs de Paris. Parce qu’après trois ans à Valence c’était important de continuer en Master. Mais en sortant de l’école, avec Bérangère, on a pris une grosse claque : on s’était éloignés du monde professionnel après le CAP et le Bac Pro pour être dans le monde du « designer graphique chercheur ». On s’est retrouvés confrontés à la difficulté de « comment gagner de l’argent ? »
  À ce moment-là, je voulais être assistant d’artiste, j’ai donc envoyé des mails à des artistes que j’aimais bien, Claude Lévêque, Nicolas Moulin, Alain Declercq, etc. J’ai fait des petits boulots, quelques missions en agence de communication. Une agence m’a proposé de travailler pour 1 200 € par mois en CDI ou en free-lance pour 3 000 € par mois, j’ai directement accepté de travailler en free-lance. J’ai travaillé avec eux trois ans. Puis on s’est dit, Bérangère et moi, qu’on allait monter un studio ensemble, c’est à ce moment-là qu’on a créé FormaBoom. On a gagné un concours pour l’identité visuelle du musée des Beaux-Arts de Lyon. Ça nous a fait un petit book, on a réussi à trouver d’autres commandes, etc. Nous sommes ensuite partis de Paris pour nous installer à Marseille, on a fait un co-working, ce qui nous a permis de rencontrer d’autres gens et créer un réseau.

Logo du studio FormaBoom.

T.A. Travailler en couple, le conseilles-tu ?

Q.G. Être à deux, c’est super important parce qu’en faisant du graphisme tu t’épuises rapidement, il faut pouvoir partager les projets avec quelqu’un pour reprendre de l’énergie. Même pour la relation client c’est important, à deux on est plus solides, les gens vous écoutent plus. Et puis un garçon et une fille ça marche bien, il ne faut pas oublier que c’est d’abord du rapport humain tout ça. Les gens ne te font pas bosser parce que tu es bon ; tu es bon, c’est normal, sinon tu n’es même pas là. Ils te font bosser parce que tu es sympa, tu as un bon contact, tu réponds au téléphone, fait des rendez-vous cools, tu trouves des solutions, etc. C’est pour ça qu’il y a plein de gens qui n’ont pas de talent mais qui bossent bien, c’est parce qu’ils ont un super sens des relations… inversement, il y a des gens très forts qui ne bossent pas. Donc à deux on est plus forts. Moi j’ai un relationnel qui est bon mais je suis assez sanguin. Bérangère est plus pondéré que moi, on s’équilibre.

T.A. Comment trouve-t-on des clients lorsqu’on se lance ?

Q.G. Quand j’étais aux Arts Déco, je rentrais dans les magasins du quartier, je demandais aux gens s’ils n’avaient pas besoin de cartes de visites, d’une affiche, etc. Ce qui est bien dans le graphisme c’est que tu peux arriver partout, il y a toujours du taf. C’est ça qui est sympa dans ce métier, c’est léger, tu as un ordi, tu le déplaces, c’est simple. Tu n’as pas de gros investissement à faire en comparaison à d’autres métiers.

Habillage graphique d’une tour au Centre scientifique et technique du bâtiment, 2011.

T.A. Pas trop dure la réalité de la vie professionnelle en sortant d’école d’art ?

Q.G. Non, pas plus que kiné. Il y a de plus en plus de boulot dans ce métier, ça n’arrête pas. Quand j’ai commencé le graphisme les gens ne connaissaient même pas le mot. Aujourd’hui tout le monde a des notions de typographie parce que tout le monde utilise des logiciels où l’on propose un Helvetica, un Courrier ou autre chose. Tout le monde est sensible à ça, donc on pourrait croire qu’il y a moins besoin de graphistes, mais en fait pas du tout, parce qu’il y a des gens qui ont besoin qu’on leur explique, il y a plein de demandes. En ce moment on bosse pour Jean-Paul Gaultier, on fait de la pâte à modeler ; les marques communiquent, elles ont besoin de visuels tout le temps, donc c’est possible de travailler. Le risque, c’est de se perdre, de ne plus savoir qui tu es. Ne plus avoir de travail personnel, c’est ça le piège. Si tu ne fais que des choix financiers, tu arrives à faire des projets un peu pourris que tu ne peux plus montrer, tu n’as plus de production personnelle parce que tu es rincé et tu en viens à ne plus savoir quoi faire. C’est pour ça qu’il y en a pleins qui lâchent l’affaire.
  Ce qui est dur c’est de mener de front une vie professionnelle qui peut ramener assez d’argent pour se débrouiller et de continuer un boulot perso. C’est ça qui va t’apporter des choses, sinon tu t’épuises et un jour tu n’es plus frais, tu n’as plus rien à proposer, il y a des jeunes qui arrivent donc on ne te fait plus bosser.

T.A. Est-il possible de faire du « design d’auteur » pour une commande plutôt corporate ?

Q.G. Pour moi, c’est cinquante-cinquante. 50 % le client, 50 % le graphiste. Si le client ne l’accepte pas, ça ne marchera pas. Parfois tu tombes sur des clients cools : en ce moment je fais une identité graphique pour une boîte qui fait de la prédiction et de l’analyse de flux sur Internet, on a réussi à faire un bon projet parce que les gens sont intelligents, ils acceptent l’échange. Puis à d’autres moments ça foire. Parce que la personne n’a pas les mêmes références graphique et elle veut un papillon bleu. La cliente c’est la cliente, à un moment donné si elle veut son papillon, soit tu lui dis d’aller se faire voir, soit tu dis « oui, bien sûr Madame, je vais faire le papillon, je vous envoie la facture, c’est 1 500 €. » Tout ça s’apprend, c’est un jeu.

Communication de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

Signalétique de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

Pulvérisation des murs de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

T.A. Est-ce possible de travailler avec des clients à distance, sans forcément les rencontrer ?

Q.G. Ça m’est arrivé, mais c’est difficile. Il faut se voir, c’est important pour faire passer les projets. On a des règles : on n’envoie jamais une création par mail, en tout cas pas au début, on essaie de faire un rendez-vous et de bien le préparer. Il ne faut pas que ça dure trop longtemps, parce qu’il y a des pics d’attention qui font que pendant une demi-heure les gens t’écoutent, après beaucoup moins, ensuite ils vont commencer à déconstruire ton projet. Il faut savoir stopper la réunion quand tout le monde est content.

T.A. Est-ce une bonne idée de travailler chez soi ?

Q.G. Alors ça en revanche, je te le déconseille.

T.A. Mais au début, on n’a pas forcément les moyens de se payer un logement et un studio.

Q.G. Cela dépend des endroits où tu habites, à Valence il y a moyen de trouver des lieux facilement. J’avais un ami qui faisait la communication du théâtre et le théâtre lui passait des locaux. C’est pas mal de fonctionner comme ça. Du coup, il était très libre dans sa création graphique. Parce qu’il bossait dans ce mode d’échange il n’y avait pas d’argent, donc plus de liberté.

T.A. Comment trouves-tu tes clients ? Ce sont plutôt eux qui t’appellent ? Tu participes à des appels d’offres ?

Q.G. Non, on nous appelle. Au tout début on a répondu à un ou deux appels d’offres, mais je n’y croyais pas. Si tu ne connais pas quelqu’un tu ne gagneras pas. On a répondu à un appel d’offre pour le musée des Beaux-Arts de Lyon parce qu’une personne est venue nous voir deux mois avant en nous disant qu’elle aimerait qu’on y participe. Regarde par exemple ABM Studio, qui se bat pour que les appels d’offres publics soient rémunérés… Il ne faut jamais accepter de travailler sans être rémunéré parce que tu mets les autres graphistes en difficulté. Il faut que les graphistes soient solidaires. Et puis si tu travailles et que tu n’es pas rémunéré, on ne te considère pas.

Catalogue de l’exposition Le grand mezzé au Mucem, 2020.

T.A. Participer à des appels d’offres ça te permet quand même de construire un portfolio solide avec des projets plus ou moins réels.

Q.G. Après, tous les moyens sont bons… Il faut y aller au culot, il faut être un bulldozer, tu t’en fous. Il faut croire en toi, c’est vraiment le seul truc. Crois en ta came, « T’en veux pas ? C’est pas grave, lui là-bas il va en vouloir ». Il y a toujours quelqu’un qui va vouloir de ce que tu fais.

T.A. Pour clôturer, quelle est la recette pour trouver le bon nom de studio ?

Q.G. [rires] Choisis un nom qui n’existe pas déjà quand tu le tapes dans Google, et qui se comprenne dans plusieurs langues. Mais tu peux t’appeler Spliff Studio, si tu bosses super bien, tout le monde voudra bosser avec toi.

Entretien réalisé par Thomas Amico le 20.10.2019.

Une seconde interview de Quentin Guillaume à propos des relations entre les pratiques du graffiti et celles du design graphique est lisible ici.

Olivier Lebrun est un graphiste basé à Paris qui travaille principalement sur des projets éditoriaux explorant les relations entre contenant et contenu, émetteur et récepteur, expert et amateur, ignorant et maître, succès et échec. Depuis 2026, il fait partie de Rollo Press, une maison d'édition indépendante fondée par Urs Lehni à Zurich.

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Axelle Pannequin et Manda Orkhid sont étudiantes en cinquième année Design graphique à l'ÉSAD Valence. Elles s'intéressent principalement à l'édition et la typographie.

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Citer cet article« Rollo Press Amigo », Olivier Lebrun par Axelle Pannequin & Manda Orkhid, 22.09.2026, PNEU, https://revue-pneu.fr/rollo-press-amigo/, Consulté le 02.10.2026

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